Confessions, pari. I, liv. m
JEAN-JACOUKS ROUSSEAU 23
soiice d'esprit d'un individu devant une foule, ou devant un g-roùpe plus restreint, voire même devant un seul, n'a été admise par lui que pour un temps. Elle est d'ailleurs assez critiquable, et les raisons de la i^ejeter, sinon comme fausse, du moins comme insuffisante, ne manquent pas. Mais Rousseau fait plus que compléter ou rectifier sa théorie, il l'abandonne pour une autre entièrement nouvelle, etmême contraire. Son jugement aussi sur la timidité varie. Il ne dit plus ou ne donne plus à entendre qu'elle peuls'allieràla supériorité intellectuelle, qu'elle peut même être une preuve de réflexion et de clairvoyance, puisque ce serait pour comprendre et sentir trop bien la difficulté ou mieux l'impossibilité d'un véritable échang-e de [sentiments et d'idées entre les hommes qu'on serait timide. Il ne tarde pas à reconnaître que la timidité est en fait beaucoup plus simple et moins glorieuse. Après l'avoir regardée comme une simple lenteur d'esprit, il en vient à la concevoir comme une véritable déformation de l'esprit; il ne l'appelle plus profondeur, mais stupidité. Finalement il ne se fait plus d'illusion sur son état comme timide; il ne se flatte plus, il se peint tel qu'il est, faisant piètre figure dans le monde :
«... par le peu d'éclat, pour ne pas dire la bêti^ de ses entretiens,
« ... pesant à penser, maladroit à dire, se fatiguant sans cesse à chercher le mot propre qui ne lui venait jamais....
« ... Ne disant que des choses communes et lesdisant sans précision, sans finesse et sans force, (il) | paraît toujours fatigué, soil de parler, même en par- \ lant peu, soit de la peine d'entendre, souvent même J
n'entendant point, sitôt qu'on dit des choses un peu fines, et n'y répondant jamais à propos... »
Enfin :
«... Sans prudence, sans présence d'esprit et d'une balourdise incroyable, il ofiense quand il veut plaire et, dans sa naïveté plutôt étourdie que franche, dit également ce qui lui sert et ce qui lui nuit, sans même en sentir la différence *. »
Viennent à l'appui cent anecdotes qui, pour être contées de façon piquante dans les Confessions^ n'en sont pas moins humiliantes et senties comme telles par celui qui en fut le héros ou la victime.
La timidité, ainsi entendue, n'est plus l'intellig-ence naturellement lente, mais l'intelligence accidentellement frappée de stupeur, paralysée, amoindrie, sinon anéantie. Dès lors il ne suffit plus, pour l'expliquer, de la simple opposition d'un cceur vif et d'un esprit lent, il y faut le conflit de deux natures ou principes, à savoir « de passions très ardentes » et d'une indolence foncière.
« Une âme paresseuse qui s'elTraie de tout, un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter et sensible à l'excès de tout ce qui l'affecte, semblent, dit Rousseau, ne pouvoir s'allier dans le même caractère; etces deuxcontraires, pourtant, composent le fond du mien^ »
Voici, dit-il encore, une des singularités de mon caractère :
« J'ai des passions très ardentes et, tandis qu'elles m'agitent, rien n'égale mon impétuosité ; je ne connais plus ni ménagement, ni respect, ni crainte, ni