‹ Les grands timidesChapitre 57 sur 88 · Mémoires, IX · texte numérisé non relu

Mémoires, IX

mon ennui tous les jours, et je vais partout bâillant ma vie *. »

Avec ce tempérament, le sentiment aig-u qu'il en a, et des suites qu'il engendre, comment Chateaubriand n'aurait-il pas cette défiance de soi qui s'appelle la timidité, et cette réserve vis-à-vis des autres qui naturellement en découle? La timidité en pareil cas pai-aît justifiée ; mais, ne le fût-elle pas, Chateaubriand l'éprouverait encore ; car il ne l'a pas, parce qu'il sent qu'il doit l'avoir, il l'a naturellement, et il l'aurait encore, quand il voudrait ne pas l'avoir, et chercherait à s'en défendre. Il ne se fait pas, de sa timidité, un mérite ; il ne s'en vante pas, il ne se la reproche pas non plus ; il la constate comme un fait naturel, comme une fatalité. Il voit le tort qu'elle lui a fait et devait lui faire ; il comprend que des hommes d'un tempérament ditl'érent l'aient mal jugé,

« Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu'involontaire; si elle n'est pas une fausseté, elle en a l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne^. »

On ne saurait mieux conclure, et sur un mot plus juste.

La timidité de Chateaubriand, si elle n'est pas la maladie de René, est liée du moins à cette maladie, en est une forme et un symptôme.

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