‹ Les grands timidesChapitre 64 sur 88 · Vie de Henri Brulanl, I, p · texte numérisé non relu

Vie de Henri Brulanl, I, p

Un des préceptes du beylisme est que chacun est et doit accepter d'être un Prêtée, un être à changements et à facettes :

« L'homme du meilleur esprit est inégal ; il entre en verve, mais il en sort ; alors, (s') il est sage, il parle peu, il n'écrit point, il ne cherche point à imaginer, — ses plus grands efforts ne seraient que des réminiscences, — ni à plaire par des traits brillants — il serait gauche. Il doit alors conformer sa parade, son maintien, ses propos à Vétat où il se sent. Ce jour-là il doit aller voir des hommes ou des femmes de sa connaissance qu'il sait aimer la tranquillité et le genre uni*... »

Ainsi donc, après s'être placé dans une attitude intransigeante, après avoir dit : « Je ne serai rien plutôt que d'être inférieur à moi-même », le timide paraît se départir de sa raideur ; il se soumet, s'adapte aux circonstances et consent à se montrer dans son « à tous les jours », pour parler comme Montaigne. Il ne modifie pas pourtant, autant qu'il semble, son point de vue, sa conception première, il ne passe pas de l'absolu au relatif : il prétend toujours être lui-même, l'homme de son caractère, en se tenant à son rang, à sa place, à savoir celle que lui assigne, que lui impose ou que lui dicte son inspiration ou son humeur changeante.

Mais il va plus loin encore et finalement s'avise qu'il y a deux façons d'être soi-même : l'une, qui est de se laisser aller à sa nature ou de la suivre, l'autre, qui est de la dominer ou de la faire ; l'une,

1. Journal, p. 10. Le texte porte : alors il est sage. Mais il est clair que la phrase n'a pas de sens, si l'on n'ajoute s' comme je le propose ici, et si l'on ne change la ponctuation,

qui est de respecter le jaillissement spontané, l'expression naïve de ses sentiments, l'autre, qui est de se surveiller, de se contraindre, de se rendre maître de soi et de tous ses mouvements. Poussons à l'extrême ces deux tendances ; nous dirons que le timide a le choix entre rester un naïf ou devenir un roué. Nous allons voir qu'en fait il ne choisit pas et qu'il est tour à tour ou tout ensemble l'un et l'autre.

Stendhal, en particulier, est cet être double et contradictoire, qui s'est peint lui-même, sous les traits de Fabrice dei Dongo et de Julien Sorel, qui, ne pouvant être le premier de ces personnages, se rabat sur le second, ou plutôt qui alterne entre les deux et, quand il joue l'un, laisse encore percer l'autre. On peut se représenter sa vie comme Une lutte contre la timidité, laquelle refoule eii lui une sensibilité naturellement vive, ardente, portée à l'enthousiasme, mais aussi ombrageuse, irritable, facile à froisser. Cette sensibilité heurtée, méconnue, se retourne contre elle-même, se dépite, se dessèche et s'aigrit d'autant plus que, dans sa forme première, elle s'est montrée plus confiante et plus naïve. De là, le passag-e de l'enthousiasme débordant ou de « l'espag-nolisme » à la sécheresse voulue, non sans retour de l'une à l'autre. Stendhal a dit de lui-même :

« Je suis vif, passionné, fou, sincère à l'excès en amitié et en amour jusqu'au premier froid.

« Alors, de la folie de seize ans je passe, en un clin d'œil, au machiavélisme de cinquante et, au bout de huit jours, il n'y a plus rien que g-lace fondante, froid parfait*. »

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