‹ Les grands timidesChapitre 53 sur 88 · Sainte-Beuve, op. cit., t. II, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, op. cit., t. II, p

CHATEAUDRIAND

avait un Chateaubriand secret, aussi lâché et débridé de ton que l'autre l'était peu. » C'est un g-rand homme solennel et un joyeux vivant, un « bon garçon » aimant les enfantillages et les farces d'écolier. « En 1812, quand on allait le surprendre à son ermitag-e de la Vallée-aux-Loups, il quittait aussitôt son travail, fourrait sa plume sous son papier ou sous un certain coussin de canapé, comme un écolier qu'on délivre (il n'avait pas encore de secrétaire, et faisait g-aiment, le reste du jour, des promenades où il se montrait tout à fait bon garçon '. » A Champlàtreux, « Chateaubriand jouait quelquefois comme un écolier; le soir, en montant se coucher, c'étaient des cris dans les corridors, des combats à la porte des chambres, on se jetait des pots à l'eau à la tète. Chateaubriand et un M. Julien étaient les boute-entrain ^. » Mais Chateaubriand redoutait les excès de sa nature impétueuse et ne s'y livrait jamais entièrement, sans arrière-pensée. C'est en cela que consistait sa timidité. Sainte-Beuve a bien démêlé ces oscillations qui ont l'air de contradictions. « Quelle manière g-âtait tout cela ! Comme il arrivait vite à se g-uinder ! Et puis il redevenait enfant, naïf par moments ; et puis tout aussi il s'apercevait qu'il l'était et il affectait de l'être •\ » En somme, il avait beaucoup de peine à être naturel : il avait trop à faire pour être lui-même, étant trop complexe.

Si encore, à chacun de ses avatars, il avait réussi à être lui, il aurait réalisé au moins, comme tant d'autres, des personnalités momentanées et succes-

Page 1