‹ Les grands timidesChapitre 33 sur 88 · Confessions, II, viii · texte numérisé non relu

Confessions, II, viii

'opinion et des préjug'és, sa volonté n'en est pas dIus forte. Elle ne vise qu'à se restreindre, qu'à imiter son action. Mais, au reste, elle n'a ni décision, li énerg-ie, ni persévérance ; elle se dépense toute m projets vag-ues et chimériques ; elle s'épuise en ntentions, s'arrête aux obstacles, s'y brise et finaement, soit dég-oût, lassitude ou paresse, renonce i ses projets, n'aboutit point. En s'analysant, Rouseau a tracé une mag-istrale peinture de l'aboulie.

Toute la vigueur de sa volonté s'épuise à ésqudre ; il n'en a plus pour l'exécution.

« Que si, par intervalles, quelque projet de gloire )U d'ambition pouvait l'émouvoir, il le suivrait l'abord avec ardeur, avec impétuosité ; mais la noindre difficulté, le moindre obstacle l'arrêterait, e rebuterait, le rejetterait dans l'inaction. La seule ncertitude du succès le détacherait de toute entre- )rise douteuse. Sa nonchalance lui montrerait de la olie à compter sur quelque chose ici-bas, à se tournenter pour un avenir si précaire, et de la sagesse

renoncer à la prévoyance, pour s'attacher uniqueoent au présent qui, seul, est en notre pouvoir. »

Ce qui mjjii^ie à Rousseau, c'est la volonté « tran- >'''Vi-€.,^^ itive », celle qui passe à l'acte. Le rêve lui suffit : i forg-e, il rumine des projets dans sa tête ; il rouve plus de joie à les concevoir qu'il n'en aurait

les réaliser. C'est un contemplatif. Or, comme il B remarque :

« La vie contemplative dég-oùte de l'action. » }uand « une àme est enivrée des charmes de la ontemplation, tous les soins fatigants de la vie .ctive lui deviennent insupportables et lui semblent uperflus ; et pourquoi se donner tant de peines de

l'espoir éloig-né d'un succès si pauvre, si incertain, tandis qu'on peut, dès V instant même, dans une délicieuse rêverie, jouir à son aise de toute la félicité dont on sent en soi la Jouissance et le besoin ? »

La volonté de Rousseau, toujours dirig-ée vers la volupté, se détourne de l'action, dès que celle-ci implique l'efTort ou la peine. Elle n'a qu'une force, laiorce d'inertie, ce que Rousseau exprime ainsi :

« Sa force n'est pas dans l'action, mais dans la résistance (entendez : la résistance aux impulsions ou motifs venus du dehors)V toutes les puissances de l'univers ne feraient pas fléchir un instant les directions de sa volonté » (allusion à la fierté indomptable de Rousseau, à son âme romaine. Nous savons ce qu'il faut entendre par là)( Sa faiblesse, bien plus apparente, se caractérise ainsi :

Elle « ne consiste pas à se laisser détourner de j son but, mais à manquer de vig-ueur pour l'at-l teindre, et à se laisser arrêter tout court par le | premier obstacle qu'elle rencontre, quoique facile à! surmonter. Jug"ez, conclut Rousseau, si ces disposi- ^ tions le rendaient propre à faire son chemin dans ! le,monde, où l'on ne marche que par zigzag-s * ».

iilaideur et faiblesse, tels sont les caractères de

la volonté de Rousseau, et du timide en général. Il

ne sait pas se plier aux circonstances, s'adapter

aux conditions physiques et sociales d'où dépend le

.^^ succès, et alors il renonce à l'atteindre, cesse de le

/Vf^ poursuivre, abandonne la partie/ Non seulement il

' îjj lui en coûte d'agir, de lutter contre les obstacles,

r-.iA de subir la volonté des autres, mais encore il lui en

i. Dialogues, II.

oûte de vouloir, sous quelque forme que ce soit, ie prendre un parti, de former un vœu, d'avoir un aprice.

« S'il se plie avec peine aux fantaisies des autres, e n'est pas qu'il en ait beaucoup de son chef » ; lour en avoir, il est, non pas trop raisonnable, mais rop paresseux, « caries caprices sont des secousses e la volonté dont il craindrait la fatig'ue. Rebelle à oute autre volonté, il ne sait pas même obéir à la ienne, ou plutôt il trouve si fatigant de vouloir u'il aime mieux, dans le courant de la vie, suivre ne impulsion purement machinale qui l'entraîne, ans qu'il ait la peine de la diriger. Jamais homme e porta plus pleinement, et dès sa jeunesse, le mg propre des âmes faibles et des vieillards, avoir celui de l'habitude.

«... Il est incroyable à quel point cette paresse de ouloir le subjug-ue. Gela se voit jusque dans ses romenades. Il répétera toujours la même jusqu'à e que quelque motif le force absolument d'en chaner. Il aime à marcher toujours devant lui parce ue cela se fait sans avoir besoin d'y penser. 11 irait e celte façon, toujours rêvant, jusqu'à la Chine, ans s'en apercevoir ou sans s'ennuyer. Voilà pouruoi les longues promenades lui plaisent '. »

L'aboulie semble revêtir ici sa forme extrême. Lousseau devait cependant la pousser plus loin ncore ; il décrit, dans les Rêveries, avec un bonheur 'expression, un accent de vérité qu'il n'a atteints ou arpassés dans aucun autre ouvrage, le charme de existence nue, sans aucun sentiment de plaisir ni

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