‹ Les grands timidesChapitre 56 sur 88 · Mémoires d' outre-tombe, III · texte numérisé non relu

Mémoires d' outre-tombe, III

ni homme d'action ni homme de rêve, ni sentimental ni sceptique ; il est tout cela, mais en passant et tour à tour; il se prête atout, sans se donner à rien, et c'est le sentiment de cette infirmité foncière, de cet avortement fatal qui constitue sa timi!dite.

Ce n'est pas parce qu'il a des talents contraires, inconciliables, que Chateaubriand échoue dans ses entreprises, mais parce qu'il n'entreprend rien à fond, avec la volonté d'aboutir; parce qu'il se dégoûte bientôt des desseins qu'il forme.

« Je me reconnais effrontément, dit-il, l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur l'obstacle qui s'oppose en moi à ma réussite complète. Cet obstacle ne vient pas de la muse; il naU de mon indifférence à tout. Avec ce défaut, il devientimpossible d'arriver à rien d'achevé dans la vie pratique'. »

Ce n'est pas seulement dans la vie pratique, c'est dans la vie en général que le désenchantement est une cause de faiblesse et d'impuissance, quand il est, comme chez Chateaubriand, profond, constitutionnel.

« La faute en est à mon organisation, dit-il ; je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne m'intéresse à quoi que ce soit qui intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais également effrayé de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse : je remorque avec peine

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