Ibid
3. Cette apologie de la passion, qui sera une des thèses fon-
Au contraire, celui que la fatalité de son tempérament rend incapable de se conduire par raison, condamne à ag-ir sous la seule impulsion de la passion, est l'homme naturel et vrai. Tel est précisément le timide, lequel, par définition, perd ses facultés, se montre désorienté, maladroit et stupide, dès qu'il est sans passion. La timidité est donc une aboulie particulière, un anéantissement de la volonté par défaut d'impulsion chez ceux qui n'ont pas d'autre ressort ou motif d'action que la passion, au sens où Rousseau l'entend.
danientales du romantisme, se présente cliez Rousseau sous une forme déjà complète. Elle repose sur deux principes :
1» La passion au fond est sagesse ; sa satisfaction est réelle, tandis que la poursuite de l'intérêt est un leurre. « La prévoyance ! la prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous, et souvent nous place où nous n'arriverons point, voilà la véritable source de nos misères. Quelle manie a un être aussi passager que l'homme de regarder toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, et de négliger le présent dont il est sûr ! » (Emile, IL)
2» Non seulement Yintérét est décevant, mais encore et surtout il est bas ; la passion, au contraire, est noble, légitime. L'homme passionné est bien supérieur à l'homme intéressé : il vit, est heureux; l'autre remet à vivre, s'interdit de jouir. « L'homme intéressé songe moins à jouir qu'à multiplier pour lui l'instrument des jouissances. Il n'a point proprement de passions non plus que l'avare, ou il les surmonte et travaille uniquement, par un excès de prévoyance, à se mettre en état de satisfaire à son aise celles qui pourront lui venir un jour. » Cette comparaison dit tout, montre l'aberration de ceux qui sacrifient la passion à l'intérêt. Or cette aberration est courante. « Les véritables passions, plus rares qu'on ne pense parmi les hommes, le deviennent de jour en jour davantage; l'intérêt les élime, les atténue, les engloutit toutes, et la vanité, qui est une bêtise de l'amour-propre, aide encore à les étouffer. »
Lsl pa<;sion, c'est enfin le sentiment naturel, vrai; Yintérét, le sentiment factice. Nous trouvons ici réunies toutes les thèses psychologiques de Rousseau.
JEAN-JACOUES ROUSSEAU 29
Cette aboulie, Rousseau s'est appliqué à la décrire, multipliant les traits particuliers, les retouches, apportant à ce travail d'analyse psychologique un souci remarquable d'exactitude, de précision, de vérité, cherchant à pénétrer le mystère de cette paralysie étrang-e de la volonté, qu'est pour lui Taccès de timidité, soupçonnant, entrevoyant, n'osant pourtant s'avouer à lui-même le caractère morbide de son cas.
Nous avons vu qu'il n'est pas proprement sans volonté, mais qu'il n'a que la volonté impulsive, celle qui ag-it sous le coup de l'émotion. C'est ce qu'il exprime encore autrement, en disant qu'il est homme de premier mouvement. C'est au point qu'il a peine à comprendre des volontés différentes de la sienne ; les natures froides, réfléchies, pondérées, à la Fontenelle, le dépassent; il ne les croit pas vraies et sincères, il les soupçonne de prendre une attitude, de jouer un rôle, et il pose en principe que l'observation psychologique, pour être fondée, doit épier et saisir « ces circonstances imprévues où un homme ardent n'a pas le temps de se dég-uiser et où le premier mouvement de la nature prévient toute réflexion ».
Quant à lui, il est toujours vrai, car il n'a que « des premiers mouvements », et c'est en cela que consiste son tempérament timide ou de là que vient sa timidité. D'une part, il est livré à des impulsions aveug-les et violentes, qu'il ne peut retenir ni contenir; de l'autre, il est condamné à n'ag-ir que par
impulsions ; s'il essaie de se conduire par raison, il est sans élan et sans force ou, comme tous ceux qui se font violence et forcent leur nature, maladroit, lourd et emprunté. Sa timidité est ainsi Texplosion, souvent intempestive, toujours à craindre, d'impulsions imprévues et l'inhibition de la volonté réfléchie ou proprement dite. D'un mot, elle est l'aboulie sous ses deux formes, par excès ou par défaut d'impulsion, ensemble ou tour à tour.
L'aboulie par excès d'impulsion, c'est la volonté livrée à elle-même, à sa première inspiration, à son premier élan, explosive, violente; l'aboulie par défaut d'impulsion, c'est la volonté impuissante, paralysée, anéantie. Or, chez Rousseau, quand la volonté n'est pas violente et sans frein, elle est nulle ; il est donc toujours aboulique, soit par impuissance à se dominer, soit par impuissance à ag-ir, et il oscille de l'une à l'autre de ces deux formes de la voluntas impotens ; tout au plus, pourrait-on dire que l'état de langueur ou le défaut d'impulsion est chez lui prédominant, puisqu'il n'en sort que par accès et est toujours prêt à y retomber. C'est ce qu'il indique et analyse fort bien,
« Son tempérament ardent, dit-il, lui ôte le pouvoir de réprimer ses premiers mouvements... Il se livre impunément au mouvement dont il est agité, sans en prévoir les effets ou les suites ou sans s'en soucier. S'animer modérément n'est pas une chose en sa puissance ; il faut qu'il soit de flamme ou de g-lace ; quand il est tiède, il est nul... »
Il suit de là que
« jamais homme ne se conduisit moins sur des principes et des règ-les, et ne suivit plus aveuglé-
ment ses penchants. Prudence, raison, précaution, prévoyance, tout cela ne sont pour lui que des mots sans effet. Quand il est tenté, il succombe ; quand il ne l'est pas, il reste dans sa langueur. »
Aussi sa conduite, « quelques instants impétueuse », est-elle « presque toujours molle ou nulle ». Si « la force des choses le tire » de son inertie, « son activité même ne tend qu'à l'y ramener; et, s'il n'était poussé que par son ardent désir, il resterait toujours immobile. Enfin jamais il n'exista d'être plus sensible h l'émotion et moins formé pour l'action*. »
Emotivité et aboulie, ou plutôt émotivité conduisant à l'aboulie, telle serait donc la timidité chez Rousseau. Mais l'aboulie elle-même n'est pas, soit le défaut, soit l'excès d'impulsion ; elle est plus exactement le conflit de la volonté impulsive ou de premier mouvement et de la volonté réfléchie, et le triomphe final, assuré, constant de la première sur la seconde.
Les « mouvements naturels » de Jean-Jacques « et ses projets réfléchis ne le menant jamais sur la même ligne, les premiers le détournent à chaque instant de la route qu'il s'est tracée ». Sil veut faire acte de volonté, résister à ses impulsions, il ne réussit qu'à étaler sa maladresse ; il ne saurait contrarier sa nature, forcer son talent ; il est fatalement livré à sa première inspiration, condamné à la suivre. La réflexion ne lui sert qu'à se rendre compte de son impuissance à cet égard ; loin d'y remédier, elle l'aggrave. Sa timidité est donc, en fin