De mes rapports avec J.-J. Bousseaii, p
La timidité, chez Rousseau, n'est donc c^ujine paralysie passagère des facultésjde Fesprit. Elle est I l'Ke stupidité par surprise, qui n'exclut point, mais plutôt appelle, et semble avoir pour contre-partie Tétat de verve, l'esprit brillant. Elle n'est pas un pur défaut; c'est l'envers d'une qualité. Elle est la rançon du tempérament émotif, lequel perd ses moyens d'action, tombe au-dessous de lui-même, quand l'émotion l'abandonne.
En d'autres termes, le timide est un Janus à 4^xjâces : m^^ne et stnpidf; à l'état, d'indifr/^rpnrrp^- b si quekjue intérêt l'excite, rarraj3he à sa torpeur, à 5on indolence naturelle, il se montre vif, ardent, et ses facultés s'exaltent.
« Je suis sujet, dit Rousseau dans le Persîf!euî\ i deux dispositions principales, qui chang-ent assez îonstamment de huit jours en huit jours et que j'appelle mes âmes hebdomadaires... Rien n'estsi dissemblable à moi-même que moi-même... Un Prêtée, un caméléon, une femme sont des îtres moins chang-eants que moi... Cest celte irréjularité même qui fait le fond de ma constilu- "ion. »
Dusaulx confirme ce témoig'nag-e :
« J'étais tenté de croire que le corps de cet lomme extraordinaire recelait deux âmes rivales, ]ui, tour à tour, triomphaient l'une de l'autre. »
Ces« deux âmes rivales» ou ces «deux dispositions )rn:icipales » d'une môme amené sont que les oscilations b[en connues des n;tturcs impressionnables,.. !t sensibles, comme est celle du timide. La imidité est une forme de tempérament, caracérisée par le passag-e aussi fréquent qu'imprévu
d'une vie débordante à l'atonie, d'un flot impétueux de paroles éloquentes à un silence morne et stupide. Telle qu'on l'entend d'ordinaire, elle serait seulement l'une de ces phases alternantes, à savoir la suspension momentanée de la vie et de la pensée par défaut d'intérêt actuel.
Mais ce point de vue est étroit et la définition qui y répond, inexacte. Elle ne fait pas ressortir le caractère essentiellement relatif de la timidité, laquelle tient à rémotivilé et n'en est qu'un effet momentané ou qu'un aspect chang-eant.
On commet une erreur du même g'enre lorsqu'on ne veutvoir dans la timidité ^u'un phénomèned'inhibition mentale. )Elle est, en réalité, jin p,hénomùne d'impulsion aussi bien que d'arrêt. A priori il en doit être ainsi, l'émotivilé, d'où latimidilé dérive, n'ayant pas toujours, et uniquement pourelî'ot, de paralyser les facultés, mais paraissant aussi souvent devoir.) eD développer l'énergie. En fait, la timidité apparaît' comme un principe d'initiative fâcheuse, et c'est | sous ce point de vue, avec ce caractère, que nous la ' considérerons d'abord.
Il est très apparent chez Ptousseau. Une idée lui vient ; il la suit, la réalise aussitôt. Cette idée peut être g'aie, amusante et drôle, comme celle qui lui fait dire : Adieu, rôti ! en quittant la salle à manger d'où on l'a chassé pour une fredaine d'enfant. Mais elle est le plus souvent stupide, saugrenue, bizarre ; elle ne répond à rien, ni à son caractère ni à son humeur; il ne sait d'où elle sort.
comment elle lui vient, et elle est irrésistible, fatale ; c'est une lubie inexplicable, un commencement de folie.
« Témoin cette aventure qui vaut, dit-il, la peine d'être contée, car il s'y trouve un concours impayable d'effronterie et de bêtise, que j'aurais peine moi-même à croire, s'il reg-ardait un autre que moi.
« C'était à Paris. Je me promenais avec M. de Francueil au Palais-Royal... Il me dit : « Allons à l'Opéra». Je le veux bien; nous allons. Il prend deux billets d'amphithéâtre, m'en donne un, et passe le premier avec l'autre : je le suis, il entre. En entrant après lui, je trouve la porte embarrassée. Je regarde, je vois tout le monde debout; je jug-e que je pourrai bien me perdre dans cette foule ou du moins laisser supposer à M. de Francueil que j'y suis perdu. Je ressers, je reprends ma contre-marque, puis mon arg-ent, et je m'en vais sans song-er qu'à peine avais-je atteint la porte, que tout le monde était assis et qu^ alors M. de Francueil voyait clairement que je n'y étais plus.
« Comme Ja?nais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que ce trait-là, Je le note pour montrer qu'il tj a des moments d'une espèce de délire où il ne faut point juger des hommes sur leurs actions^. »
L' « anecdote » est peu glorieuse : c'était là — et
1. Rousseau insiste et revient souvent sur ce point : « Il y a des temps où je suis si peu semblable à moi-même qu'on me prendrait pour un autre homme d.' caractère tout opposé. — J'ai déjà noté des moments de délire inconcevable où je n'étais plus moi-même. » (Confessions, partie I, liv. m et iv.)
Rousseau ne s'y trompe pas, — une malhonnêteté, un détournement, sinon un vol, disons : une muflerie. « Ce n'était pas précisément voler cet arg-ent, c'était en voler l'emploi ; moins c'était un vol, plus c'était une infamie ^ »
On pourrait croire que le coupable qui, à la réflexion, comprend si bien sa faute, l'a commise sciemment; rien moins; ce n'est qu'un étourdi; il a agi sans penser; il a suivi une idée folle, surgie soudainement en son esprit.
Rousseau est sujet à des idées de ce g'enre. 11 en a de pires, comme celle qui lui vint, pris en flagrant délit de vol d'un ruban, d'accuser la servante Marion de le lui avoir donné. Ce mensonge, odieux en lui-même et par ses suites, n'aurait été, d'après lui, qu'un mensonge par timidité.
« Â ne consulter que la disposition où fêtais en le faisant, ce mensonge, dit-il, ne fut qu'un fruit de la mauvaise honte, et, bien loin qu'il partît d'une intention de nuire à celle qui en fut la victime, je puis jurer à la face du ciel qu'à l'instant même où celte honte invincible me l'arrachait, j'aurais donné tout mon sang avec joie pour en détourner tout l'effet sur moi seul : c'est un délire que je ne puis expliquer qu'en disant, comme je le crois sentir, qu'en cet instarit mon naturel timide subjugua tous les vœux de moncœur"^. «
Ainsi un mensonge effronté est donné par Rousseau pour un acte de timidité! Ne l'accusons paspour cela de cynisme. Ne crions pas au paradoxe. L'idée de charger Marion pour se défendre surgit inopiné-