Dialogues, II
jnAN-JACOUES ROUSSEAU 47
vivent selon leurs instincts, demeurent tels qu'ils sont sortis des mains de l'auteur de la nature, c'est, chez Rousseau, la revanche du timide, dépaysé dans la vie réelle. Il y a un rapport certain entre les utopies sociales et pédagogiques de Rousseau, ga réforme de l'État, sa réforme de l'individu par l'éducation et son propre caractère, à lui : il construit en idée une société qui lui eût fait sa place et eût donné satisfaction aux besoins de son cœur. Que dis-je ? cette société, il croyait y être, il s'y installait d'emblée, il « se réfugiait dans les régions élhérées et y vivait heureux en dépit des hommes », et « ces visions avaient pour lui plus de réalité peutêtre que tous les biens apparents dont les hommes font tant de cas ».
« Si l'on vous disait qu'un mortel, d'ailleurs très infortuné, passe régulièrement cinq ou six heures par jour dans des sociétés délicieuses, composées d'hommes justes, vrais, gais, aimables, simples avec de grandes lumières, doux avec de grandes vertus ; de femmes charmantes et sages, pleines de sentiment et de grâce, modestes sans grimace, badines sans étourderie... ; que ce mortel, connu, estimé, chéri dans ces sociétés d'élite, y vit, avec tout ce qui les compose, dans un commerce de confiance, d'attachement, de familiarité ; qu'il y trouve, à son choix, des amis sûrs, des maîtresses fidèles, de tendres et solides amies qui valent peut-être encore mieux : pensez-vous que la moitié de chaque jour ainsi passée ne rachèterait pas bien les peines de l'autre moitié ?... Et croyez-vous qu'à tout prendre, l'homme le plus heureux delà terre compte dans le même espace plus de moments aussi doux ?. . .
Hé bien, tel est l'état de Jean-Jacques au milieu de ses afflictions et de ses fictions '. »
L'esprit romanesque de Rousseau, qui se traduit ici en termes lyriques, est lié à sa timidité : c'est pour s'éloig'ner des froissements et des heurts de la vie réelle qu'il se réfugie dans le rêve. La timidité sans doute ne lui eût pas donné la faculté d'illusion, s'il ne l'avait pas reçue de la nature ; mais elle a dû certainement la développer en lui. Le fonds était riche : Rousseau fut toujours un sentimental et un rêveur, à cent lieues de la réalité ; il portait son bonheur ou son malheur en lui : il ne le tirait point des événements.
« En méditant sur les dispositions de mon âme dans toutes les situations de ma vie, je suis, dit-il, extrêmement frappé de voir si peu de proportion entre les diverses combinaisons de ma destinée et les sentiments de bien ou de mal dont elles m'ont affecté. »
Il se sent inondé de joie dans les pires moments de sa vie, et il soutient ce paradoxe que, pour goûter le bonheur, il a besoin de ne le sentir qu'en lui, de ne point le tirer du dehors.
« Dans toutes les misères de ma vie, je me sentais constamment rempli de sentiments tendres, touchants, délicieux, qui, versant un baume salutaire sur les blessures de mon cœur navré, semblaient convertir la douleur en volupté et dont l'aimable souvenir me revient seul, dég-agé de celui des maux que j'éprouvais en même temps. 11 me semble que j'ai plus goûté la douceur de l'existence, que j'ai