‹ Les grands timidesChapitre 61 sur 88 · Vie de Henri Brulard, II, 88 ; Journal · texte numérisé non relu

Vie de Henri Brulard, II, 88 ; Journal

me qualité précieuse, qu'il s'en fait une grâce, une )arure, qu'il songe à en tirer parti ou, mieux, qu'il a cultive en lui, qu'il s'applique à l'acquérir et à la ;arder.

C'est ce que j'appellerai sa prétention au naturel. jii naturel n'est pas seulement, chez Stendhal, une lisposition, un état d'esprit ; c'est une marotte, un déal dont il s'enchante, un modèle qu'il se trace à ui-mème, qu'il se propose de suivre et de réaliser. Mais le mot naturel demande explication. Stendhal l'arrivé pas à le définir nettement. Etre naturel, ;cst être soi-même. Peut-on, dès lors, proposer cela 301 lime une règle à observer, ou doit-on le poser amplement comme un fait, qui ne peut manquer le se produire? En d'autres termes, est-on naturel* ement soi-même ou doit-on s'appliquer à le develir? Cette embarrassante question peut être rameli ■ à une autre : Etre soi-même, est-ce être l'homme l'instinct ou de premier mouvement? Est-ce se conliiire avec réflexion ou par raison? Stendhal semble adopter d'abord la première hypothèse, mais il ]n'est pas sûr, comme on verra, qu'il s'y tienne et la suive jusqu'au bout.

En tout cas, on peut se demander s'il est dans son caractère de suivre son premier mouvement ou s'il le suit parce qu'il s'est persuadé qu'il est bien de le suivre. Il est certain que, s'il est naturellement lui-même, il l'est aussi volontairement, systématiquement et par principes. La réflexion, chez lui, s'ajoute à la nature et la confirme ; il n'y a point là de contradiction.

Etre naturel, ce sera donc, selon Stendhal, suivre son instinct, en sachant, par surcroît, que c'est

là la sag-esse. De là ces règles, ce programme

« Dire tout bonnement ce qui me viendra ; le dire simplement et sans aucune prétention...

« Ne pas me donner le temps de la réflexion : si je le prends, je suis perdu.

« Exécuter une chose, pendant que j'en suis amoureux ; sans amour je ne vaux rien '. »

L'art, le grand art, tend à s'effacer, à disparaître : la réflexion ne doit que préparer les voies au naturel, a l'inspiration. C'est ce qui apparaît dans l'esprit de société, dans la conversation. i; « Rien d'agréable au fond, à mes yeux, quej l'esprit naturel, celui qui est inventé à chaque instant par un caractère aimable sur toutes les circonstances delà conversation... Voulez-vous donc avoir de l'esprit? (Apprenez tous les esprits appris, pratiquez-les pour avoir le droit de les mépriser), travaillez votre caractère et dites, dans chaque circonstance, ce que vous penserez. Voilà le véritable esprit, celui qu'eut Matta (des Mémoires de Grammont), à ce qu'il parait, celui de La Fontaine et, à ma connaissance, celui de Marigner.

« ... Ce genre d'esprit est invisible aux sots; il faut avoir une âme très sensible ou infiniment d'esprit soi-même pour le sentir^. »

Est-il besoin de remarquer qu'être naturel, c'est cesser d'être timide ? Tout homme serait lui-même s'il n'était empêché, par la crainte des autres, de se montrer tel qu'il est. La timidité est le grand, le seul obstacle à l'éclosion du moi. « Etre naturel, ou être soi-même » n'est donc pas un précepte vain et

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