‹ Les grands timidesChapitre 82 sur 88 · Journal, p. 296 et suiv · texte numérisé non relu

Journal, p. 296 et suiv

intérêts. Puisque, sous le coup de la passion, il perd la tête et n'ag-it point, il faut qu'il agisse par raison, quand il est de sang--froid, et prenne alors le parti que lui dicterait la passion. Telle est, en toute circonstance, la conduite de Julien Sorel : il ne suit pas ses impulsions, au moment même, mais il les exécute après coup, de sens rassis; toutes ses audaces sont réfléchies.

«Ainsi, dans les premiers temps de son amour pour M"'^ de Rénal, « il eut sur-le-champ Tidée de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de son idée ; un instant après il se dit : Il ij aurait de la lâcheté à moi de ne pas exécuter une action qui peut m'être utile et diminuer le mépris que cette belle dame a probablement pour un ouvrier à peine arraché à la scie ». Après des « débats intérieurs », il « osa prendre la main de M""® de Rénal et la porter à ses lèvres ».

Une autre fois, « un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec délices du plaisir de bien parler et à des femmes jeunes; en g-esticulant, il toucha la main de M""^ de Renal, qui était appuyée sur le dos d'une de ces chaises de bois peint que l'on place dans les jardins.

« Cette main se retira bien vite ; mais Julien pensa qu'il était de son devoir d'obtenir que l'on ne retirât pas cette main quand il la touchait. L'idée d'un devoir à accomplir et d'un ridicule ou plutôt d'un sentiment d'infériorité à encourir si l'on n'y parvenait pas, éloigna sur-le-champ tout plaisir de son cœur. »

Il ne veut pas subir cette déchéance ; il surmontera cet état d'indifférence, «ce froid timide », cette

« liquéfaction des solides », cette faiblesse, qui le prend tout d'un coup, et il forme dès maintenant le projet d'exécuter, le lendemain, de sang-froid, l'idée qui lui est venue. Le moment venu, il se faisait une violence telle que sa voix en était « altérée ».

« Indigné de sa lâcheté, (il) se dit : Au moment précis où dix heures sonneront, j'exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire, ou je monterai chez moi pour me brûler la cervelle.

« ... Comme le coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main et prit celle de M""® de Rénal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait^ la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut saisi de la froideur glaciale de cette main; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta... Il avait fait son devoir, et un devoir héroïque. Rempli de bonheur par ce sentiment, il s'enferma dans sa chambre. »

Julien a le g-oût malsain de ces étrang-es manœuvres. C'est ainsi encore qu'à la faveur de la nuit il couvre de baisers la main de M'"'^ de Rénal, en présence de son mari. La violence qu'il se fait, le risque qu'il court le g"risent, lui donnent l'illusion d'être un héros. Enfin le succès qu'il obtient ainsi le persuade qu'il doit suivre la voie où il s'est eng-ag-é.

M'"'^ de Rénal lui ayant serré la main, Julien se dit :

« Cette femme ne peut plus me mépriser ; dans ce cas, je dois être sensible à sa beauté, je me dois à moi-mê)ne d'èire son amant. »

Sing-ulière acception du mot devoir 1 Voilà, certes, une morale d'exception. En efîet, le timide ne fait rien comme les autres. Il déclare son amour quand il ne le ressent pas. C'est que, quand il le ressent, il est incapable de l'exprimer. Faut-il l'accuser de feindre et de mentir, lorsqu'il traduit des sentiments qu'il n'a plus ou qu'il n'a pas encore, mais qu'il voudrait retrouver ou qu'il est disposé à avoir, et est résolu à se donner? Tl faut bien qu'il force son caractère et aide la destinée ; il n'a pas d'autre moyen de se faire, comme on dit, justice et de vivre sa vie; il ne dispose que d'une volonté explosive, procédant par coups de tête, par bonds raisonnes. Le simple instinct de conservation, érigé par lui en devoir 'personnel, l'oblige ou plutôt le condamne à ces feintes, à cette attitude hypocrite.

La psychologie du timide fournit la preuve et donne l'explication de sa duplicité. Mais nous avons vu, d'autre part, qu'il se pique avant tout de sincérité et de loyauté dans les sentiments. Gomment expliquer cette contradiction? Il suffit peut-être de la constater, de la mettre à son actif. Toutefois, quand il s'ag-itdc Beyle, on peut essayer, sinon de résoudre, au moins de réduire les contradictions. Lebeylisme est un système qui se tient ou se donne comme tel.

L'idée dominante de Beyle est qu'il ne doit passe laisser efl'acer, anéantir par la timidité, qu'il doit se faire sa place dans le monde et s'y mettre à son rang-. Il se croit en droit d'user pour cela de tous les moyens; il préviendra ou réparera donc tous les torts que la timidité peut lui causer, il fera violence à son caractère, il vaincra l'indifférence ou la mauvaise volonté des autres à son égrard.

Mais, préoccupé de ce qu'il se doit à lui-même, n'oublie-t-ilpas ce qu'il doit aux autres? Ne s'attiret-il pas ainsi cette réputation de roué, d'homme blasé, dont il eut à souffrir et dont il lui arrive de se plaindre? Reconnaissons qu'il a, en fait, l'immoralisme du xviiie siècle ; ce qu'on appelle pudeur, vertu chez la femme, n'est à ses yeux que préjug-é ; il a trop de clairvoyance, une pénétration trop aig'uë pour ne pas démêler danslesrelations sociales, dans les mœurs et les actions des hommes, le mobile secret de l'intérêt; il exprime, d'autre part, trop nettement sa pensée pour ne pas choquer ceux qui ont peur des mots. Aussi son ironie paraît déplacée, ses plaisanteries, de mauvais goût, ses théories, scandaleuses.

Toutefois son immoralité prétendue peut être regardée comme une moralité profonde : Stendhal dresse contre la convention la vérité des mœurs. De plus, il y a dans son attitude de l'exagération, du parti pris. Il se fait plus noir qu'il n'est, il force ses effets, il s'abandonne à son humeur. Enfin, outre que la misanthropie n'est jamais chez lui qu'un amour déçu et aigri, elle ne dure point, mais fait place au sentimentalisme ou à l'espagnolisme. On a parlé de sa crainte d'être dupe; cette crainte n'est si forte que parce qu'elle est fondée ; Stendhal est dupe, en effet, de ses propres emballements; il se raidit contre l'émotion, parce qu'il se sent trop prompt à y céder ; il se venge sur lui-même de ses erreurs sentimentales ; il se défend par l'ironie contre l'attendrissement. Enfin, comme il philosophe, comme il généralise son cas, érige en théorie ses araertimies, ses dégoûts, on le prend au mot, on fait

de lui l'apôtre de l'immoralité et du cynisme, on transforme ses boutades en système. Ainsi on lui fait tort, on le jug-e sur des apparences.

Deux hommes, à qui on n'en impose point, Mérimée et Sainte-Beuve, ont dit que le fond de Beyle était la « bonne foi». Personne, dit Mérimée, n'était plus loyal ni d'un commerce « plus sûr ». Sainte-Beuve, qui n'est pas, comme Mérimée, l'ami de Stendhal et qui ne le ménag'e point, écrit : « Beyle avait au fond une droiture et une sûreté dans les rapports intimes qu'il ne faut jamais oublier de reconnaître quand on lui a dit d'ailleurs ses vérités ».

Cette loyauté foncière de Stendhal, il faut la reconnaître dans sa pensée intime, dans son journal, plus encore dans ses rapports avec ses amis et dans sa conduite envers les autres eng-énéral. Peutêtre l'explication dernière de la timidité, chez lui, doit-elle être cherchée dans la difficulté d'accorder ce besoin de sincérité et de franchise avec les ménag-ements qu'on doit aux autres hommes.

Ajoutons que la timidité elle-même, comme ce miroir dont parle Bacon, dénature le caractère, fausse les qualités, les tourne en défauts, les fait rougir d'elles-mêmes, les force à se dissimuler. Pour rétablir la vraie nature morale du timide à travers les déformations qu'elle subit, on doit faire abstraction de ses actes, de ses attitudes, pour ne considérer que lui-même et ses aspirations, et chercher à trouver la loi et le processus des déformations du caractère par la timidité. Cette analyse psychologique, nous avons essayé de montrer qu'elle se rencontre dispersée à travers les difîérents écrits de

Stendhal, et qu'elle y est plus approfondie, plus précise et poussée plus loin que nulle part ailleurs.

Nous nous sommes servi de l'œuvre de Stendhal pour analyser sa timidité. Sa timidité va maintenant nous servir à définir son œuvre et à expliquer ce que M. Gaston RAGEOTa appelé le «cas Stendhal», c'est-à-dire 1' « opposition presque radicale entre le caractère de l'homme et le caractère de l'œuvre, entre la vie de Stendhal et son idéal, entre sa sensualité et sa théorie de l'énergie : il a vécu d'une manière et écrit d'une autre ».

Ce cas est en réalité plus complexe : c'est celui d'une personnalité mouvante aux aspects divers, dont l'originalité tout ensemble attire et intrigue par les contradictions qu'elle présente et le mystère qu'elle enveloppe. Stendhal est une énigme vivante. Le mot de cette énigme est timidité. M. G. Rageot l'a bien vu :

« Stendhal, dit-il dans une pénétrante étude parue sous le titre Stendhal peintre d'énergie française ^^ était affligé d'une infirmité morale particuhèrement grave : il était timide », d'une timidité « malheureusement portée au comble parce que, naturelle chez lui, elle se trouva fortifiée encore parie régime de vie de son enfance, et surtout parce qu'elle se rencontrait chez un homme qui n'eut d'autre idéal dans la vie que l'amour, l'action et la gloire, trois choses dont chacun sait qu'elles ne se peuvent jamais acquérir que par l'audace. »

La vie familiale développa chez lui le penchant qu'il avait « à se replier sur soi-même et à se con-

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