CHAPITRE IV
STENDHAL et MÉRIMÉE
I. — Stendhal est timide par nature, par instabilité d'humeur et complexité de goûts. Il a une âme jeune, ardente, une impressionnabilité d'enfant. Il n'apprécie rien tant que le iiaturel : son idéal serait de suivre toujours ses inspirations ou impulsions spontanée.s.le jort'mjVr mouvement : mais la timidité s'y oppose ; il faut donc vaincre sa timidité. Deux sens du moi uatiwel : l» le naturel, c'est d'être soi dans ses bons moments ; 2" d'être soi sous tous les aspects et avec toutes les contradictions de sa nature changeante. Dnns le premier sens, être soi, ce sera s'aiïranchir de toute gêne, de toute contrainte, fuir les ennuyeux, ceux qui déplaisent ou à qui on risque de déplaire, fuir les gens polis, cérémonieux, solennels, consentir à paraître romanesque et même ridicule, pour suivre les élans d'une sensibilité généreuse, ai'dente et folle, comme Fabrice del Dongo. Dans le deuxième sens, être soi, ce sera se défier de ses emballements, s'appliquer à n'être point dupe, se montrer plus fort que les autres, ne pas les craindre, les mépriser, se défier d'eux, les prendre comme ils sont, ménager leur vanité, avoir du bon sens, avoir du caractère, c'est-à-dire du sang-froid, suppléer au sentiment qui manque par la résolution de faire son devoir, c'est-à-dire de suivre son intérêt ; en un mot, c'est ne pas se trahir, s'annihiler soi-même par timidité, c'est se conduire comme Julien Sorel.
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Stendhal, c'est à la fois Fabrice et Julien Sorel, c'est le timide qui triomphe toujours de sa timidité, soit que le sentiment chez lui l'emporte, soi que le cfefozr y supplée, le devoir au sens stendhalien du mot.
Le cas Stendhal expliqué par la timidité (G. Rageot). Opposition entre le caracière de l'homme et le caractère de l'œuvre. Stendhal est timide, en amour, — devant l'action, — devant la renommée. 11 s'intéresse à ce qui lui manque et se fait le peintre de l'énergie.
II. — Mérimée se ferme et se déguise par timidité. Il se raidit contre l'émotion qu'il épouve par ménagement pour la sensibilité des autres, par pudeur, par orgueil, enfin par système. Il dénature ses sentiments par la violence qu'il leur fait subir. Il paraît blasé, cynique, alors qu'il était, au fond, et se montrait, dans l'intimité, sentimental et tendre.
Stendhal s'est appliqué à se connaître en vue de se rendre maître de sa nature et de se corrig-er de ses défauts, particulièrement de sa timidité. Il part donc de cette question :
« Quel homme suis-je ? En vérité, dit-il, je n'en sais rien^ » Mais d'où vient qu'il s'échappe ainsi à lui-même? Selon nous, c'est qu'il n'est rien à fond, qu'il n'a que des modalités chang-eantes et contraires. La complexité, les antinomies de sa nature font son tourment; il en prend conscience et devient timide.
La timidité, chez lui, procède du tempérament; l'éducation l'a développée, non créée. Dans une autre famille, dans un autre milieu, sa sensibilité eût été touchée à vif, exaspérée, froissée, se fût chang-ée en une humeur farouche, sauvag-e, en une instinctive méfiance. Ni son père, ni sa tante Sophie, ni les g-ens de Grenoble ne sont spécialement responsables