‹ Les grands timidesChapitre 13 sur 88 · Confessions, parlie I, liv. m · texte numérisé non relu

Confessions, parlie I, liv. m

sort des expressions mêmes de Rousseau et de ceux qui pensent comme lui *. Il faut donc toujours en venir, en dernière analyse, à l'impulsion, entendue comme une idée, que l'esprit rencontre sans la chercher et que la volonté suit et réalise malg'ré e]ie.

\A.insi l'impulsivité est liée à la timidité ; le plus souvent elle en dérive, mais quelquefois aussi elle Feng-endre. Jle sais quelqu'un qui se défie de ses emportements, des violences de langage auxquelles il est sujet et qui se tait, ronge son frein, aime mieux s'en aller, quand les choses ou les gens lui déplaisent. C'est là une timidité, à vrai dire, spéciale, qui consiste à avoir psur de^spi, au Jieu d'avoir .|iQjji^d£s au|Tes Mais ne cherchons pas si l'impulsivité est cause ou effet de la timidité ; contentons-nous de dire qu'elle lui est inhérente, qu'elle en est un trait ou caractère essentiel, qu'elle l'accompagne toujours, qu'elle s'y trouve jointe d'emblée.

L'impulsion s'en va comme elle vient ; elle est d^ peu de durée, intermittente. La timidité, de même.. On a ses accès de timidité, comme on a ses accès de goutte, comme on a ses « vapeurs », comme on a le « cafard ». Il y a des jours où l'on est gauche,

1. Par exemple Emile Bergcrat, lequel cent {Souvenirs crun enfant de Paris, p. 152) : « J'ai toujours été fort timide, et mes meilleurs amis m'ont souvent dit que les efforts que je fais pour dompter ou masquer ma traniontane ne servent qu'à en aggraver les effets fâcheux. La gaffe est ma Muse.

«■ — Vous êtes sans pareil en ceci, m'écrivait Jane Hading, que vous dites toujours ce qu'il ne faut pas dire et vice versa du reste. Le don de l'impair le dispute en vous à sa fatalité.

« Elle avait raison... »

gêné, d'autres, où l'on est non seulement à l'aise, mais encore en verve ; c'est une affaire d'impression : on est bien ou mal disposé. On n'est pas timide pour telle ou telle raison venue du dehors, tirée des circonstances, du milieu, des personnes avec qui l'on vit ; on ne l'est pas non plus par sa constitution propre, puisqu'on ne l'est pas toujours ; on semble l'être g-ratuitement, sans motif : on l'est par impulsion ; la timidité est une crise, non un état.

Mais parler de la timidité comme d'une forme de l'impulsivité, ce n'est point l'expliquer, c'est plutôt la déclarer inexplicable et la mettre sur le compte des nerfs. C'est, de plus, s'en tenir à un seul de ses caractères, lequel n'est pas même le plus apparent, le plus universellement reconnu : loin d'être en effet toujours impulsif, le timide est encore et le plus souvent inerte, interdit, sans mouvement, sans parole ; c'est un aboulique aussi bien qu'un agité.

Enfin l'impulsivité ne se suffit pas à elle-même et veut être expliquée. Nous la rattacherons à l'émotivité et dirons (que le timide est impulsif, parce qii2l est émotif, ou plutôt pai^ce qiiil n'est fju'émotif. Il est tout nerfs^ C'est par l'émotion qu'il existe ; quand il cesse de l'éprouver, il cesse d'être, d'agir, de penser. Ainsi ce n'est point sous l'impression des sens, mais par une disposition interne, sous l'action du sentiment, que l'esprit de Piousseau s'exerce, que son cerveau fonctionne.

X Jean-Jacques, esclave de ses sens, ne s'affecte pas néanmoins de toutes les sensations et, pour qu'un objet lui fasse impression, il faut qu'à la simple sensation s'ajoute un sentiment distinct de

JHAN-JACOUES ROUSSEAU 15

plaisir ou de peine qui l'attire ou qui le repousse. Il en est de même des idées qui peuvent frapper son cerveau ; si l'impression n'en pénètre jusqu'à son cœur, elle est nulle... » Une certaine « paresse de pensée l'empêche d'être affecté des objets indifférents ».

De là :

1° « Ces distractions continuelles qui, dans les circonstances ordinaires, l'empêchent d'entendre presque rien de ce qui se dit et vont parfois jusqu'à la stupidité », distractions qui « ne viennent pas de ce qu'il pense à autre chose, mais de ce qu'il ne pense à rien et qu'il ne peut supporter la fatigue d'écouter ce qu'il lui importe peu de savoir ».

2° « Les imprudences et les balourdises qui lui échappent à tout moment *. »

Les « distractions » représentent le côté nég-atif ou passif; les « balourdises », le côté impulsif ou actif de la timidité. Faute d'être intéressé ou ému, le timide est incapable de comprendre et même de sentir ce qui se passe autour de lui, il est désorienté et stupide ; il ne cesse peut-être pas cependant alors absolument de penser, comme le prétend Rousseau, mais il est livré à toutes les impulsions et divagations d'un esprit distrait, absent, ce qui occasionne et produit naturellement les paroles et les actes les plus intempestifs.

La timidité nous apparaît ainsi sous sa forme complète, sous ses aspects divers et avec ses effets contraires. Mais nous n'en avons encore qu'une notion d'ensemble ; il nous faut entrer plus avant

Page 1