CHAPITRE III
La timidité de Chateaubriand s'explique par son éducation, l'humeur de ses parents, son caractère orgueilleux, son imagination erotique. Sa timidité auprès des femmes. Sa timidité dans le monde : une présentation au roi à Versailles, une chasse à Saint-Germain. Gomment Ghateaubriand déguise sa timidité. Son style. Nature faite de contrastes, personnages divers qui combattent en lui, manque d'unité, telles sont les causes profondes de sa timidité. Gomment, par suite, il s'est fait méconnaître : on le croit romanesque et il est positif, mais il est détaché, indiiférent, ne tient profondément à rien. La timidité devenue le mal de René.
Uu de mes défauts est d'ctre renfermé en moi-même et de ne m'ôlre jamais montré à qui que ce soit.
Chateaubriand
Chateaubriand timide ! Qui Teùt cru ? Mais c'est lui qui le déclare, et il ne se serait pas g-ratuitement charg-é d'un ridicule ou d'une inélégance. Sa timidité d'ailleurs est relative : d'abord il n'en laisse voir que ce qui lui fait honneur, que ce qui forme un piquant
contraste avec ses qualités brillantes, sa renommée établie, sa gloire, que ce qui accuse ou révèle le côté naïf et bon enfant de sa nature; ensuite, cette timidité avouée (et dont l'aveu môme marque la belle assurance d'un bomme qui peut tout oser et n'a rien à perdre) a d'éclatantes revanches, est compensée par ce qu'on appellerait chez tout autre un mag-nifique aplomb. Cependant la timidité de Chateaubriand est réelle et, pour l'établir, les preuves qu'il donne peuvent amplement suffire.
Son éducation l'eût rendu timide, s'il n'avait pas été enclin à l'être par tempérament. On sait qu'il eut une enfance malheureuse, contrainte. « Le caractère de mon père, dit-il, un... des plus sombres qui aient été, a influé sur mes idées en effrayant mon enfance, contrislant ma jeunesse... Taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le voyant, c'était la crainte *. « Sa mère était plus tendre, mais c'était comme si elle ne l'avait pas été. Elle apportait « chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice; avec de la douceur d'âme, elle grondait toujours ; mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau. »
Il n'y a qu'un enfant timide, fermé, pour arranger ainsi ses parents. Sa timidité fait encore qu'il s'aigrit, se croit persécuté, méconnu. Comme on n'entre pas dans ses sentiments, on ne sait pas juger ses fautes,
1. Toutes les citations, sauf indications contraires, sont extraites des Mémoires d'outi'e-tombe.
en démêler les motifs vrais, les réduire exactement à ce qu'elles sont. Je passais, dit-il, «pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrog-nes et des querelleurs. Tout enfant que j'étais, le propos de Jiion père me révoltait; quand ma mère couronnait ses remontrances par l'élog-e de mon frère, qu'elle appelait un (^aton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le tuai qu'on semblait attendre de moi. » Ces révoltes d'un cœur ulcéré doivent être mises sur le compte de la timidité : l'enfant ne sait pas s'ouvrir, estmal jug-é, pris à rebours; traité injustement, il devient injuste, boude ses bons sentiments, pervertit sa nature.
Quand une tête travaille ainsi et se monte, si on ne sait pas détourner et diriger le cours de ses pensées, il faut l'occuper. Or « on me livra, dit Chateaubriand, à une enfance oisive... Je croissais sans étude dans ma famille. » Cette vie aurait dû lui convenir, étant celle des enfants de son âg'e. En fait, il polisson na avec délices. Cependant il souffrait de n'être qu'un polisson ; il s'en sentait humilié ; cela le déclassait. Chateaubriand n'est pas pour donner tort à ceux qui font dériver la timidité de l'amour-propre. Il fut un gamin plein d'orgueil. Il voulait bien frayer avec les petits voyous de Saint-Malo ; il avait leurs g-oûts, il partag-eait leurs jeux ; mais il n'eût pas voulu être confondu avec eux par la mine et l'habit; il prétendait rester M. le Vicomte.
Ecoutons-le:
« Les pohssons de la ville étaient devenus mes
plus chers amis... Je iuui- lessemblais en tout; je parlais leurlangag-e; j'avais leur façon etleur allure; j'étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques; je n'avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J'avais le visag-e barbouillé, ég-ratig-né, meurtri, les mains noires. Ma fig-ure était si étrang-e que ma mère, au milieu de sa colère, ne pouvait s'empêcher de rire et de s'écrier : « Qu'il est laid I »
« J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, mêmel'élégance. La nuit, j'essayaisde raccommoder mes lambeaux; la bonne Villeneuve et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette, alin de m'éparg-nerdes pénitences et des gTonderies; mais leur rapiécetage ne servait qu'à rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais siuHout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leurs broderies. »
De beaux habits et de l'argent ! Voilà ce que Stendhal demandait pour n'être pas timide. C'est précisément ce qui a manqué à Chateaubriand et ce qui l'a rendu de bonne heure fier et ombrageux. Il fuyait les «assemblées» ou pardons. «J'étais, ditil, le seul témoin de ces fêtes qui n'en partageât pas la joie. J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Evitant le mépris qui s'attache à la mauvaise honte, je m'asseyais loin de la foule auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là je m'amusais à voir voler les pingouins et les mouettes,
à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vag-ues parmi les écaeils.» Déjà ! Lamélancolie, larêverie seraient-elles donc liées à la timidité, et ces song-eries au bord de la mer, loin des flonflons d'une fête de village, d'un enfant boudeur et honteux, feraient-elles pressentir le mal de René, en seraient-elles les premières atteintes et la première forme ? Je le crois.
En tout cas, il est certain que, dans la timidité de Chateaubriand, entre et domine l'orgueil, orgueil mesquin, puéril, qui tire vanité de beaux habits \ orgueil de caste, morgue de g-entilhomme, enfin et surtout orgueil de tempérament et de race. N'a-l-il pas écrit : La « hauteur était le défaut de ma famille ; elle était odieuse dans mon père ; mon frère la poussait jusqu'au ridicule... Je ne suispas bien sûr, malgré mes inclinations républicaines, de m'en être complètement affranchi, bien que je l'aie toujours soigneusement cachée. «
Cet orgueil, je ne dis pas commun à tous les timides, mais qui se rencontre chez beaucoup, lui vient de l'idée ou lui suggère l'idée qu'il est un être à part, singulier, unique. Au lieu de se plaindre.de son éducation, il lui sait gré d'avoir sauvegardé ou assuré son originalité, de lui avoir donné des sentiments qui n'appartiennent qu'à lui. « J'ignore si la dure éducation que je reçus est bonne en principe... Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées
d. Clialeaubriand relève comme une marque de l'ardeur de sa foi que, le jour de sa première communion, il ne sentit pas ses « petites humiliations accoutumées ; mon bouquet et mes habits étaient moins beaux que ceux de mes compagnons ; mais, ce jour-là, tout fut à Uieu et pour Dieu ».
moins semblables à celles des autres hommes; ce qu'il y a de sûr encore, c'est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez moi de l'habitude de souffrir à Tàge de la faiblesse, de l'imprévoyance et de la joie. » Comment, ayantconscience de différer à ce point des autres et de n'en pouvoir être compris, n'eût-il pas été timide?
Mais la timidité peut être le caractère des êtres d'exception. On peut donc l'avouer, même en tirer org-ueil. Ce que fait Chateaubriand. Aussi bien peut-il parler de ses timidités. Elles lui ont bien passé I Et il s'étonne de les avoir eues ! Il était bien bon de les éprouver ! Il jouit par souvenir d'en être délivré, et de sentir <à quel point il avait tort de s'y laisser aller, combien il était jeune, naïf et fou en ce temps-là ! Il prend sa revanche de ses humiliations passées, en les racontant, d'autant qu'il y trouve matière à de beaux récits amusés et attendris, où le pittoresque, et la drôlerie de la scène sauvent le ridicule de l'acteur. Il y a aussi une façon de présenter les circonstances où le timide s'est couvert de confusion, comme autant d'occasions où il n'eût tenu qu'à lui de se couvrir de g-loire et de s'emparer de la fortune qui venait à lui tout droit, les mains pleines et ouvertes. Cependant, l'art de Chateaubriand nous rassure contre les mensong-cs où l'exposerait sa vanité. Cet art lui permet d'être vrai et lui commande de l'être. Il saura tout faire entendre en ne disant que ce qu'il veut. Il nous fera connaître sa timidité d'une façon précise, avec son caractère et ses nuances propres.
Il la présente sous deux aspects : g-alant et mondain, dans ses rapports avec les femmes et dans les relations de société. La supposition de Pierre Mille,
que « presque toujours la timidité a des orig-ines sexuelles », paraît vraie de Chateaubriand. Chateaubriand a la hantise et l'eiïroi de la femme. « Ma timidité, dit-il, déjà excessive avec tout le monde, était si g-rande avec une femme que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui de demeurer seul avec cette femme. Elle n'était pas plus tôt partie que je la rappelais de tous mes vcsux. »
On sait, par les Mémoires^ ce que fut chez lui la crise de la puberté. Elle dura deux années, deux années de délire, à la suite desquelles il tente de se tuer, tombe malade, est six semaines en danger, puis g'uérit. Son imag-ination romanesque, ses lectures, l'influence de sa sœur Lucile, sa malheureuse amie, névropathe et voyante, l'éveil de l'amour, tout alors le trouble, l'exalte et l'affole. Ses pensées prennent un cours presque morbide. Dans la troisième année de son séjour au collège de Dol, le hasard ayant fait tomber entre ses mains un Horace non châtié et une Histoire des confessions mal faites, ses idées furent bouleversées par ces deux livres ; il lut encore le iv" livre de V Enéide et le Télémaque, les sermons de la Pécheresse et de \ Enfant prodigue de Massillon, trouvant là un aliment à ses rêveries erotiques. Une aventure banale acheva de lui tourner la tête. Un jour, à Gombourg-, une jolie femme, qui ne le voyait pas, voulant aller à une fenêtre, se pressa contre lui. Là-dessus le voilà parti. « L'ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude firent qu'au lieu de me jeter au dehors, je me repliai sur moi-même ; faute d'objet réel, j'évoquai par la puissance de mes vag-ues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si l'histoire du cœur
92 LES GRANDS TUIIDES
humain ollre un aulre exemple de cette nature. » Cette dernière remarque pourrait faire sourire; il faut la prendre au sérieux; elle revient sans cesse, dans René et ailleurs ; le « fantôme » de la femme, fantôme né de son imag-ination, poursuivra Chateaubriand (le roman de la Floridienne), se mêlera à ses amours vraies. Ses plus belles amours, ses pires débauches furent toujours en imagination.
Je ne parlerai que de sa timidité amoureuse. Ce qu'il veut bien nous en apprendre se réduit à des enfantillag-es charmants en eux-mêmes ou par le récit qu'il en fait.
Sa première aventure ou mésaventure est avec M'"" Rose, amie d'un de ses parents de Rennes, qu'on lui donna comme compagne de route, quand il quitta Combourg- pour aller rejoindre son régiment de Cambrai. M'"- Rose était une « marchande de modes, leste et désinvolte, qui se prit à rire en me regardant.. . A minuit les chevaux arrivèrent et nous partîmes. Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une femme, au milieu de la nuit. Moi, qui de ma vie n'avais regardé une femme sans rougir, comment descendre de la hauteur de mes songes à cette elTrayante vérité? Je ne savais où j'étais, je me collais dans l'angle de la voiture, de peur de toucher la robe de M""* Rose. Lorsqu'elle me parlait, je balbutiais sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais capable de rien ! Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel ébahissement ce nigaud dont elle regrettait de s'être emberloquée... Au matin, quand je me vis dans un pays nouveau, je tombai dans un abattement profond, ce qui augmenta le
mépris que M"*^ Rose avait de moi. Je m'aperçus du sentiment que j'inspirais, et je reçus de ce premier essai du monde une impression que le temps n'a pas complètement effacée. J'étais né sauvage et non verg-Qg-neux ; j'avais la modestie de mes années, je n'en avais pas l'embarras. Quand je devinai que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une timidité insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot : je sentais que j'avais quelque chose à cacher et que ce quelque chose était une vertu; je pris le parti de me cacher moi-même pour porter en paix mon innocence...
« Enfin nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous les visages un air goguenard : comme le gentilhomme périgourdin, je croyais qu'on me regardait pour se moquer de moi. M"'*' Rose se fit conduire rue du Mail, à Vffôtel de l'Europe, et s'empressa de se débarrasser de son imbécile. A peine étais-je descendu de voiture qu'elle dit au portier : « Donnez une chambre à ce monsieur ; — Votre servante », ajouta-t-elle en me faisant une révérence courte. Je n'ai, de mes jours, revu M'^® Rose. »
Voilà la moins glorieuse posture dans laquelle Chateaubriand consente à se montrer. Si lestement qu'il conte l'anecdole, on sent qu'il a eu la sueur froide à l'écrire. Comme il a souffert dans son amour-propre de ce « mépris de M*"*^ Rose » Comme il en souffre encore et voudrait s'en laver, distinguant la « sauvagerie » et la honte, la « modestie » et « l'embarras », parlant des bons côtés, de la vertu, que sa timidité cache I Comme il en veut toujours à M""*^ Rose de l'avoir méconnu, de n'avoir pas deviné en lui le futur don Juan du siècle,
le grand tombeur de cœurs ! On remarquera que cette pag'e de Chateaubriand paraît être détachée des Confessions de J.-J. Rousseau. C'est le même ton, le même esprit, la même déclamation et la même grâce, parce que c'est le même sentiment qui l'inspire.
Chateaubriand s'étend avec complaisance sur un autre accès de timidité dont finalement il triomphe et se tire à son honneur. A son arrivée à Paris, on l'emmène chez une certaine « M""' de Chastenay... Elle me reçut bien, tâcha de me mettre à l'aise, me questionna sur ma province et sur mon rég-iment. Je fus g'auche et embarrassé; je faisais des sig-nes à mon cousin pour abrég-er la visite. Mais lui, sans me reg-arder, ne tarissait point sur mes mérites, assurant que j'avais fait des vers dans le sein de ma mère et m'invitant à célébrer M""^ de Chastenay. Elle me débarrassa de cette situation pénible, me demanda pardon d'être obligée de sortir, et m'invita à revenir le lendemain matin avec un ton de voix si doux que je promis involontairement d'obéir.
« Je revins le lendemain seul chez elle ; je la trouvai seule, couchée dans une chambre élég-amment arrangée .. Je me trouvai pour la première fois au bord du lit d'une femme qui n'était ni ma mère ni ma sœur. Elle avait remarqué la veille ma timidité ; elle la vainquit au point que j'osai m'exprimer avec une sorte d'abandon. J'ai oublié ce que je lui dis ; mais il me semble que je vois encore son air étonné. Elle me tendit son bras demi-nu et la plus belle main du monde, en me disant avec un sourix^e : « Nous vous apprivoiserons ». Je ne baisai pas même celte belle main; je me retirai tout troublé.
Je partis le lendemain pour Cambrai. Qui était cette dame de Chastenay ? Je n'en sais rien ; elle a passé comme une ombre charmante dans ma vie. »
Ne nous y trompons pas ! Cette histoire^ que Chateaubriand rapporte d'un air détaché, sans en omettre pourtant aucun détail g-lorieux ou flatteur, est à ses yeux un de ses plus beaux triomphes. Gomme lisait g-ré à cette bonne et belle M""" de Chastenay, qu'il n'a jamais revue, dont il n'a retenu que le nom, d'avoir pris de lui une opinion si avantag'euse: « Nous vous apprivoiserons !» Il a été pour elle l'humble « passant », mais le passant qu'elle a remarqué, qui sait ? dont elle s'est peut-être secrètement éprise, dont elle aura gardé au moins un souvenir attendri : Zanetto ! « Elle a passé comme une ombre charmante dans ma vie ! »
Chateaubriand est tenté de bénir sa timidité, lorsqu'elle ne fait, comme ici, qu'attendrir les femmes sur son compte et lui fournir l'occasion d'un succès... d'estime. Il la regarde encore comme un bienfait en tant que préservatif contre la débauche. « J'étais trop timide d'un côté, trop exalté de l'autre pour me laisser séduire à des filles de joie. » Il rêve de romans de cape et d'épée, d'aventures à la Bassompierre et se console par là de n'avoir point d'amours vulgaires.
Nous en aurons fini avec ses confidences d'amoureux timide, quand nous aurons rapporté encore les deux traits suivants :
A Foug-ères, « une ag-réable laide attira mes admirations : je n'aurais pas été assez téméraire pour élever mes vœux jusqu'à la beauté ; ce n'est qu'à la faveur des imperfections d'une femme
que j'osais risquer un respectueux hommag-e ' )>. « Respectueux hommage » est d'une délicieuse ironie .
Voici qui est plus innocent : aussi l'objet des hommag-es est-il nommé.
M M. Monet. directeur des mines, et sa jeune fille venaient quelquefois troubler ma sauvag^erie : M"° Monet se plaçait sur le devant de la loge ; je m'asseyais, moitié content, moitié g-rog-nant, derrière elle. Je ne sais si elle me plaisait, si je l'aimais ; mais j'en avais bien peur. Quand elle était partie, je la regrettais, en étant plein de joie de ne la voir plus. Cependant j'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher chez elle, pour l'accompag-ner à la promenade : je lui donnais le bras, et je ciois que je serrais un peu le sien »
Chateaubriand parait ici, comme Rousseau et tant d'autres, avoir la coquetterie de sa timidité : il sent qu'elle est une g-ràco, une sorte de pudeur, qu'elle est faite pour toucher, pour inspirer à ceux et surtout à celles qui ont bon cœur l'idée d'aller à son secours, de la rassurer ; qu'elle peut d'ailleurs être
1. pierre Mille cite (chronique du Temps, dS mars 1913) un trait analogue :
« Je me souviens d'une femme qui n'était point des plus jolies et qui fut épousi'e sans dot. Au déclin de ses jours, heureuse, entourée d'enfants, reposée, elle dit à son mari avec reconnaissance, comme étonnée elle-même des faveurs de la vie :
— Ah ! conmie je voudrais savoir pourquoi c'est moi, entre toutes, que vous avez choisie !
— Je vais vous le dire, répliqua-t-il franchement. Je vous ai demandée parce que je n'eusse jamais osé en demander une autre...
Et il y a beaucoup d'hommes comme celui-là : mais n'est-ce point un bienfait de la Providence ? »
interprétée comme le discret hommag-e d'un cœur épris, violemment troublé. En fait, elle n'est pas (Chateaubriand lui-même l'a prouvé) un obstacle au succès.
Elle est bien pourtant aussi une infirmité gênante, et n'a pas non plus toujours les vertus qu'on lui prête. Ainsi la timidité amoureuse, en particulier, peut fort bien être une réserve suspecte : celui qui l'éprouve est parfois un polisson qui se connaît et se juge, qui a le sentiment de son indignité ; l'âge même n'est pas ici une garantie d'innocence, exemple : Chérubin ; timidité n'est pas synonyme de pudeur, mais plutôt d'impudeur, au moins en pensée, d'impudeur consciente, qui se trahit par le soin même qu'elle met à se cacher.
Quand la timidité ne viendrait que d'une préoccupation constante, exclusive, d'une hantise de l'amour, elle serait déjà déplacée et morbide, et il y a de cela dans celle de Chateaubriand et de Rousseau, Chateaubriand, par exemple, fourre l'amour partout, où l'on s'attend le moins à le voir, et il a une façon bien étrange de le concevoir.
Dans le Génie du Christianisme trouve place r « examen de la virginité dans ses rapports poétiques >). Dieu même est « vierge » et appelé comme tel « le grand solitaire de l'Univers, l'Éternel célibataire du monde », mauvais goût relevé par Guinguené dans sa critique du Génie du Christianisme, et que Chateaubriand a fait disparaître dans les éditions corrigées.
Sainte-Beuve, à qui j'emprunte ces détails, remarque que Chateaubriand et Rousseau n'ont pas « le sentiment du ridicule », ce sentiment « que
DUGAs. — Grands Timides. '
98 LES GRAxVDS TIMIDES
possédait jusqu'au bout des ongles, dit-il, ce libertin de Voltaire' ».
C'est justement pourquoi, dirons-nous, ils ont si fort la peur du ridicule : ils n'ont pas les moyens de l'éviter, ne le voyant pas où il est. Leurs sentiments sont faux, raffinés, chimériques; ils le sentent vaguement, et c'est la raison pour laquelle ils s'en défient et n'osent les suivre. Là est la tare des timides ; là est aussi l'orig-ine et la sig-nification, j'allais dire : la justification, de la timidité. Si l'amour du timide était sain, naturel et vrai, surtout sincère et profond, il aurait sans doute sa pudeur, mais il n'aurait pas celle pudeur inquiète, allolée, maladive, qui s'appelle la timidité amoureuse.
Chateaubriand aurait pu nous dire comment on guérit de cette timidité par le succès, par une représentation plus saine, une mise au point plus juste, des choses de l'amour, mais il ne lui a pas plu de nous faire là-dessus ses confidences. Sur ce chapitre il est resté secret par une sorte de timidité ou de g-êne persistante sans doute.
Car la timidité était le fond de sa nature. Il était timide en tout, et non pas seulement en amour. Il l'était avec tout le monde : il n'y avait que sa sœur Lucile qu'il crût capable de le comprendre et à laquelle il s'ouvrit. Le mal de René, la « solitude », c'est la timidité. Son orgueil, c'est sa façon de la dissimuler et de s'en défendre. Il est distant : quand il arriva au rég'iment, on ne se risqua pas à user envers lui de brimades. « Je ne sais pourquoi, on
i. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, 8« leçon, p. 148.
n'osa pas se livrer avec moi à ces enfantillages militaires. »
Il raconte avec beaucoup de grâce et d'esprit les tours que lui joua sa timidité à la cour, et il analyse son émotion avec une grande finesse psychologique.
Son frère, qui lui avait fait obtenir « le rang de capitaine de cavalerie, rang honorifique et de courtoisie », voulait le présenter à la cour. Il lui écrivit à ce sujet en Bretagne, où il était retourné après la mort de son père.
Ce fut « comme un coup de foudre : retourner à Paris, être présenté à la cour, — et je me trouvais presque mal quand je rencontrais trois ou quatre personnes dans an salon ! Me faire comprendre l'ambition, à moi qui ne rêvais que de vivre oublié !
« J'écrivis pour refuser, mais on m'arracha ma lettre et, toujours faible quand il s'agit de moi, je mandai à mon frère que j'allais partir.
« Je partis en effet : je partis pour être présenté à la première Cour de l'Europe, pour débuter dans la vie de la manière la plusbrillanle, et j'avais l'air d'un homme que l'on traîne aux galères ou sur lequel on va prononcer une sentence de mort.
« D'abord on gagna du temps. Mon frère, soit qu'il fût embarrassé de mes manières, soit qu'il eût pitié de ma timidité, ne me mena point dans le monde et ne me fit faire connaissance avec personne.
« Mais enfin le jour fatal arriva ; il fallut partir pour Versailles plus mort que vif... Je me rendis seul au château... La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser les salies des gardes : l'appareil
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militaire m'a toujours plu et ne m'a jamais imposé. Mais, quand j'entrai dans l'OEil-de-Bœuf et que je me trouvai au milieu des courtisans, alors commença ma détresse. On me reg-ardait ; j 'entendais demander qui j'étais. Il faut se souvenir de l'ancien prestige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait au débutant... Qui sait si ce débutant ne deviendra pas un favori du maître ?
« Lorsqu'on annonça le lever du roi, les personnes non présentées se retirèrent; je sentis un mouvement de vanité : je n'étais pas fier de rester, j'aurais été humilié de sortir. La chambre à coucher du roi s'ouvrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette, c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de service. Le roi s'avança, allant à la messe; je m'inclinai; le maréchal de Duras me nomma : « Sire, le chevalier de Chateaubriand ». Le roi me regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air de vouloir s'arrêter pour m'adresser la parole. J'aurais répondu d'une contenance assurée : ma timidité s'était évanouie. Parler au général de l'armée, au chef de l'État me paraissait tout simple, sans que je me rendisse compte de ce que j'éprouvais. Le roi, plus embarrassé que moi, ne trouvant rien à me dire, passa outre.
«... Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur le passage de la reine, lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientôt, entourée d'un radieux et nombreux cortège ; elle nous fit une noble révérence ; elle semblait enchantée de la vie...
« Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dépendait pas de lui de me le faire pousser plus
loin. Vainement il me supplia de rester à Versailles, afin d'assister le soir au jeu de la reine. « Tu seras, me dit-il, nommé à la reine et le roi te parlera. » Il ne pouvait pas me donner de meilleures raisons pourm'enfuir. Je me hâtaide venir cacher ma gloire dans mon hôtel garni, heureux d'avoir échappé à la Cour, mais voyant encore devant moi la terrible journée des carrosses du 19 février 1787. »
Ce joli récit, évocateur d'une société et d'une époque, dans lequel Chateaubriand a mis tout l'esprit qu'il aurait voulu avoir, le jour de l'événement qu'il détaille, a une suite : après la présentation à la Cour à Versailles, vint une chasse à Saint-Germain avec le roi.
« Le duc de Goig-ny me fit prévenir que je chasserais avec le roi dans la forêt de Saint-Germain. Je m'acheminai de g-rand matin vers mon supplice en costume de débutant... On bat aux champs : mouvement d'armes, voix de commandement. On crie : Le roi ! Le roi sort, monte dans son carrosse, nous roulons dans les carrosses à sa suite... Nous arrivâmes au point de ralliement. Là, spectacle pittoresque : carrosses arrêtés, gardes, chiens, chevaux, bruit des cors. Vient la chasse. J'étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des comtesses de Ghateaubriand, des duchesses d'Étampes, des Gabrielle d'Estrées, des La Vallière, des Montespan. Mon imag-ination prit cette chasse historiquement et je me sentis à l'aise : j'étais d'ailleurs dans une forêt, j'étais chez moi.
« On me donne une jument ombrageuse qui s'em-
balle. Je faillis renverser une leinine. » Première aventure. Un coup de fusil part. Ma bête tourne court « et me porte juste à l'endroit où le chevreuil venait d'être abattu : le roi paraît... Je saute à terre, d'une main poussant en arrière ma cavale, de l'autre, tenant mon chapeau bas. Le roi reg-arde et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la bête; il avait besoin de pnrler, il me dit avec un ton de bonhomie et un gros rire : « Il n'a pas tc^nu longtemps, » C'est le seul propos que j'aie jamais obtenu de Louis XVL On vint de toutes parts ; on fut étonné de me trouver causant avec le roi. Le débutant Chateaubriand fit du bruit par ses deux aventures; mais, comme il lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni de la mauvaise fortune.
«... On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement pour mon frère : au lieu d'aller m'habiller pour me trouver au débotté, moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond delà voiture et rentrai dans Paris plein de joie d'être délivré de mes honneurs et de mes maux. Je déclarai à mon frère que j'étais déterminé à retourner en Bretagne.
M On me demandera ce que devint l'histoire do ma présentation. Elle resta là. Vous ne chassâtes donc plus avec le roi? — Pas plus qu'avec l'Empereur de la Chine. — Vous ne retournâtes donc plus à Versailles ? — J'allai deux fois jusqu'à Sèvres; le cœur me faillit et je revins à Paris. ■ — Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre position ? — Aucun. — Que faisiez-vous donc ? — Je m'ennuyais. "— Ainsi vous ne sentiez aucune ambition ? — Si fait : à force
d'intrigue et de soucis, j'arrivai à la gloire d'insérer dans V Almanaclt des Muses une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'espérance et de crainte. J'aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir composé la romance : 0 ma tendre musette ! ou : De î7ion berger volage.
« Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi : me voilà I »
Il ne faut pas accepter sans critique les conclusions de Chateaubriand sur sa timidité, sur les torts qu'elle lui cause et les vertus qu'elle lui donne ; il faut se défier de ses jugements comme de ses récits. Tout timide, — et lui plus qu'un autre, — est tendancieux, plaide sa cause. Il est comme le chauffeur, qui avoue ses ratés ou ses pannes, mais en les justifiant, en les mettant sur le compte des circonstances : il reconnaît le fait, non la faute, ou, s'il avoue la faute, il lexcuse et sauve l'honneur.
Surtout il ne faut pas généraliser le cas de Chateaubriand. Sa timidité est très spéciale, mais elle n'en est que plus significative. D'abord elle est inattendue, stupéfiante. S'il est une faiblesse dont il semblait que dussent l'exempter ses qualités brillantes, son éloquence, tous les dons de son esprit, c'est celle-là. Ses défauts mêmes, par exemple son orgueil, ne l'annoncent point. Son style, — autant que le style, c'est l'homme, — en écarte l'idée ; il a toutes les hardiesses, voire toutes les témérités. Mais le même raisonnement s'applique à Rousseau, autre timide avéré. En fait les apparences ici sont trompeuses. Le style pompeux, solennel, guindé, dénote la timidité, loin de l'exclure. On se crée une manière, un genre, pour mieux déguiser
sa nature ou pour se donner le courage de la montrer à travers ce dég-uisement. On ne livre pas sa pensée ; on la découvre de façon indirecte, par allusion. « La plupart de mes sentiments, dit Chateaubriand, sont demeurés au fond de mon âme ou ne se sont montrés dans mes ouvrag-es, qu'appliqués à des êtres imaginaires. » De même on adopte le style impersonnel, pour livrer le moins possible de sa personne, ou le plus contraire à son caractère, pour mieux donner le change. Ainsi, plus un homme est grave dans son attitude et ampoulé dans son style, « plus il a de chances, comme dit Taine, de contenir un gamin ». Le g-amin persistait chez Fauteur du Génie du Christiaîiisine, et celui-ci en était gêné, en avait honte, s'appliquait à le cacher.
La timidité de Chateaubriand s'explique en partie par la diversité des personnages qu'il prétend soutenir et n'arrive pas à accorder. Il ressemble au sujet de M orton Prince, la sag-e et modeste Miss Beauchamp, qui porte en elle je ne sais combien de personnalités dillérenlcs, entre autres, un démon, Sally, toujours prêt à la compromettre par les écarts imprévus, les impulsions et explosions de sa nature espiègle ; il a, lui aussi, plus d'un rôle à jouer, plus d'un tempérament à satisfaire et d'un instinct à combattre, et il vit dans l'appréhension et la répression continuelles de ses propres mouvements. C'est un être très compliqué, que le public connaît mal, qu'il ne soupçonne, n'entrevoit même pas, que peu d'intimes seulement ont « bien connu et pénétré sous sa triple et quintuple peau de serpent, clipei septe?Hplices orbes * ». C'est un libertin et un dévot. « Il y