Dialogues, II
DuGAs. — Grands Timides. 3
que nous avons dit de son aboulie, de la prédominance en lui de la passion sur la 7'aison, du pre- ] micr mouvement sur la rû flexion.
Ainsi la pensée, en tant qu'elle ne suit plus son cours naturel et libre, spontané et machinal, mais qu'elle suppose un effort de volonté, de réflexion et de raison, répugne à Rousseau, sous toutes ses formes et à tous les degrés, partant dans les moindres choses, qu'il s'ag-isse d'une conversation à soutenir, d'un compliment à tourner, d'une réponse à faire, et c'est cette paresse d'esprit, avec les conséquences fâcheuses qu'elle entraîne et qu'on devine, qui constitue sa timidité.
Toutefois la paresse d'esprit, si grande qu'on la guppose, ne paraît pas encore pouvoir engendrer la timidité, à moins qu'il ne s'y joigne une particularité que Rousseau n'avait pas remarquée d'abord, mais' que, dès qu'il l'eut reconnue, il signala aussitôt comme essentielle.
« Longtemps, dit-il, je me suis abusé moi-même sur la cause de cet invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des hommes; je l'attribuais au chagrin de ne pas occuper dans le monde », par manque de présence d'esprit, « la place que j'y croyais mériter. Mais, ajoule-t-il finement, quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais bien sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot; quand je me suis vu recherché de tout le monde et honoré de beaucoup plus de considération que ma ridicule vanité n'en eût osé prétendre et
jue, malgré cela, j'ai senti ce même dégoût plus lug'menté que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une mtre cause et que ces espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.
« Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est lutre que cet indomptable esprit de liberté que rien l'a pu vaincre et devant lequel les honneurs, la brtune et la réputation même ne me sont rien'. » Ainsi Rousseau croit trouver le principe de sa imidité dans son horreur de toute gêne, de toute iépendance. Son caractère fier, ombrageux, son sprit républicain, épris de liberté, son âme omaine, formée et développée par la lecture de -*lutarque, tout cela, semble-t-il, concorde d'une açon singulière, paradoxale, mais réelle et bien urieuse, avec sa timidité, laquelle serait une révolte [istinctive contre toute contrainte et un effroi de la ubir. Etre timide, ce serait, par exemple, être incaable de parler, d'agir, de faire quoi que ce soit, xprès, sur commande, c'est-à-dire autrement que e soi-même, de son propre mouvement, de son plein ré. Il suffit qu'une action, la plus simple du monde, oit imposée à Rousseau pour qu'il se trouve hors 'état de l'accomplir, et c'est cette incapacité de se ontraindre, d'ag-ir à contre-cœur, qui, selon lui, onslitue proprement sa timidité.
« Quand je me passionne, écrit-il, je sais trouver uelquefois ce que j'ai à dire, mais, dans les entreens ordinaires, je ne trouve rien, rien du tout; ils le sont insupportables, par cela seul que Je suis bligé de parle?' ^.