‹ Les grands timidesChapitre 46 sur 88 · Adolphe · texte numérisé non relu

Adolphe

étranger à tous les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes et qui souffre pourtant de l'isolement auquel il est condamné. »

Mais surtout il souffre de son caractère pris en lui-même ou tel qu'il est, et d'abord de ne le point sentir stable et sûr. Il est agité, inquiet. Incapable de se fixer, de se donner tout entier, sérieusement, à l'heure présente, d'être pleinement ce qu'il est, il aspire à ce qu'il n'est pas et, l'imagunation aidant, il se voit tel qu'il rêve d'être ; il croit se connaitre, il se sug-g-estionne et se devine ; il s'enivre de ses désirs qu'il prend pour la réalité, alors qu'ils ne répondent même pas à ses g-oûts véritables et ne sont que des impulsions passag'ères.

« On a défini Benjamin Constant un cérébral sensible » ; Rudler propose de l'appeler ■« un sensible cérébralisé ». Dans tous les cas, la « sensibilité », chez lui, «se réfracte à travers l'intellig-ence » ; il ne se contente pas de percevoir simplement les choses, il les sent avec son cerveau et ses nerfs, et plus avec son cerveau et ses nerfs qu'avec ses sens. En cela il est un romanesque ou un imaginatif.

Il parait insensible. En réalité, il a une sensibilité nuancée, délicate, malaisée à satisfaire, qui l'expose aux chocs et aux blessures de la part des autres.

« On me querelle, dit Benjamin Constant, sur mon peu de sensibilité. Non, je n'ai pas peu de sensibilité ; mais elle est susceptible, et jamais celle des autres ne lui convient parfaitement. Elle me paraît toujours trop lourde ou trop légère et me heurte. Je n'y trouve rien de juste ni de très profond; je n'y vois qu'un moyen de se débarrasser de la dou-

leur qui me paraît ignoble. En un mot, ma sensibilité est toujours blessée de la démonstration de celle des autres *. »

Donc, quand la sensibilité des autres s'étale, il renferme la sienne par pudeur.

En g-énéral, on appelle sentiments forts ceux qui sont tout d'une pièce, qui excluent le raisonnement et l'analyse. Ainsi le républicanisme consisterait à prendre la Révolution « comme un bloc », le romantisme, à admirer Shakespeare « comme une bête ». Benjamin Constant n'a point ces partis pris, ces opinions sans nuances. 11 pense, il réfléchit ses admirations, ses amours, ses haines. Il n'a point de sentiments qui revêtent une forme absolue, intangible.

Il n'est pas non plus voué à un sentiment unique ; tout l'attire, lui fait envie : « tantôt le mariage, tantôt la solitude ; tantôt l'Allemagne, tantôt la France, hésitant sur tout, dit-il dans une formule heureuse, parce qu'au fond je ne puis me passer de rien ^ ».

Le timide est donc un sensitif, mais condamné par l'excès même et la mobilité de ses sentiments, par leur diversité et complexité, à manquer sa vie affective, à ne goûter que des satisfactions idéales ou romanesques.

Mais il est aussi le contraire d'un romanesque, à savoir un analyste. Il en doit être et il en est naturellement ainsi. Le romanesque s'enchante de ce qui le soustrait à lui-même ; il faut donc qu'il soit capable de s'abstraire de sa vie, de s'en détacher comme d'une chose étrangère, indifférente et de ne

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