Adolphe, T
s'en défendre. Aussi est-ce, à proprement parler, la i^ène produite par la timidité qu'on observe chez les autres, avant de l'éprouver en soi-même, qui est communicative, et chacun réagit de son mieux contre cette g'ène, selon son caractère et avec ses moyens. Cette réaction devient à son tour une cause de trouble ; elle est l'élément moteur, reg'ardéavec raison comme essentiel, qui déclenche, pour ne pas dire qui suscite, la timidité. Mais la réaction émotive contre la g-êne dont on est témoin et qui est dans l'air, est différente en chacun. Ainsi la timidité de Benjamin Constant n'est pas exactement celle de son père, quoiqu'elle en provienne par le double elfet de l'éducation etde l'hérédité. Benjamin a beau dire qu'il tient sa timidité de son père, de ses maximes, de son exemple, du tempérament émotif qu'il lui a ligué ; cette timidité n'en a pas moins sa forme firopre ; elle est bien sienne et n'appartient qu'à lui. C'est ce qu'il ne manque pas de remarquer lui- 111 ème. Il analyse fort bien la façon particulière qu'il a de subir l'influence des autres etde s'en défendre. « Ma contrainte avec lui (mon père) eut une g-rande intluence sur mon caractère. Aussi timide que lui, maïs plus agité parce que fêtais plus jeune, ^e m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur exécution, à consilérer les avis, l'intérêt, l'assistance et jusqu'à la seule présence des autres comme une g-êne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune et de l'animer alors par une plaisanterie
perpétuelle qui me la rendait moins fatigante et qui m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine absence d'abandon, qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à surmonter*. Il en résulta en même temps un désir ardent d'indépendance, une grande impatience des liens dont j'étais environné, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne me trouvais à l'aise que tout seul... (phrase citée plus haut). Je n'avais point cependant la profondeur d'égoïsme qu'un tel caracf^re paraissait annoncer: tout en ne m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à moi-même. Je portais au fond de mon cœur un besoin de sensibilité dont je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me détachait successivement de tous les objets qui tour à tour attiraient ma curiosité ^. »
Tous les traits du caractère timide sont ici rassemblés: nature fermée, incapable de s'ouvrir, s'abritant sous un masque d'ironie, férue d'indépendance, trop détachée de soi pour être égoïste, insociable avec des besoins d'affection, d'une sensibilité refoulée, latente, mais d'ailleurs exquise, profonde et grave; en un mot, une personnalité qui avorte avec tous les dons. Ce sont là les traits per-
1. Cf. Journal intime, p. 67. « Sisntondi me reproche de ne jamais parler sérieusement. C'est vrai, je mets trop peu d'intérêt aux personnes et aux choses, dans les dispositions où je suis, pour chercher à convaincre. Je me borne donc au silence ou à la plaisanterie. Elle m'amuse et m'étourdit. La meilleure qualité que le ciel m'ait donné, c'est celle de m'amuser de moi-même.»