CHAPITRE I
I. — Les deux phases de l'émotivité : état de verve et atonie. La timidité est l'une de ces phases. -
IL — La timidité a. phénomène A'impulsion : élans inconsidcTés, fâcheux, qu'on ne peut retenir et dont on ne peut revenir, gaffes; b. phénomène A'inhibition : distraction, paresse pour tout ce qui n'agit que sur les sens et ne touche point i'àme.
IIL — La timidité, désaccord entre le cœur et l'esprit, l'un vif, l'autre iQnt. L'esprit d'escalier.
IV. — La timidité n'est p.TS seulement lenteur d'esprit, mais stupidité, ou incapacité d'agir autrement que par passiop ou par plaisir et de suivre la raison ou l'intérêt.
V. — La timidité, conflit de la volonté impulsive ou de premier mouvement et de la volonté réfléchie. Le timide se défie do son premier mouvement et ne peut s'empêcher de le suivre. Timidité dans l'ordre intellectuel, conflit de la rêverie et de la p^'iïsée réfléchie.
^^ — La timidité, incapacité de se soumettre à aucune coutraiûter^ particulièrement à celle de la vie sociale. — si légire ^u^lle soit, et dans quelque ordre que ce soit. D'où indépendante farouche, esprit républicaia.
DUGAS. — Grands Timides. 1
l LES GRANDS TIMIDES
VII. — Tous les traits de la timidité rentrent dans l'aboulie, aboulie, non par défaut, mais par excès de sensibilité.JLa sensibilité du timide est intempérante, indiscrète, se livrant trop, subissant trop les influences extérieures, facile à tromper, se défiant d'elle-même, romanesque et fausse, portée à donner le change, à se chercher des diversions. j
VIII. — Terme final de l'aboulie : absence de volonté, de pensée et de désir. Vie machinale, existence nue, nirvana.
Le caractère de Rousseau et ses théories.
Dans celte étude sur la timidité de Rousseau, nous prendrons Rousseau lui-même pour guide, rassemblant les faits qu'il rapporte, interprétant les théories qu'il établit sur ces faits ou à l'occasion de ces faits.
La timidité tient une place considérable, non seulement dans la vie de Rousseau, mais encore dans son œuvre : elle est abondamment décrite et analysée avec rigueur dans les Confessions, les Rêveries, les Lettres à Maleshei'bes et les Dialogues. Il n'y a rien à ajouter, — il pourrait y avoir seulement à retrancher, — pour la psychologie de la timidité, à l'étude que Rousseau en a faite sur lui-même. Cette étude, en elfet, se complique de jug-cments portés sur la timidité, de considérations et de théories morales, tendant à la justifier et à l'ennoblir. Cependant on ne saurait, selon nous, fau-e abstraction de ces théories, à la faveur desquelles la timidité de Rousseau s'exalte, s'hypertrophie, se systématise et aussi se métamorphose, revêt une forme orig-inale, singulière, unique. On le saurait d'autant moins que ces théories dérivent elles-mêmes de la timidité et sont l'expression indirecte du tempérament de Jean- Jacques. Lui-même l'a reconnu : « Mon tempérament abeaucoup influé sur mes maximes » ; «je n'ai
JEAN-JACQUES ROUSSEAU à
•uère suivi d'autres règ-les en toutes choses que les Tipulsions de mon naturel* ». On ne peut donc éparer sa psycholog-ie de sa morale : l'une expliue Tautre. Il a vécu sa doctrine avant de la prouire; il n'a fait que « maximer » sa conduite. )uand il n'a pu l'érig-er en modèle, il l'a justifiée ,u moins quant aux intentions, prétendant ainsi en .ég-ag-er les principes, les aspirations élevées et en en onnant, si j'ose dire, la formule idéale. Pour nous, I s'agit uniquement de connaître le tempérament e Jean-Jacques, vrai principe de sa timidité, mais e tempérament, il faut le chercher et savoir le econnaître dans les théories mêmes qui semblent 3 dég'uiser, en voulant le grandir.
Etudions-le d'abord directement.
Le tempérament, qui est lié à la timidité ou plu- 6t qui l'eng-endre, est celui qui est caractérisé par 1- 'inég-alité d'humeur, piiiLie.bilis4iia pasâage^des^ )ons aux mauvais moments, fioJ'ex citation à la lépression^ de la vie iMensc àJ^atonie^L'assurance lU l'aisance, c'est en effet la possession de soi, le lentiment qu'on se retrouvera toujours en toutes iirconstances semblable à soi-même, avec toutes les ressources et tous ses moyens, quels qu'ils loient. Le timide est celui gui n'a point ce sentinent, qui doute de lui-même, de son caractère, de ly ;on esprit, de toutes ses qualités, ayant éprouvé ~"^*^ jQmbien elles peuvent soudainement lui manque^ .
Il suit de là que la timidité est intermittente, qu'eue
i. Rêveries, 4* promenade.
n'est pas un état, mais une modalité passagère, quelle se produit par accès ou par crises. Ainsi Rousseau n'était pas toujours, ni même habituellement timide; il avait ses moments de confiance, de hardiesse et d'entrain. Il se vante de ces moments-là comme de bonnes fortunes; c'était autant de pris en effet sur la destinée mauvaise ; c'étaient autant de victoires remportées sur un tempérament fâcheux.
Ce sauvag^e était brillant à ses heures; il lui arrivait de remporter des succès de salon, « En société, lorsque le sujet de la conversation l'intéressait vivement, et surtout lorsqu'il se croyait sûr des bonnes dispositions de ceux qui l'écoutaient, il parlait avec autant de facilité que de grâce et d'énerg-ie, suivant la nature du sujet. » Dusaulx fait en ce; termes « le récit d'un dîner qui eut lieu chez lui en 1771, et où Rousseau se trouvait avec d'autres personnes qu'il voyait pour la première fois.
« A quelques nuag-es près, mon Dieu ! qu'il fut aimable ce jour-là ! tantôt enjoué, tantôt sublime Avant le dîner, il nous raconta quelques-unes des plus innocentes anecdotes, consignées dans les Confessions. Plusieurs d'entre nous les connaissaient déjà, mais il sut leur donner une physionomie nouvelle et plus de mouvement encore que dans son livre. J'ose dire qu'il ne se connaissait pas luimême, lorsqu'il prétendait que la nature lui avait refusé le don de la parole : la solitude, sans doute, avait concentre ce talent en lui-même; mais, dans ses moments d'abandon, et lorsque rien ne l'offusquait, il débordait comme un torrent impétueux à] qui rien ne résiste '. » I