Dia'o'jU:s, II
JEAN-JACOUES ROUSSEAU 57
les esprits, c'est ce qui constitue peut-être, du point de vue historique, un paradoxe assez fort, mais ce que rendent psycliologiquement expiicable : d'une part, l'accent de vérité humaine qu'on sent à travers ses idées et son œuvre, sans parler de la profondeur de l'analyse qu'il a lui-même donnée de ses sentiments et de son âme ; de l'autre, la nature particulière des esprits sur lesquels il ag-it et la nature même de son action ; c'est ce que ferait comprendre encore et confirmerait, au besoin, l'exemple de tant d'autres écrivains également prenants qui furent comme lui des timides : Chateaubriand, Stendhal.
Quant aux explications que Ptousseau donne de la timidité, on peut bien en contester la portée g'énérale, mais non la vérité par rapport à lui / il suffît, en effet, qu'il se découvre ou s'invente oes raisons d'être intimidé pour qu'il le soit en effet; il est un malade qui s'intoxique do ses propres idées ou sug-gestionsj Et, s'il ne s'en tient pas à une explication unique, s'il en essaie plusieurs dont on ne voit pas l'accord, ou même dont on voit clairement qu'elles ne s'accordent pas entre elles, on peut regarder ces explications comme se complétant l'une l'autre, chacune ayant sa vérité partielle, ou mieux encore on peut admettre que Rousseau a passé en fait par des forni^s de timidité diverses. En effet, dans le principe, fil lutte et se raidit contre la timidité, considérée par lui comme une faiblesse ; il se la dég"uise à lui-même ; il se drape dans une attitude de fierté, d'indépendance, de hauteur vis-àvis des autres ; il veut faire la preuve de son mérite réel en dépit des apparences contraires : de
son attitude gauche, de ses dehors honteux ' ; plus tard, au contraire, en possession de la gloire, quand il n'éprouve plus le besoin de se faire valoir, il s'abandonne à sa. timidité, il renonce à la combattre, il la juge d'ailleurs invincible, il la tient pour le fond de sa nature et sa « maîtresse forme », comme dirait Montaigne : à ce moment il ne songe plus qu'à vivre loin des hommes, oisif et heureux. Il a donc évolué de la tension volontaire, pour ne pas dire de l'attitude théâtrale, à l'aboulie.
Sa doctrine suit la même évolution, qu'il est permis d'appeler en un sens un progrès : il passe du moralisme à l'amoralisme, de la morale à la physique des mœurs. Il avait projeté d'écrire (c'eût été son dernier, et peut-être son meilleur ouvrage, j'entends le plus philosophique, le plus vrai) un livre qu'il eût intitulé : la 3Iorale sensitive ou le Matérialisme du sage. Il y eût prouvé, surtout par son exemple, que les théories sont vaines, en tant qu'elles prétendent dicter des lois à l'homme, car elles ne font jamais que traduire indirectement, et sous une forme générale et abstraite, le tempérament individuel de leur auteur, en sorte que la sagesse est, pour chacun, d'avoir une morale à son usage et ses forces.
Il y a ainsi un parallélisme entre l'évolution du caractère de Rousseau et celle de ses doctrines. Nous avons invoqué ses théories pour expliquer sa
' 1. « J'aimerais la société comme un autre, dit-il, si je n'étais
v>.sûr de m'y montrer, non seulement à mon désavantage, mais
3 tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'écrire et de
^j-' me cacher était précisément celui qui me convenait. Moi pré-
^ ^ sent, on n'aurait jamais su ce que je valais, »
timidité; on pourrait aussi bien, par une méthode inverse, expliquer ses théories par sa timidité, et cela même justifierait notre thèse, en serait la contre-épreuve. Nous devons seulement apporter un correctif ou du moins une atténuation à cette thèse : nous ne prétendons pas que, la timidité de Rousseau étant posée, toutes ses théories, toutes ses idées morales et autres s'en déduisent, comme de la définition d'une courbe sortent toutes ses propriétés ; la méthode géométrique de Spinoza n'est point ici de mise ; la timidité de Rousseau éclaire seulement ses théories comme elle est éclairée par elles ; elle est le terrain où g-erment et lèvent naturellement les idées que nous avons rencontrées ; mais, si ces idées sortent de la timidité, c'est à la façon dont les formes vivantes sortent d'un type donné, dans la théorie de l'épigénèse ; elles se g-reffent sur la timidité, mais elles n'y sont pas contenues et données toutes faites. On comprend que la timidité pourrait revêtir d'autres formes que celles qu'elle a chez Rousseau, quoiqu'elle doive, chez lui, revêtir et revête naturellement ces formes.