‹ Les grands timidesChapitre 71 sur 88 · Vie de Henri Brulard, II · texte numérisé non relu

Vie de Henri Brulard, II

courage, et'qu'ainsi elle est une marque de supériorité que les esprits les plus libres de préjugés jalousent, en dépit qu'ils en aient, et échangeraient volontiers contre un mérite plus grand et des qualités plus solides. Stendhal a beau dire encore que la politesse ôte à l'esprit ses grâces et rend tous les hommes pareils, solennels et guindés *, il s'incline à la fin sous son joug' et en reconnaît la nécessité : il conclut, comme Pascal, qu'il faut avoir sa « pensée de derrière » et parler comme le peuple. Son dernier mot sera : « Ne laissons pas prendre aux autres une supériorité sur nous, même apparente ; acquérons l'usage du monde, sans lequel on n'est rien. »

S'il y a de l'exagération et un peu d'enfantillage dans les tirades de Stendhal contre la politesse, il y en a plus encore dans son éternel refrain : « Ah ! si j'étais riche ! » 11 croit que l'argent lui donnerait l'assurance, la confiance qui lui manquent, lui procurerait, avec les avantages matériels, les vertus morales qui assurent le succès.

« Un habit et de l'argent !.,. Il me faut ça, à moi, pour n'être pas timide, et la timidité paralyse tous mes moyens.

«Mon peu d'assurance vient de l'habitude où je suis de manquer d'argent.

« Quand j'en manque, je suis timide partout ; comme j'en manque souvent, cette mauvaise dispo-

•1. Voir Journal, p. 332 : « Tout le monde fait de la dignité dans ce pays... Cela m'ennuie et surtout dans les jeunes. Les écureuils, un jour, renoncèrent à leurs grâces et à folâtrer sur les branches des arbres : ils descendirent à terre et prirent la démarche grave des moutons qu'ils voyaient paître. En Angleterre, on écrit que le .bon ton esta Paris et ici, pour être bieuj il faut avoir l'air froid et impassible d'un Anglais. »

sition de tirer des raisons d'être timide de tout ce que je vois, est devenue presque une habitude pour moi.

« Il faut absolument m'en guérir, le meilleur moyen serait d'être assez riche pour porter, pendant un an au moins, chaque jour, cent louis en or sur moi. Ce poids continuel, que je saurais être d'or, détruirait la racine du mal... *. »

L'arg-ent serait donc un talisman. Si Stendhal a eu de l'aplomb, a montré de l'esprit en telle circonstance, c'est qu'il était en fonds, qu'il était bien mis ; il ne lui en fallait pas plus pour être lui-même et se montrer dans son beau jour.

« Jamais je n'ai été si brillant ni si bien rempli mon rôle. J'étais en g"ilet, culotte de soie et bas noirs, avec un habit (bronze cannelle), une cravate très bien mise, un jabot superbe. »

On lui fit compliment sur sa tenue.

« J'y répondis avec une gaîté noble et la politesse la plus aisée et la plus extrême ^. »

Dans ses romans, Stendhal multiplie les traits de ce g'enre : Julien Sorel souffre de ses habits g-rossiers, mal coupés, à son arrivée chez M""" de Rénal. Le luxe qui l'entoure l'éblouit moins qu'il no l'humiUe, ne le couvre de confusion.

« Il avait peur de M"'° de Rénal à cause de sa robe si jolie. »

A l'hôtel de la Môle, il serait à l'aise sans les splendeurs du mobilier.

« Il eût joui de tout son sang"-froid si la salle à manger eût été meublée avec moins de magnificence.

i. Journal, p. 117, 332, 57.

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