‹ Les grands timidesChapitre 42 sur 88 · Journal intime, p · texte numérisé non relu

Journal intime, p

D'autre pari, Juste Constant, cet esprit fort, qui démoralisait son fils et par là, sans y penser, déposait en lui le germe de la timidité, était lui-même un timide. Si l'on s'en tient autémoignag-e d'Adolphe, ce roman vécu où les événements sont arrangés, mais la peinture des sentiments fidèle, historiquement et psychologiquement exacte, il aurait communiqué, indirectement par ses leçons, et directement par l'exemple, sa forme de timidité à Benjamin, il l'aurait contagionné. Non seulement il n'aurait pas su ouvrir l'âme de son fils, non seulement il aurait contribué à la fermer, en la rebutant, la glaçant par son ironie, mais encore il lui aurait appris la contrainte, révélé la gêne intérieure, car cela aussi s'apprend et, Dieu merci 1 n'est pas entièrement naturel, ne viendrait peut-être pas de soi-même à un enfant.

Juste Constant était contraint avec son fils au point de ne communiquer avec lui que par à-coups, }iar rencontres, j'allais dire par chocs, jamais de façon suivie.

« Je ne me souviens pas, dit Adolphe, pendant mes dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui ( mon père)... A peine étions-nous en présence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer et qui réagissait sur moi d'une manière pénible. Je ne savais pas aloi^s ce que c était que la timidité (la voilà 1 la révélation dont nous parlions), cette souffrance intérieure, qui nous poursuit dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre cœur les impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans notre bouche

tout ce que nous essayons de dire et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vag-ues ou une ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous veng'er sur nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide et que, souvent, après avoir longtemps attendu de moi quelque témoignage d'affection que sa froideur apparente semblait lui interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'aimais pas'. »

« Etre timide avec son fils, s'écrie Rudler, quelle atroce profondeur d'infirmité ! ». Le cas, cependant, est loin d'être unique ; il n'est pas même exceptionnel et rare, si ce n'est sous cette forme et à ce deg-ré. Sous cette forme î Elle est en effet singulière et unique, cette timidité qui se communique du père au fils et qui est, au reste, un trait de famille, la mrirque des Constant. Elle est faite de dépit, d'irritation contre soi ; elle éclate en paroles ironiques et mauvaises, elle s'en prend aux sentiments éprouvés, se retourne contre eux, les déguise, les dénature, les fausse, en tarit la source et en détourne le cours, leur ôte leur puissance d'action, les rend cérébraux, romanesques et factices, enfin les pervertit, les aigrit, change l'amour en haine, l'enthousiasme en dégoût.

Mais comment une pareille timidité est-elle contagieuse ? 11 semble qu'elle devrait inspirer plutôt une sorte de répulsion, qu'on devrait naturellement

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