‹ Les grands timidesChapitre 11 sur 88 · Rêveries, 4« promenade · texte numérisé non relu

Rêveries, 4« promenade

immanquablement surgir l'idée, la parole ou l'acte intempestifs, hors de saison. Pris à brûle-pourpoint, il ne sait que dire et lâche une sottise.

« Ainsi, raconte-t-il, dans un dîner, une femme, « mariéedepuis peu, et qui était grosse », s'avisa de me demander brusquement, et en me fixant, si j'avais eu des enfants. Je répondis, en rougissant jusqu'aux yeux, que je n'avais pas eu ce bonheur. I Elle sourit malignement en regardant la compa- ! gnie. Il est clair que cette réponse n'est point celle que j'aurais du faire, quand môme j'aurais eu l'intention d'en imposer... Deux minutes après, la réponse que j'aurais dû faire me vint d'elle-même : « Voilà une question peu discrète, de la part d'une jeune femme, à un homme qui a vieilU garçon »... Je ne dis point ce qu'il fallait dire, je dis ce qu'il ne fallait pas et qui ne pouvait me servir de rien. Il est donc certain que ni mon jugement ni ma volonté ne me dictèrent ma réponse et qu'elle fut V effet machinal de mon embarras ^ »

Il n'y a rien là qui dépasse la gaucherie ordinaire

du timide. Rousseau manque seulement à trouver

ce qui était à dire ; il n'a point l'esprit de répartie

ou d'à-propos ; dans d'autres cas, il trouve ce qu'il

ne fallait pas dire : il a l'inspiration à rebours, la

muse de la démence, le génie de la gaffe. En cela

consiste son impulsivité, qu'il analyse très bien et

illustre ainsi :

a « Ce qu'il y a de plus fatal est qu'au lieu de savoir

j^me taire quand je n'ai rien à dire, c'est alors que,

Lpour payer plus tôt ma dette, j'ai la fureur de vou-

/^oir parler. J.e me hâte de balbutier promptement

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