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un acte de courage, et qui appelle le succès. Ne pas se soustraire au risque, consentir à courir sa chance, se faire crédit à soi-même et ne pas s'annihiler par un excès de prudence, de réserve, voilà le prog-ramme de Stendhal. Il ne faut pas dire qu'il consiste à combattre Tillusion du timide par une autre illusion; il fait, au contraire, exclusivement appel au sang--froid et à la raison.
Le secret, pour n'être pas timide, est donc d'être naturel ou de se laisser aller à sa nature. Faut-il entendre par là qu'on puisse et qu'on doive s'abandonner à tous ses mouvements, suivre toutes ses impulsions, même contraires ? Stendhal n'est pas loin de le penser. Le naturel, à ses yeux, est la grâce souveraine ; il s'impose à tous, en toutes circonstances ; il lui suffit de se montrer, pour se faire accepter, quel qu'il soit. Il a toutes les vertus ; il dispense de toute autre qualité. C'est ainsi qu'il est, chez la comtesse Pietranera, qui possède toutes les qualités, la quaUté supérieure :
'< Sa beauté est son moindre charme : où trouver ailleurs cette âme toujours sincère, qui jamais n'agit avec prudence, qui se livre tout entière à l'impression du moment, qui ne demande qu'à être entraînée par quelque objet nouveau? [La Chartreuse de Panne.)
11 suffirait donc d'être naturel, c'est-à-dire d'être soi-même, quel qu'on fût d'ailleurs, pour être d'abord content de soi, pour se rendre ensuite digne de la sympathie des autres, a fortiori pour n'avoir pas à redouter leur présence, à être intimidé par eux.
Mais est-il vrai que, pour se faire bien voir, il
suffit de se montrer tel qu'on est? Quand Stendhal prétend que le naturel est le charme souverain, auquel personne ne résiste, ou il a en vue la sensibilité naïve, expansive, pouvant revêtir toutes les formes, même brutale, gTossière, et qui serait tenue seulement d'être vraie, ou il entend, sans le dire, la sensibilité prise dans ses bons moments, dans ses inspirations heureuses, en un mot, une sensibiUté de choix.
Or la timidité, croyons-nous, a précisément pour cause une sensibilité impulsive, fougueuse, incapable de contenir son élan, en même temps diverse, subtile et nuancée, mécontente d'elle-même, parce qu'elle se critique et se juge, toujours inquiète et préoccupée de retenir l'expression de ses mouvements intempestifs et fâcheux. Quand donc le timide veut se vaincre et s'exhorte, s'applique à être naturel, c'est-à-dire à se laisser aller à ses mouvements spontanés, c'est qu'il a foi alors en ses mouvements, qu'il les croit heureux, et non pas seulement qu'il se sent emporté par eux, enclin à les suivre. Le « naturel » doit être conçu, par suite, comme un état, non pas constant, mais accidentel, bien plus, exceptionnel, un état de grâce, si on peut dire.
Le timide, en vertu de son tempérament, passe par des états contraires : il a de bons et de mauvais moments, il oscille de l'exaltation à la dépression ; la cyclothymie est la forme de sa sensibilité. Etre naturel, pour lui, ce sera donc se montrer exclusivement l'homme des bons moments.
Stendhal paraît l'entendre autrement : être naturel, pour lui, c'est se montrer tel qu'on est, c'est-àdire soi-même, à chaque moment. Mais nous allons
voir qu'en fait, les deux sens du mot « naturel » se sont présentés successivement à son esprit, et qu'il a varié dans son opinion, hésité entre eux.
En effet, long-temps, pendant toute sa jeunesse, Stendhal eut pour maxime de ne pas forcer son talent, tourmenter sa Minerve, mais d'attendre, pour écrire ou pour faire quoi que ce soit, que le moment fût venu, qu'il se sentît en verve. Sa timidité consistait donc en ceci : n'être jamais prêt à agir, s'en croire incapable et remettre à plus tard :
« Pour écrire, j'attendais toujours, dit-il, le moment du g-énie. Je n'ai été corrigé de celte manie que bien tard... (iCtte sottise a beaucoup nui à la quantité de mes travaux*. »
A l'époque dont il parle, Stendhal se donnait l'illusion de croire qu'il assurait la réussite de ses projets, en ne précipitant rien, en se réservant pour « le grand jour », dont le timide toujours attend la venue. Plus tard il reconnut que c'est une faiblesse d'attendre ainsi le moment favorable, qu'il faut, au contraire, saisir le moment qui passe et se le rendre, — à tout prix, — favorable.
Quand il chang-e ainsi d'opinion et semble se contredire, Stendhal reste pourtant fidèle à son caractère : il fait la part de ses faiblesses, il s'y prête, il s'y accommode ; il renonce à se montrer sous son plus beau jour et dans ses moments g-lorieux ; il lui suffit d'être tel qu'il est, ou le mieux qu'il puisse être, à chaque moment ; il consent, en un mot, à faire la monnaie de son esprit, de son caractère, au lieu de réunir et de dépenser en une fois la somme totale qu'ils représentent.