Revue de l'Alliance f?'ançatse, 15 janvier i
tracter », Jamais « il ne put jouir de la liberté naturelle » à l'enfance, « jamais il ne lui fut permis de fréquenter d'autres enfants ; c'est ainsi qu^il contracta, à l'heure où l'àme ne peut oublier ses premiers froissements, la redoutable habitude de risolement >>.
De là une « sensibilité timorée » qui le « prédisposait à ressentir l'amour de façon bien particulière »; il a dit lui-même, pour résumer sa vie sentimentale : «Je n'ai eu que six femmes que j'aie aimées». Parmi celles-ci, il en est une qui nous fera comprendre toutes les autres, « c'est celle qu'il adora à treize ans, la petite comédienne de Grenoble, M"^ Kably, à laquelle il n'a jamais adressé la parole ; sa seule joie, alors, était de contempler sur l'affiche le nom de la bien-aimée, et, quand il l'avait vu dans un quartier de la ville, il allait dans un autre contempler une seconde affiche. L'un des moments les plus héroïques de sa vie fut celui où il prit la résolution de demander dans quelle rue habitait la jeune comédienne; un jour il l'aperçut dans le jardin de Grenoble qui venait à lui, par hasard ; il s'enfuit. Ainsi prendra-t-il la fuite presque toute sa vie devant ses grandes amours, mais chaque fois, de même que M"® Kably avec son petit filet de vinaigre de voix lui révèle la musique, toutes lui révéleront quehjue chose de sa sensibilité profonde et douloureuse, et c'est pourquoi il pourra porter sur lui-même ce témoig-nag'e sincère : « En somme, j'ai eu très peu de succès, » ou encore : « Il n'est aucune de mes victoires qui m'ait fait autant de plaisir que la moitié seulement du malheur que me causèrent mes défaites.
« Métilde, qui fut sans doute la passion la plus profonde de sa vie, et qu'il ainaa six ans sans espoir, lui révélera que l'amour est surtout délicieux dans ses commencements, que rien ne vaut le premier serrement de main et lui arracha, lorsqu'elle fut morte, ce cri d'amertume : u Je l'aimais mieux morte qu'infidèle ».
« De même nous le verrons timide devant l'action. Il a été officier, voyageur, consul » ; il pouvait faire tous les métiers, mais il était incapable de se donner à aucun, de s'y fixer. « L'action proprement dite, le fait de se mêler aux hommes, de ne point déplaire, de ne point choquer, d'endurer les préjug-és, fut toujours au-dessus de ses forces. » Il ne pouvait, acheter sans émotion un petit meuble de 12 francs. « L'activité des démarches, dit-il, pour amasser 10000 francs de rente est impossible pour moi. » C'est que toujours, au milieu de la vie, il reste un contemplatif, un observateur.
« Enfin il ne fut pas moins irrésolu devant la renommée que devant l'action ou l'amour : il fut toujours aussi secret de ses œuvres que de ses liaisons. »
De là, chez lui, cette manie des pseudonymes dont nous avons parlé. Il avait soif de réclame, de publicité, et il craignait de livrer son nom.
Ainsi toujours il apparaît comme « le véritable dilettante », incapable de se donner aux passions qui le possèdent: ambition ou amour.
« Par bonheur », il « possédait un don, l'intellig-ence ». Sa timidité l'empêche de suivre ses passions ; son intellig-ence lui permet de s'y intéresser. Sa vie sera donc cérébrale; les mouvements de son cœur remonteront à son cerveau. Un de ses pseudo-
nymes est « curiosité » ; c'est celui qui le peint le mieux, qui le déguise le moins. Sa curiosité « est bien particulière; c'est une curiosité toute psychologique qui s'applique à lui-même et commence par les mouvements de son propre cœur ; c'est par elle qu'il est arrivé à cette sincérité, à ce naturel, à ce courage, à cette discipline qui lui a permis de corriger ce que la nature avait mis en lui, de décider lui-même de sa vie et de son œuvre, de composer l'une pour compléter l'autre ».
C'est par là qu'il est, au jugement de Taine, le plus grand psychologue du xix« siècle.
Son intelligence claire, lucide, le préserve du pessimisme et de la mélancolie romantiques. Il demande à la vie tout ce qu'elle peut lui donner ; il s'intéresse à toutes ses formes, aux arts, à la nature, à la société ; mais il ne demande à la vie que ce qu'elle peut lui donner; « il sait que la nature et l'humanité n'ont point charge de son bonheur, et que c'est à lui seul de s'en soucier » et de le faire. De là son « attitude dans la vie )),dans la « chasse au bonheur », t( attitude par laquelle il est devenu le chef d'une si longue et si belle postérité spirituelle ».
Il sera l'homme qui se passionne pour tout, sans se laisser accaparer par rien,r « amateur « en toutes choses, « un amateur en amour, un amateur à l'armée, un amateur dans la diplomatie et aussi un musicien amateur, un critique d'art amateur, un romancier amateur ». Son occupation sera « de sentir et de connaître, de sentir le charme des femmes, de connaître la conduite des hommes dans la chasse au bonheur, — et c'est ainsi que s'est constitué ce mélange de dandy, d'officier, d'artiste,
d'homme du monde, de séducteur, de voyag'eur, d'humoriste, de touriste, ce que Barbey d'Aurevilly appelait une chimère fabuleuse et qui est simplement le caractère d'un timide très intellig-ent ».
Dès lors le caractère de Stendhal explique son œuvre par la contradiction même qu'il offre avec elle. Son œuvre est « un correctif ou un complément de sa vie. Il avait été timide, il prêchera l'énerg-ie », en vertu de cette loi d'antithèse ou « d'ironie », comme l'appelle Amiel, qui veut que l'homme aille d'instinct à ce qui lui manque, réagisse contre sa nature, contre ses tendances et se donne, — s'il se connaît et se juge, s'il est doué en outre de volonté et d'énerg-ie, — les qualités que précisément il n'a pas.
Au cas de Stendhal, nous rattacherons celui de Mérimée. L'un complète l'autre, Mérimée et Stendhal sont des esprits de même race, de même tempérament; ils appartiennent à la même génération, ils partag-ent les mêmes idées ; ils furent liés d'amitié, ils ag-irent fortement l'un sur l'autre. Même libertinage d'esprit, même incréduUté ; même générosité de sentiment, même humanité foncière. Il est difficile de rencontrer chez deux hommes plus de traits communs. Tous ces traits dérivent de la timidité. La timidité de l'un pourtant n'est pas celle de l'autre. L'un s'étourdit, se distrait de son mal ; l'autre le souffre stoïquementetne sait que le cacher/ Le rapprochement des deux cas en fera mieux sentie la différence.
DUGAS. — Grands Timides. 11
( La timidité a profondément marqué le caractère de Mérimée ; si elle ne l'a pas modifié ou plutôt retourné, elle l'a recouvert, rendu impénétrable." Il n'a point laissé voir ses sentiments, il s'est composé une attitude dont il ne s'est jamais départi.
Il s'est peint lui-même en ces termes dans le personnage de Saint-Clair du Vase étrusque : •^ « Il était né avec un cœur tendre et aimant ; mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux ; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors, il se fil une étude de cacher tous les dehors de ce qu'il reg'ardait comme une faiblesse déshonorante. »
Sa timidité serait donc une sensibilité refoulée. Mérimée lui donne pour origine une circonstance banale : la raillerie des camarades. Elle serait née, en réalité, d'une de ces douloureuses impressions d'enfance, qu'on jug-e ridicules, et qui sont tragiques. Ici encore Mérimée a gardé sa réserve; il n'a pas dit que c'était sa mère qui l'avait dépité, déçu el rendu à jamais défiant, en se jouant de ses sentiments séi'ieux d'enfunt précoce. L'anecdote est célèbre, mais justement et par là même mal fixée. On la rapporte de façons différentes. Taine, qui ne veut qu'en tirer un enseignement ou une leçon, la conte brièvement ainsi :
« A dix ou douze ans, je crois, ayant commis quelque faute, il fut grondé très sévèrement et renvoyé du salon ; pleurant, bouleversé, il venait de
fermer la porte lorsqu'il entendit rire ; quelqu'un disait : « Le pauvre enfant ! Il nous croit bien en colère! » — L'idée d'être dupe le révolta; il se jura de réprimer une sensibilité si humiliante et tint parole. * »
Le récit de Sainte-Beuve est plus concret, plus précis, visiblement puisé à des sources plus directes :
« Il avait cinq ans, il avait fait quelque faute. Sa mère, qui était occupée à peindre, le mit hors de l'atelier en pénitence et ferma la porte sur lui. A travers cette porte, l'enfant se mit à demander pardon, à promettre de ne plus recommencer, et il employait les tons les plus sérieux et les plus vrais. Elle ne lui répondit pas. Il fît tant qu'il ouvrit la porte et, à g"enoux, il se traîna vers elle, suppliant toujours et d'un accent si sérieux et dans une attitude si pathétique qu'au moment où il arriva en sa présence, elle ne put s'empêcher de rire. A l'instant il se releva et changea de ton. Eh bien, s'écria-t-il, puisqu'on se moque de moi, je ne demanderai plus jamais pardon !.., Ainsi en tout. Comme il vient un moment, et très vite, où les choses vous éclatent de rire au nez, il ne leur demanda plus jamais pardon, en rien, et contracta l'ironie^ofonde ^. »
Que ce soit à dix ans ou à cinq ans que Mérimée
1. H. Taine, Étude sur Mérimée, en tête des Lettres à une inconnue. Paris, 1874.
2. On trouve encore une autre version du même fait dans Haussonville, Études biographiques, 1885.
ait pris cette résolution de ne jamais se livrer, que même il l'ait prise exactement à une date donnée, c'est ce qui est douteux. En tout cas, ce ne sont pas les circonstances qui l'ont fait timide ; celles qu'on a dites eussent-elles manqué, d'autres, tôt ou tard, auraient surgi, à la suite desquelles il serait devenu ou plutôt il se serait montré fier, ombrageux, farouche. Sa timidité fut toujours née, mais elle n'aurait pas été ainsi, comme une vocation sentimentale, déterminée par un coup de foudre.
C'est par la transformation radicale qu'elle fait subir à son caractère que la timidité de Mérimée parait remarquable, u Méixvyitjo àutcTEiv (souviens-toi d'être en défiance), telle fut sa devise, dit Taine. Être en garde contre l'expansion, l'entraînement et l'enthousiasme, ne jamais se livrer tout entier, réserver toujours une part de soi-même, n'être dupe ni d'autrui ni de soi, agir et écrire comme en la présence perpétuelle d'un spectateur indifférent et railleur, être soi-même ce spectateur, voilà le trait le plus fort qui s'est g-ravé dans son caractère, pour laisser une empreinte dans toutes les parties de sa vie, de son œuvre et de son talent. » Mais comment en est-il venu là ? Et comment a-t-il pu se maintenir dans cette situation tendue, fausse, paradoxale et violente ? C'est ce qu'il y a intérêt à rechercher.
Dans la forme particulière que revêt la timidité de Mérimée entrent, pour une part, la nature, pour une autre, la volonté. Mérimée est de ceux qui instinctivement se contractent et se ferment sous l'émotion ressentie ; mais il est aussi de ceux qui se font un devoir de rester impassibles, de g-arder, en toutes circonstances, un front d'airain et de s'interdire
comme vaine, déplacée ou vulgaire, toute expression de leurs sentiments. Il y a, dans la froideur de Mérimée, tout ensemble le recul instinctif du timide et l'attitude orgueilleuse du stoïcien qui se raidit contre l'émotion. En d'autres termes, sa timidité est, d'une part, une réaction nerveuse, de l'autre, une façon d'être voulue, systématique, répondant à une conception particulière de dignité, de point d'honneur. Étudions-la sous ces deux aspects. :
Mérimée est un émotif. J'entends par là qu'il est à la merci de ses nerfs h ainsi il est sujet à des crises d'attendrissement. Cette faiblesse nerveuse, il la redoute, il s'arme contre elle de toute sa volonté ; il paraît la surmonter, il ne laisse pas soupçonner qu'il l'éprouve ; mais ]iarfois elle est trop forte, et il y succombe, à la grande surprise de ceux qui ne connaissaient de lui que les dehors, 11 avait, en effet, dit Taine, « l'apparence d'un Anglais », un « air froid, distant... Rien qu'à le voir, on sentait en lui le flegme naturel ou acquis, l'empire de soi, la volonté et l'habitude de ne pas donner prise... La sensibilité chez lui était domptée jusqu'à paraître absente; non qu'elle le fût, tout au contraire ; mais il y a des chevaux de race si bien matés par leur maître qu'une fois en sa main ils nesepermettent plus un soubresaut. » A le bien prendre, ces dehors froids sont le signe d'une sensibilité, non pas absente, mais douloureuse, qui se contient et se cache. L'indifférence vraie serait, même extérieurement, autre : elle n'aurait point de raideur. Quoi qu'il en soit, chez Mérimée, « il y avait un cœur sous la glace de ces apparences, dit Jules Sandeau '... Sa préoccu-
i. Discours de réception à l'Académie.
pation constante était qu'on ne le surprît pas en flagrant délit d'émotion ; mais, malgré tout, le côté afTectueux ne tardait pas à se trahir. »
Témoin ces deux traits, rapportés par Taine : « A la fin de sa vie, on trouvait chez lui deux vieilles dames anglaises auxquelles il parlait peu et dont il ne semblait pas se soucier beaucoup ; un de mes amis le vit les larmes aux yeux, parce que l'une d'elles était malade. »
Un ami de Mérimée raconte que, dans un voyage en Grèce, à Syra, il vit le convoi d'uu enfant :
« Le pauvre petit tout couvert de fleurs, comme en Italie, était porté à visag-e découvert. Avant de se séparer de lui, les habitants ont pris congé en le baisant au front. Cette cérémonie a été accomplie sans la moindre affectation, avec une simplicité antique... Mon compagnon Mérimée, le dur à cuire, s'est mis à fondre en larmes, ce qui ne m'a pas médiocrement étonné, »
Nous n'avons pas à montrer ici, ce qui d'ailleurs est vrai et ce qu'ont établi tous les biographes de Mérimée, qu'il était né « bon et même tendre » et qu'il fut un ami sûr et dévoué ; ce que nous prétendons, ce que nous voulons remarquer, c'est qu'il avait la sensibilité inquiète et explosive des nerveux, et en particulier qu'il subissait et ressentait trop fortement le contre-coup immédiat des émotions d'autrui. Or c'est en cela que consiste proprement la timidité.
Mérimée était sujet encore à- une autre forme d'impressionnabilité nerveuse : il éprouvait cette timidité soudaine, foudroyante, qu'on appelle le trac, soit qu'il eût à parler dans une assemblée
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publique, soit qu'il eût à lire un discours à l'Académie.
Il dit d'une séance au Sénat:
« Tout le monde avait un discours rentré qu'il fallait faire sortir. La contag-ion de l'exemple est si forte que j'ai débité mon speech comme une personne naturelle, sans aucune préparation, comme M. Robert-Houdin. J'avais une peur atroce ; mais je l'ai très bien surmontée, en me disant que j'étais en présence de deux cents imbéciles et qu'il n'y avait pas de quoi s'émouvoir ^ »
Faisant allusion à sa réception à l'Académie Française :
« Tout s'est passé, dit-il, mieux que je ne l'espérais. Je me suis trouvé un aplomb rare. Je ne sais si le public a été content de moi, je le suis de lui ^. »
C'est là l'accent d'un homme délivré d'une corvée et qui s'étonne d'en être quitte à bon compte. Encore ajoute-t-il en post-scriptum à son amie :
« Puisque vous ne m'avez pas trouvé trop ridicule, tout est bien. Je n'aurais pas été content de vous savoir là, voyant mon habit couleur d'estragon et ma fig-ure idem... J'aurais perdu tout mon sang'-froid si je vous avais sue là. »
La timidité de Mérimée est donc une surprise des nerfs : mais elle ne laisse pas d'être aussi le fruit d'une expérience amère et désabusée, l'effet d'une réflexion morose, en g-arde contre le désenchantement. Et il n'y a point là de contradiction. Le timide ne saurait réag-ir contre sa faiblesse ; quand il essaie de la combattre, il l'agg-rave; quand il en prend conscience, il la juge fondée. 11 se persuade