‹ Les grands timidesChapitre 45 sur 88 · G. Rudler, op. cit., p · texte numérisé non relu

G. Rudler, op. cit., p

veux, qui se trouvent ici accidentellement jointes. Le premier caractère seul relève de la timidité. Le timide a un tempérament convulsif ou spasmodique ; il procèdepar bonds, il estvoué aux extrêmes, aux hauts et bas perpétuels ; il a, en général, plus de violence que de force, plus d'émotivité que de passion. Il unit les contraires : l'indifférence et la fougue, la tiédeur et la passion, ou plutôt il oscille de l'une à l'autre et sa loi est de passer de la dépression à l'exaltation, sans connaître jamais l'équilibre. Ce rythme a reçu en pathologie un nom : il s'appelle la cyclolhymie.

Le timide a ses périodes d'atonie, d'indifférence et de griserie, de verve et d'entrain. Incapable de réag-ir normalement aux influences extérieures, de s'adapter au milieu social, il suit son humeur, se renferme en lui-même, il garde un silence maussade ou, au contraire, se livre trop, se montre indiscret, et toujours il se fait mal juger et méconnaître.

Ainsi Adolphe, introduit à la cour, paraît bouder le monde brillant qui l'accueille avec sympathie ; il ne profite pas de l'oblig-eance qu'on lui témoig-ne, il préfère « la solitude aux plaisirs insipides qu'on l'invite à partager » ; il blesse les gens par son « indiflerence », qu'on attribue « à la malveillance et à l'affectation »; il se réfugie « dans une tacilurnité profonde », qu'on prend « pour du dédain ». 11 n'y avait pourtant de sa part que désintérêt ou atonie ; mais les hommes ne veulent pas croire qu'on s'ennuie avec eux « naturellement ».

Sort-il de son indiflerence? 11 prend alors aux plaisirs de la société et de la conversation un g-oût trop vif qui ne lui fait pas moins de tort.

« D'autres fois, dit-il, Jassé moi-même de mon silence, je me laissais aller à quelques plaisanteries et mon esprit, mis en mouvement, m'entraînait au delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous les ridicules que j'avais observés pendant un mois. Les confidents de mes épanchements subits et involontaires, ajoute-t-il finement, ne m'en savaient aucun gré et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me saisissait, et non la confiance S),

Comme il passe du silence farouche au bavardag^e effréné, le timide passe de l'aboulie à l'agitation. Il est dans sa nature de ne pouvoir agir que par impulsion ou sous le coup d'une émotion. Indiff"érent, il ne lèverait pas le doigt ; mais, quand il prend intérêt à une chose, il se dépense sans compter.

« Il y a en moi un point mystérieux, écrit Benjamin Constant à M™'^ Récamier. Tant qu'il n'est pas touché, mon âme reste immobile. Si on le touche, tout est décidé. » (3 septembre 1814.)

De même, il dit dans le Cahier rouge :

« J'ai une telle paresse et une si grande absence de curiosité que je n'ai jamais de moi-même été voir un monument, ni une contrée, ni un homme célèbres. Je reste où le sort me jette jusqu'à ce que je fasse un bond qui me jette dans une tout autre sphère. » (P. 96.)

Même oscillation dans les sentiments. Adolphe amoureux est, loin d'Ellénore, machiavélique à froid et, en sa présence, respectueux et attendri.

« Ma timidité me quittait dès que je m'éloignais d'Ellénore ; je reprenais alors mes plans habiles

1. Adolphe, I. Sur la même incontinence de langue, cf. Le Cahier rouge, p. 24-25,

et mes profondes combinaisons ; mais à peine me retrouvais-je auprès d'elle que je me sentais de nouveau tremblant et troublé. Quiconque aurait lu dans mon cœur, en son absence, m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible ; quiconque m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé dans ces deux jugements; il n'y a point d'unité complète dans l'homme et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi '. »

Aussi le timide parait-il mystérieux, déconcertant. Il est toujours incompris : on lui attribue des sentiments qu'il n'a pas, « la malveillance, l'alfectation ou le dédain » ; on le croit raisonnable et sag-e, quand il n'est qu'indilférent ou sans passion ; que ce soit en bien ou en mal, on est toujours à côté dans les jugements qu'on porte sur lui. Et cela est inévitable, car il est la contradiction même, ou plutôt il est, d'un moment à l'autre, dilï'érent de luimême, étant à la merci de ses impressions. C'est un Prêtée ; quand vous croyez le saisir, il vous échappe, il s'échappe à lui-même, il dément ou contredit sa nature.

Ajoutez qu'il se connaît, s'analyse et se jug-e. Il est mécontent de lui-même ; il souffre de ses inconstances, de ses contradictions ; il soufl're d'être, à cause d'elles, inconnu et méconnu; il souffre de son caractère, parce qu'il l'empêche d'être heureux.

« Vous connaissez, dit Adolphe, ma situation, ce caractère qu'on dit bizarre et sauvage, ce cœur

Page 1