Dialogues, II
dans le détail de ses parlicularités et en pousser plus loin l'explication.'
Rousseau a proposé plusieurs théories de la timidité, qui ne se contredisent point, mais se superposent et se complètent, qui sont comme des approximations de plus en plus grandes de la vérité, des apports successifs à une théorie exacte. Ces théories, nous allons les passer en revue. Elles s'accordent toutes en un point : Rousseau cherche Torig-ine de sa timidité dans un désaccord entre deux éléments de sa nature : le cœur et l'esprit.
Ce désaccord, il le réduit d'abord au minimum : le cœur et l'esprit n'entreraient pas en conflit, ils seraient seulement en retard l'un sur lautre. La timidité aurait pour cause un « cœur vit, actif », associé à un « esprit lent » ou à un « naturel paresseux » ; elle procéderait d' « un tempérament mixte, formé d'éléments contraires : un cœur sensible, ardent ou très inflammable, un cerveau compact et lourd, dont les parties solides et massives ne peuvent être ébranlées que par une agitation de sang-, vive et prolong-ée * ». Dès lors, être timide, ce serait seulement avoir l'esprit lent, ou manquer de présence d'esprit. Qu'on laisse à l'esprit le temps de se ressaisir, ou à l'émotion le temps de s'apaiser, et toutes les qualités, les plus brillantes et les plus solides, pourront apparaître chez celui que la timidité semblait vouer à la stupidité : le bon sens, la raison élevée, la profondeur, la finesse, le trait
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même. La timidité serait donc, non le manque d'esprit, mais cette forme d'esprit que Rousseau incarne, et qu'on appelle l'esprit d'escalier. Telle est la thèse psychologique qu'il développe avec beaucoup de force, d'éloquence et d'éclat dans les Confessions (partie I, liv. III). Il y fait allusion en ces termes dans la Première Lettre à Malesherbes :
« Long-temps j'attribuai cet invincible dégoût que j'ai toujours trouvé dans le commerce des hommes, au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez présent pour montrer dans la conversation, le peu que j'en ai et, par contre-coup, à celui de ne pas occuper dans le monde la place que j'y croyais mériter. »
Mais ne compliquons pas la question, ne donnons pas à la timidité, pour cause, l'amour-propre, n'y voyons présentement que le trouble intellectuel auquel Rousseau semble la réduire, à savoir l'obnubilation passagère de l'esprit, la débandade des idées sous le coup de l'émotion. Comment l'émotion qui, chez Rousseau, est le principe de la pensée, commence-t-elle par être un obstacle à la pensée ? Ce n'est pas qu'elle entre en lutte avec elle. SI fort qu'il insiste sur le contraste du penser et du sentir, Rousseau ne dit point qu'ils se combattent, mais seulement qu'ils s'attendent, qu'ils n'évoluent pas ensemble, ne se développent pas pari passii, et finalement il conclut que le penser n'est que l'organisation, la mise au point et l'expression fidèle du sentir. La pensée, c'est la raison enfm maîtresse de son émotion, qui la règle, lui donne sa forme, l'achève et la traduit.(Ainsi l'émotion, qui d'abord trouble l'esprit, le rend'interdit et muet, ne laisse pas ensuite de le rendre éloquent ; il suffit, pour
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que ce changement s'opère, que l'esprit trouve le temps de débrouiller ses idées, de voir clair dans ses sentiments. Telle est. du moins, l'éloquence de Jean-Jacques.
« A son g-este impétueux, à sa contenance agitée, on voit que son sang- bouillonne ; on croirait que des traits de feu vont sortir de sa bouche, et point du tout : toute cette effervescence ne produit que des propos communs, confus, mal ordonnés qui, sans être plus expressifs qu'à l'ordinaire, sont seulement plus inconsidérés. Il élève beaucoup la voix, mais ce qu'il dit devient plus bruyant sans être plus vigoureux. Quelquefois cependant je lui ai trouvé plus d'énergie dans l'expression ; mais ce n était jamais au motnent d'une explosion subite : c'était seulement lorsque cette explosion avait déjà produit son premier effet. Alors cette émotion prolongée, agissant avec plus de règle, semblait agir avec plus de force et lui suggérait des expressions vigoureuses, pleines du sentiment dont il était encore agité. J'ai compris, par là, comment cet homme pouvait, quand son sujet échauffait son cœur, écrire avec force, quoiqu'il parlât faiblement, et comment sa plume devait mieux que sa langue, parler le langage des passions '. »
La pensée du timide n'est donc lente, pénible, que parce qu'elle est une élaboration du sentiment. Elle gagne en profondeur ce qu'elle perd en vivacité.
La thèse est tendancieuse, apologétique ; c'est moins une explication qu'une justification de la timidité. Elle mérite pourtant l'examen : la voici