‹ Les grands timidesChapitre 34 sur 88 · Dialogues, II · texte numérisé non relu

Dialogues, II

de peine, de désir ni de crainte, où l'on ne jouit « de rien d'extériear à soi, de rien, sinon de soi-même et de sa propre existence », et où l'on ne laisse pas de g'oûter un bonheur, non pas relatif, mais « suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans Tame aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir ». Ce bonheur-là est celui qui convient à « un infortuné », que sa timidité « a retranché de la société humaine, et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi ».

C'est au nirvana, à l'anéantissement de toute volonté, de tout désir, de toute pensée que Rousseav aboutit par la fatalité de son tempérament. Tout l'j prédispose et tout l'y conduit. L'évolution de soi g-énie est un acheminement à ce terme prévu. Soi œuvre, si grande et admirable qu'elle soit, ne représente que les rêves d'une imag-ination qui se déve loppe en marg-e de la vie et de l'action ; elle porte IJ marque d'une construction idéale, utopique, chimé rique, qui se jug'e et se donne elle-même commi telle ; et dans le détail de chacune de ses théorie nous avons vu poindre l'arrière-pensée d'un tempe rament timide, lequel s'excuse, se justifie, magnifie, ou au contraire lutte contre lui-même, cherche à se donner le change, à faire diversion. Enfin Rousseau se désintéresse à la long-ue de son œuvre, de la société, de la vie, et se réduit à une existence machinale, qu'il déclare la plus heureuse, comme la plus conforme à sa nature. La résig-nation, l'abdication totale du vouloir nous apparaît chez lui comme la conséquence naturelle, log'ique d'une timidité qui a conscience d'elle-même et se juge irrémédiable.

La timidité est, au résumé, le trait essentiel du caractère de Rousseau ; c'est celui qui fait le mieux comprendre l'évolution de son génie et la marche de sa destinée ; c'est aussi, et par là même, celui qui permet de porter sur lui le jug'ement le plus équitable et le plus vrai. Il faut le croire, non quand il se proclame « le meilleur des hommes », mais quand il écrit de lui-même : « C'est un homme sans malice plutôt que bon, une âme saine, mais faible, qui adore la vertu sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien et qui n'en fait g-uère' ». Au plus fort de ses arrog-antes tirades, peut-être n'a-t-il jamais voulu dire autre chose que ceci : A aller au fond des âmes, à ne tenir compte que des intentions et à faire abstraction des actes, jamais homme ne fut plus vertueux, c'est-à-dire plus romanesquement épris de vertu que Jean-Jacques, ce qui est exact, ou du moins soutenable, et n'a rien de choquant. Mais, à tenir compte des actes et à juger sévèrement les défaillances de la volonté, ce qui est aussi un point de vue moral, il est également vrai que jamais homme ne tomba plus bas que lui, non sans doute par méchanceté noire ou perversité, mais par timidité ou faiblesse. Il l'a d'ailleurs reconnu avec autant de loyauté que de clairvoyance.

« Le seul (penchant) qui l'eût pu mener au mal est la mauvaise honte, contre laquelle il a lutté toute sa vie avec des efforts aussi grands qu'inutiles, parcequ'elle tient à son humeur timide qui présente un obstacle invincible aux ardents désirs de son cœur

1, Dialogues, II.

et le force à leur donner le change en mille façons souvent blâmables '.»

Il explique encore que toutes ses fautes ont été des « péchés d'omission », qu'il s'est abstenu souvent de faire le bien, par timidité, pour ne pas avoir l'air de s'afficher, et que ce qu'on a pris chez lui pour « une horrible dépravation de cœur et dégoût» n'était que « des singularités d'un tempérament ardent, retenu par un naturel timide ».

Enfin il en est venu à se faire une morale selon son caractère.

« Sa morale est moins une morale d'action que d'abstinence ; sa paresse la lui a donnée et sa raison l'y a souvent confirmé : ne jamais faire le mal lui paraît une maxime plus utile, plus sublime et beaucoup plus difficile que celle même de faire du bien... et, selon lui, le meilleur régime, tant moral que physique, est un régime purement négatif. » J^ Ainsi, en toute chose, et dans la spéculation comme dans l'action, le dernier jiiot de Rousseau /est: abstention, renoncement. /Sa psychologie explique sa morale comme elle explique sa politique, sa philosophie en général, sa conception de la société, du monde et de la vie. Le fond de son caractère est la timidité et le dernier terme de la timidité est, chez lui, l'aboulie.

Qu'un homme, à ce point dénué de volonté-, dans des circonstances aussi défavorables, tant de l'ordre extérieur ou social que personnel et intime, ait accompli une si grande œuvre, exercé une telle action, qu'il ait révolutionné le monde et enfiévré

Page 1