Confessions, part. I, liv. i
En d'aulres ternies, il y a dans le timide deux hommes: celui de la raison, atteint d'inhibition ou d'aboulie, et celui de Ici passion, ardent, audacieux, qui ne connaît ni frein ni obstacle.
L'antithèse delà 7'aisonei de la passionesiun des thèmes favoris de Rousseau. Mais les mots raison^ passio7i ont pour lui un sens précis : la passion, c'est le sentiment du moment, le seul, pour lui, qui compte, celui qui occupe sa pensée, s'empare de sa volonté, commande ses actes. La passion, dans la lang-ue de Rousseau, c'est donc le contraire.de ce qu'on appelle communément ainsi: c'est le sentiment passag-er, variable, superficiel et léger, mais qui, tant qu'il dure, se fait illusion à lui-même, se croit fort, profond, définitif, se fait l'effet d'une passion, c'est, d'un mot, ïé?noiion. On ne saurait s'y tromper, quand il écrit :
« Mes passions m'ont fait vivre et mes passions m'ont tué. Quelles passions ? dira-t-on. Des riens, les choses du monde les plus puériles, mais qui m affectaient comme s'il se fût ag-i de la possession d'Hélène ou du trône de l'univers. »
La passion, au sens ordinaire et vrai du terme, a d'autres caractères, on n'en s'aurait parler avec ce détachement; elle est sérieuse, trag-ique; de plus, elle est une, suivie, constante ; ce qu'il plaît à Rousseau d'appeler passion, c'est simplement l'attrait et l'impulsion du plaisir immédiat. Quand cet attrait manque, pour lui, la sensibilité n'est plus ; l'intérêt n'est pas un mobile qui ait une action sur son âme ; sa raison comprend sans doute qu'il doit le suivre, mais il ne se sent pas porté à le suivre, et, en fait, il ne le suit point. Mettons ensemble les
termes raison, intérêt : la raison est le calcul de l'intérêt, la prévoyance*. Dès lors l'opposition de la raison et de la passion revient à celle de l'intérêt et du plaisir, de la morale d'Épicure et de celle d'Aristippe.
Rousseau est un voluptueux, incapable d'ag-ir par intérêt ou par raison ; sa nature y répugne, et c'est en vain qu'il essaie là-dessus de se faire violence ; l'émotion présente le tient tout entier, peut seul le mouvoir, et c'est là ce qu'il appelle être passionné. Quand la passion l'abandonne, il devient timide.
« Incapable d'une prévoyance un peu suivie et tout entier à chaque sentiment qui l'ag-ite, il ne connaît pas môme pendant sa durée qu'il puisse jamais cesser d'en être ail'ecté. Il ne pense à son intérêt, c'est-àdire à l'avenir, que dans un calme absolu; mais il tombe alors dans un tel eng-ourdissement, qu'autant vaudrait qu'il n'y pensât point du tout ^ »
D'autre part, comme il faut toujours que Rousseau généralise son cas, justifie ce qu'il éprouve et se donné en exemple, la passion, telle qu'on vient de la définir, sera plus noble que l'intérêt; s'en inspirer vaudra mieux que suivre la raison ; bien plus, l'homme qui n'est pas un passionné, qui ag-it froidement, par calcul, lui sera suspect; ce n'est pas à ce faux sage qu'iront ses sympathies; c'est à lui qu'il applique le mot fameux : L'homme qui pense est un animal dépravé '.
1. Dialogues, II. « Qd'est-co que la rair.on pratique, si ce n'est le sacrifice d'un bien présent et passager aux moyens de s'en procurer un jour de plus grands et de plus solides, et qu'est-ce que l'intérêt, si ce n'est l'augmentation et l'extension continuelles de ces mêmes moyens ? »