Journal intime, p
%. Ibid., p. 56.
la considérer plus que comme un spectacle. Se regarder vivre, au lieu de se laisser naturellement vivre, c'est en quoi consiste l'analyse. Elle suppose le désintérêt de soi ou plutôt le manque d'intérêt à soi, état d'esprit qui peut s'ag-graver, devenir le dég-oût de soi, et se traduire par la dépréciation, là raillerie vis-à-vis de soi-même.
C'est ce qu'on observe chez Constant. L'ironie est une forme de son esprit. Il l'applique à toutes choses, aux événements, aux personnes, aux autres et à luimême. Mais l'ironie elle-même est une» des formes ou aspects de la timidité. Le timide va au-devant de la raillerie qu'il redoute en se raillant lui-même ; il détourne ainsi et prévient les coups. D'autre part, il éprouve du dépit contre lui-même ; il s'en veut d'être ce qu'il est; il se raille donc et s'en prend à sa nature ; il s'acharne contre elle avec toutes les ressources de son esprit. Enfin l'ironie est un effet du dédoublement, lequel est un trait de sa nature. « Cette portion de nous, qui est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre », prend plaisir à se disling-uer de cette autre, à se montrer aussi vive, alerte et lucide que cette autre est gauche, empêtrée et aveugle. Dans l'ironie qu'il exerce sur lui-même, le timide trouve à la fois un plaisir d'orgueil et une consolation amêre. Il lui semble qu'analyser son trouble, c'est le dominer en quelque façon ; que se faire honte à lui-même de sa lâcheté et de sa bêtise, s'en rendre compte, les juger, c'est les rejeter loin de soi. Il goûte aussi le plaisir de déployer son esprit d'une façon vive, brillante et aisée, au moment même où il est comme paralysé et anéanti. Il y a comme un dédoublement de son être et une scission
anormale de ses facultés : raclivité cérébrale entre en jeu, se déclenche, quand la sensibilité se g-lace et la volonté s'atrophie.
Ce dédoublement caractérise Benjamin Constant comme tous les timides. Il y revient souvent, il s'en étonne, il s'en vante comme d'une sing-ularité et d'un privilèg"e de sa nature. On l'a déjà vu plaisantant, quand il est triste, et remarquant à cette occasion : « Cette réunion de deux choses si dilîérentes m'est ordinaire ». Le dédoublement est ici coexistence ; en d'autres cas, il sera succession de deux états contraires. Parlant de ses peines, Benjamin Constant écrit : « Ce n'est pas seulement la force qui m'aide à les supporter, c'est la mobilité ». Plus exactement, c'est le sentiment qu'il a, dans le moment présent, de pouvoir être autre qu'il n'est ou la conscience de ses virtualités dans son être actuel qui opère en lui le dédoublement. Même il s'attribue la faculté de se dédoubler à volonté, dans le curieux passag-e cité plus haut ; pour cesser de souffrir, il n'aurait qu'à se reg-arder souffrir. « Ainsi en ce moment, je suis triste, mais, si je voulais, je serais non pas consolé, mais tellement distrait de ma peine qu'elle serait comme nulle. »
Le dédoublement n'est pas, chez Benjamin Constant, une simple particularité psychologique ; il paraît jouer dans sa vie un g-rand rôle, et notamment il explique comment cet homme d'esprit et de sens a pu commettre, presque de sang--froid, du moins sans l'emportement de la passion, les pires folies. Ses fautes de jeunesse seraient inexplicables et sans excuse s'il n'y était resté, pour ainsi dire, étranger. Gela se passait en dehors de lui, était
comme extérieur à son caractère. Pour les mêmes raisons, ses infortunes ne le touchent point; ce n'est rien moins qu'un stoïque, et pourtant rien ne l'abat. Aucune expérience non plus ne l'instruit ou du moins ne lui sert ; il traverse la vie impunément et reste toujours un impulsif, dominé par ses nerfs.
Les succès qu'il obtient ne le réconfortent pas davantage. On dirait qu'il n'y est pour rien ; ils ne la rassurent pas sur lui-môme. « Ni les plus beaux dons d'esprit et de monde, ni les plus flatteurs succès de salons et de dîners, ni ses éclatants triomphes féminins, dit Rudler, ne purent rien sur sa timidité. A quarante-quatre ans, en famille, dans un cercle de gens cordiaux,.,, il se repliait et se renfermait encore... A vingt ans, quand il rencontra M™** de Trevor, il n'était plus un novice ; il avait eu des filles en nombre, et pourtant il se conduisit comme un sauvageon qui ne sait rien de la femme ni de l'amour, et qui en a horreur et peur * . »
Cette disposition étrange, facile à illustrer, malaisée à définir, sorte de faiblesse que Benjamin Constant ne surmontera jamais, nous paraît tenir à ce que sa personnalité ne s'intègTe pas à sa vie, ne s'engage pas dans ses actes, reste en dehors des événements qui l'atteignent, est trop délicate, trop nuancée et trop subtile pour prendre forme, pour s'organiser, se constituer d'une façon arrêtée et précise, pour avoir foi en elle-même et s'affirmer au dehors par des actes qui comptent et qui durent. Avec cela, il a une conscience aiguë de son infirmité profonde ; dans ses meilleurs moments, il a le