‹ Les grands timidesChapitre 55 sur 88 · Ibid., op. cit., t. II, p · texte numérisé non relu

Ibid., op. cit., t. II, p

bilité d'être, à aucun moment, pleiuement soi-même et le dépit qu'on en éprouve ? Telle paraît être, en tout cas, la timidité de Chateaubriand, liée à son caractère et à son g-énie, qu'elle éclaire, qu'elle aide à comprendre, comme la maladie décèle le tempérament.

Cependant, d'autre part, sa timidité fait tort à Chateaubriand; elle le déguise, le complique, l'empêche d'être et de se montrer tel qu'il est; il s'en rend compte, il en souffre, mais il s'y résigne; il l'accepte finalement comme son lot, comme une fatalité de sa nature. Use montre réservé et distant. Gomment pourrait-il être compris? Aussi ne prétend-il point l'être.

« En aucun temps il ne m'a été possible, dit-il, de surmonter cette espèce de retenue et de solitude intérieure qui m'empêche de causer de ce qui me touche... Sincère et véridique, je manque d'ouverture de cœur : mon âme tend incessamment à se fermer ; je ne dis point une chose entière et je n'ai laissé passer ma vie complète que dans ces Mémoires. »

Par suite, il pourra être célèbre, il restera inconnu; il sera même méconnu, incompris, non seulement de la foule, mais de ses amis; il sera jug^é sur les apparences, d'après son attitude ; on se méprendra sur ses opinions, sur ses sentiments, sur son caractère, et il ne pourra s'en prendre aux autres, des illusions qu'il produit; elles s'expliquent par les contradictions de sa nature ; d'ailleurs, il ne fera rien pour les dissiper.

« Qu'ai-je gag-né, dit-il, à ma nature réservée? D'être devenu, parce que j'étais impénétrable, je ne

sais quoi de fantaisie qui n'a aucun rapport avec la réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en croyant me faire mieux connaître et en m'embellissant des illusions de leur attachement. Toutes les médiocrités d'antichambre, de bureaux, de g-azettes, de cafés m'ont supposé de l'ambition et je n'en ai aucune. Froid et sec en matière usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l'homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m'entraîner, d'idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même; le côté petit et ridicule des objets m'apparaît tout d'abord ; de g-rands génies et de grandes choses, il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d'encens des masques de Gallot. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'existence intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes ; dans l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé ; androgyne bizarre, pétri des songes divers de ma mère et de mon père.

^( Les portraits qu'on fait de moi, hors de toute ressemblance, sont principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop légère, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu'elle n'est

pas avertie, de voir les individus tels qu'ils sont. Quand, par hasard, j'ai essayé de redresser quelquesuns de ces faux jugements dans mes préfaces, on ne m'a pas cru. En dernier résultat, tout m'étant ég'al, je n'insistais pas : un somme vous voudrez m'a toujours débarrassé de l'ennui de persuader personne ou de chercher à établir une vérité ; je rentre dans mon for intérieur comme un lièvre dans son gîte ; là, je me mets à contempler la feuille qui remue ou le brin d'herbe qui s'incline ^ »

Page admirable d'une psychologie aussi pénétrante que sincère ! Notons le dernier trait : c'est par timidité encore que Chateaubriand subit sans protester l'affront (car c'en est un) des jug-ements faux que sa timidité lui attire. Par timidité! N'est-ce pas plutôt par indifférence et dédain? Ou encore par attitude ? Il affecterait de dédaigner ce qu'il ne peut pas obtenir. Hé bien, non ! La timidité, celle de Chateaubriand du moins, est, au fond, détachement, désabusement, scepticisme, paresse. Son dernier mot, son expression juste est : Qu'importe ! Comme vous voudrez! Tout m'est égal! Chateaubriand consent à être méconnu, non pas par orgueil, par mépris philosophique, transcendant, de l'opinion et de la gloire, mais simplement parce qu'il ne tient fortement à rien; la tare, l'infirmité ou le vice de sa nature est là. C'est pourquoi, chez lui, les dons, les facultés supérieures avortent ; c'est pourquoi encore il se défie de lui-même, il n'est pas sûr de ses goûts, il ne peut répondre de ce qu'il est, encore moins de ce qu'il sera; il n'est rien pleinement,

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