Dialogues, II
dans son ampleur, telle qu'elle est exposée dans les Confessions (partie I, liv. III) :
« Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent jamais qu'après coup. Qn dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme; mais, au lieu de m'éclairer, il brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté mais stupide ; il faut que je sois de sang'-froid pour penser. Ce qu'il y a d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'attende : je fais d'excellents impromptus à loisir. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espag^nols jouent aux échecs. Quand je lus le trait du duc de Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier : A votre gorge, marchand de Paris, je dis : Me voilà.
« Cette lenteur de penser, jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je l'ai même seul et quand je travaille. Mes idéess'arrang-ent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté; elles y circulent sourdement, elles y fermententjusqu'àm'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations, et, au milieu de toate cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j'attende. Insensiblement ce g-rand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement et après une long-ue et confuse agitation. »
Suit une comparaison, tirée des chang-ements de décors à FOpéra : il en résulte sur la scène, <* un désordre désag-réable et qui dure assez longtemps » ; mais « peu à peu tout s'arrange, rien ne manque », et « à ce long- tumulte » succède « un spectacle ravissant ».
« Cette manœuvre, dit Rousseau, est h peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire, » et il conclut par ce regret mêlé d'orgueil : « Si j'avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassé ».
Rousseau explique par cette lenteur à concevoir « l'extrême difficulté » qu'il « trouve à écrire» et qu'attestent ses « manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables », ainsi que la fatig-ue que lui « coûtent » les lettres, et en g-énéral les ouvrag-es « qui veulent être faits avec une certaine légèreté ». La lenteur est si bien la forme et l'allure naturelle de son esprit, qu'elle se rencontre dans ses perceptions, ce qu'il exprime ainsi :
« Non seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtent 7nême à recevoir. J'ai étudié les hommes, et je me crois assez bon observateur ; cependant je ne sais rien voir de ce que Je vois; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai do l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce quon fait, de tout ce qui se passe eti ma présence, je rie sens rien, je ne pénètre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me touche. Mais ensuite tout cela me revient : je me rappelle le lieu, le temps,| le ton, le reg-ard, la circonstance; rien ne m'échappe. Alors, sur tout ce qu'on afait ou dit, je trouve]
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ce qu'on a pensé, et il est rare que je me trompe. » Mais l'état que Rousseau décrit ainsi, l'inhibition mentale ou la lenteur de pensée, n'est pas vraiment la timidité; il n'en est qu'une circonstance inséparable; il en est, si l'on veut, une particularité réelle, mais non essentielle.
Bien plus, alors même que, se plaçant à un point de vue systématiquement étroit, on ne voudrait voir dans la timidité qii un phénomène intellectuel^ que le trouble yneiital dont elle s'accompagne, on ne laisserait pas d'être tenu d'indiquer encore ce que ce trouble a de particulier, de spécifier en quoi il est caractéristique de la timidité. On n'appelle pas en eilet timidité toute inhibition ou obnubilation de la pensée d'un caractère émotif, mais seulement celle qui oirre cette particularité de se produire toujours et uniquement en société, et de venir à^a suite de l'émotion causée par la vue d'autrui.f L'origine de la timidité, c'est donc, d'une part, le vif désir d'entrer en sympathie avec ses semblables, de l'autre, le sentiment net qu'on n'y arrivera pas et qu'on n'y peut arriver ; et la timidité elle-même, envisagée comme phénomène intellectuel, est l'idée de l'incommunicabilité avec autrui, avec tous les raisonnements qui se développent autour de cette idée, qui la corroborent et l'appuienyl « Mon esprit se trouble, les idées me fuient, la parole me manque ou me trahit, comment serais-je compris ? » Voilà ce que se dit le timide, ce qu'il se persuade, ce qu'il se répète et se démontre à lui-même par les raisons suivantes, si bien déduites par Rousseau :
« Si peu maître de mon esprit, seul avec moi-même, qu'on juge de ce que je dois être dans la conversa-
tion OÙ, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de convenances, dont je. suis sûr d'oublier au moins quelques-unes, suffit pour m'intimider. Je ne comprends pas même comment on ose parler dans un cercle, car, à chaque mot, il faut passer en revue les g-ens qui sont \h ; il faut connaître tous leurs caractères, savoir toutes leurs histoires, pour être sûr de ne rien dire qui puisse olfenser quelqu'un. Là-dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage : sachant mieux ce qu'il faut faire, ils sont plus sûrs de ce qu'ils disent; encore leur échappe-t-il souvent des balourdises. Qu'on jug-e de celui qui tombe là des nues : il lui est presque impossible de parler une minute impunément. Dans le tête-à-tète il y a un danger que je trouve pire, la nécessité de parler toujours : quand on vous parle, ilfaut répondre et, si l'on ne dit mot, il faut relever la conversation. Je ne trouve point de gêne plus terrible que celle de parler sur-le-champ et toujours ^ »
La timidité estdoncle manque deprésence d'esprit, qui empêche un homme de faire figure dans la société, l'y rend interdit, stupide, incapable de placer un mot, ou l'y fait commettre des impairs et débiter des sottises.
Mais Rousseau a varié dans ses explications de la timidité. La théorie que nous venons d'exposer, et d'après laquelle la timidité serait ler défaut de pit-