Lettres à une Inconnue, I
pour Mérimée, il y avait « deux espèces de g-ens » : les intimes et la foule, ceux qui leur plaisaient et ceux qui leur déplaisaient, ceux avec qui ils s'amusaient et ceux près desquels ils s'ennuyaient^ les gens d'esprit et les sots. Eux-mêmes, auprès des uns et des autres, paraissaient des hommes différents. Ils n'étaient timides, c'est-à-dire figés, hostiles, dédaigneux, qu'auprès des seconds, mais ils l'étaient bien et irrémédiablement, car ils s'entêtaient à l'être.
Ainsi Jacquemont, par ses distractions et ses absences, laissait voir quand les g-ens l'ennuyaient, « Je n'ai jamais connu personne aussi peu habile que lui, dit Mérimée, à cacher les sentiments qu'il éprouvait. » Ceux qui l'ennuyaient, c'étaient les sots. Il n'avait pour eux ni indulgence ni pitié.
« Beyle, bien que très intolérant lui-même en cette matière, lui reprochait d'en vouloir sérieusement à des gens qui avaient le malheur d'être bêtes. — Croyez-vous donc, ajouta-t-il, qu'ils le fassent exprès? — Je n'en sais rien, dit Jacquemont d'un air farouche. »
Cette boutade n'est que « l'expression exagérée d'une conviction profonde ». Il en faut dire autant des plaisanteries de Beyle, lequel ne pouvait sentir les ennuyeux et ne croyait pas, avec eux, avoir à se contraindre, ce qu'il eût été d'ailleurs incapable de faire, car leur présence» leglaçaitetlemettaitpromptement en fuite. Il disait que la vie est courte et que le temps perdu à bâiller ne se retrouve plus... L'esprit indépendant ou, si l'on veut, vagabond de Beyle se refusait à toute contrainte. Tout ce qui gênait sa liberté lui était odieux, et je ne sais pas
iV2 LES GRANDS TIMIDES
trop s'il faisait une distinction bien nette entre un ennuyeux et un méchant tiomme... Il ne pouvait endurer l'ennui et partageait l'avis de ces docteurs en médecine qui autorisèrent le duc de Laurag-uais à poursuivre au criminel un ennuyeux pour tentative d'homicide. »
Les g-ens de ce tempérament (et Mérimée en était, et il se définit lui-même, en définissant ses amis) suivent leur premier mouvement et découvrent après coup de bonnes raisons de s'y tenir. Or leur premier mouvement à l'égard des importuns est un mouvement de recul, de répulsion et d'horreur.
Cependant ils ne laissent pas d'être capables de sympathie. Autant ils sont dédaig-neux et maussades avec ceux qui leur déplaisent, autant ils déploient de « coquetterie aimable » et se mettent en frais pour leurs familiers et leurs amis. Autant ils sont g-ênés et insupportables avec les uns, autant ils sont, avec les autres, naturels et exquis. Ils sont donc, suivant les cas, des rabat-joie ou des boutcen-train.
Ainsi :
« Beyle aimait les réunions intimes et peu nombreuses. Dans un petit cercle, entouré d'amis ou de gens contre lesquels il n'avait pas de préventions, il s'abandonnait avec bonheur à toute la gaîté de son caractère. Il ne cherchait nullement à briller, seulement à s'amuser et à amuser les autres; car, disait-il , il faut payer son entrée. Toujours en verve, il était parfois un peu fou, voire même inconvenant, mais il faisait rire, etil était impossible à la pruderie de g-arder son sérieux. »
De même Jacquemont était délicieux « avec les
g-ens qui lui plaisaient. Son procédé, pour plaire, consistait à ne rien cacher de ses idées et de ses sentiments, à être parfaitement naturel. Peu de g-ens sont insensibles à cette franciiise, lorsqu'elle est accompag-née d'un esprit orig-inal et d'une solide instruction. »
Il passait, ainsi que Beyle, pour un paradoxal, mais ce qu'on appelait paradoxe chez lui venait d'une liberté d'esprit entière dans la forme et dans le fond. « Le charme de son esprit était précisément de n'être jamais ni cherché ni apprêté. » De même pour Beyle.
« Quelque temps, dit Mérimée, je l'ai soupçonné de viser à l'orig-inalité. J'ai fini par le croire parfaitement sincère; aujourd'hui, rappelant tous mes souvenirs, je suis persuadé que ses bizarreries étaient très naturelles et ses paradoxes, le résultat ordinaire de l'exag'ération où la contradiction entraîne insensiblement. »
Ainsi il y a deux hommes dans le timide (car c'est de lui qu'il s'ag"it), et ceux avec qui il se montre g-êné ou rog'ue et déplaisant ne lui pardonnent pas d'être avec d'autres aisé, naturel et charmant. Luimême s'en veut d'être ainsi et de ne pouvoir être autrement, et il est quelquefois assez injuste pour s'en prendre aux autres des chang-ements de son humeur, dont ils ne sont que l'occasion. Il se fait donc mal voir et il est mécontent de lui-même. Il prend une attitude dont les autres s'offensent et dont il souffre le premier, qu'il lui en coûte de prendre et qu'il lui est cruel de soutenir. C'est ce qu'éprouve le Saint-Clair du Vase élrusrjue, sous les traits duquel Mérimée s'est peint.
« Il put celer aux autres, dit-il, les émotions de son âme trop tendre; mais, en les renfermant en lai-même, il les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant et, dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à personne. »
De même Mérimée dit de Jacquemont:
« Plus d'une fois j'ai assisté à des combats entre ses nerfs et sa volonté, et je crois que la victoire lui coûtait cher. »
D'une façon générale, le timide est malheureux par la gêne qu'il éprouve et la violence qu'il s'impose pour la surmonter ou seulement pour ne pas la laisser voir. De là son attitude fausse, son affectation, sa pose. La pose, chez Mérimée, c'est-à-dire l'ensemble des moyens détournés, des ruses maladroites, par lesquels il essaie de dissimuler sa timidité ou son embarras, revêt bien des formes : il affecte les manières du dandy, du « sceptique », de r « homme blasé », mais « le fond de son caractère », c'est « une certaine timidité, une retenue qui perce toujours à travers l'aplomb que lui fait prendre son excessive confiance en son mérite », dit de lui David d'Ang-ers.
La plus forte timidité est celle qui se dissimulera le plus, qui recourra aux pires déguisements, aux plus elTroyables audaces, au cynisme le plus révoltant. C'est la raison pour laquelle Mérimée, comme Beyle, ne détestait pas le scandale, « trouvait même un malin plaisir à passer pour un monstre d'immoralité ». « La sensibilité, a dit Tourguéneff, était le
A'rai fond de son caractère, mais il vivait masqué. » Il était sentimental, comme le prouvent les Lettres à une Inconnue, et il paraissait et voulait paraître froid, ironique et railleur. Il était délicat et raffiné, et il se montrait brutal, grossier et cynique.
On Ta donc mal jug'é, mais n'était-il pas cependant à quelque deg-ré le personnag-e qu'il affichait ? Pourquoi, demande Augustin Filon, le « Mérimée intime » et caché serait-il plus vrai que le « Mérimée extérieur, visible » ?Les deux sont réels et « se complètent ; ils nous expliquent pourquoi le même homme faisait aux étrangers, aux passants, l'eflet d'un fat haïssable, pourquoi en revanche il était fort aimé de ses amis * ».
En effet, on ne joue pas imprunément un rôle ; Mérimée semble s'être pris à son jeu. Il a été réellement à la fin le personnag-e qu'il a voulu être ou plutôt paraître. Son caractère acquis, ses habitudes, ses manies et ses tics ont, sinon effacé, du moins neutralisé, réduit son caractère inné. On ne peut faire mieux que lui appliquer le jugement qu'il a porté sur Stendhal.
« M. Sainte-Beuve, avec sa sagacité ordinaire, a signalé un des traits les plus frappants du caractère de Beyle : l'inquiétude d'être pris pour dupe et une constante préoccupation de se garantir de ce malheur. De là cet endurcissement factice, cette analyse désespérante des mobiles bas de toutes les actions généreuses, cette résistance aux premiers mouve-
1. A. Filon, Mérimée (Paris, Collection des Grands Ecrivains français) ; c'est à cet ouvrage que j'emprunte les mots cités de Tourguéneff et de David d'Angers.
menls du cœur, beaucoup plus affectée que réelle chez lui, à ce qu'il me semble. »
Ces traits s'appliquent à Mérimée aussi bien et mieux encore qu'à Beyle. Aussi Taine les retrouvet-il sous sa plume, quand il trace à son tour le portrait de Mérimée : « N'être dupe ni d'autrui, ni de soi, dit-il, voilà le trait le plus fort qui s'est gravé dans son caractère », et ce trait explique sa vie et son talent, commande toute sa destinée. Il ne s'est jamais livré tout entier. Tendre, sentimental, mais farouche, clairvoyant, ne faisant g-râce de rien à ceux qu'il aime, dur en paroles, d'une franchise absolue, \oulue, systématique, il a découragé ratfection. Savant, artiste, il n'a pas donné non plus sa mesure ; la critique a stérilisé, annihilé ses dons. Taine conclut :
« Né avec un cœur très bon, doué d'un esprit supérieur, ayant vécu en g-alant homme, beaucoup travaillé et produit quelques œuvres de premier ordre, il n'a pourtant pas tiré de lui-même tout le service qu'il pouvait rendre ni atteint tout le bonheur auquel il pouvait aspirer. Par crainte d'être dupé, il s'est défié dans la vie, dans l'amour, dans la science, dans l'art, et il a été dupe de sa défiance. »
Autrement dit sa timidité l'a perdu. Mais ce jug'ement, à son tour, n'est-il pas trop sévère ? Sa timidité ne l'a-t-elle pas aussi servi, en un sens ? Mérimée, en réalité, n'a fait que subir la loi de son tempérament. Si son génie a manqué de confiance et d'audace, il a eu, en retour, la sobriété puissante. Si sa vie n'a pas connu les affections communes, elle a g-oûlé les joies exquises et rares de la plus délicate amitié. Il a préféré le bonheur intime, que
donnent le culte de l'art et les affections de choix, aux succès d'une destinée brillante qu'il eût pu avoir et dont il semblait dig-ne. N'a-t-il pas eu la meilleure part? On ne saurait nier en tout cas qu'il a réalisé une assez belle carrière de timide*.
1 On a rappelé, à l'occasion du « Cinquantenaire de Mérimée » (E. Henriot, dans le Teinps du 3 août), des traits de la sensibilité extrême de Mérimée. 11 fut notamment un patriote ardent. Lorsqu'il quitta Paris après le 4 septembre 1870, et s'enfuit à Cannes, le D' Maure, qui le vit à son arrivée à la gare, dit: « Il était fou de chagrin... Nul, en France, n'a plus souffert de la défaite. » Mérimée écrit lui-même à une amie : « J'ai, toute ma vie, cherché à être dégagé des préjugés, à être citoyen du monde avant d'être Français. Mais tous ces manteaux philosophiques ne servent à rien. Je saigne aujourd'hui des blessures de ces imbéciles de Français, je pleure de leurs humiliations et, quelque ingrats et absurdes qu'ils soient, je les aime toujours. » Mais c'est toujours le même raidissement contre l'émotion. Il ne s'abandonne jamais à un sentiment, quel qu'il soit ; il éprouve le besoin de le railler, ainsi encore dans ce qui suit : « Etes-vous de ces cœurs français qui souffrent toujours à la perte de la bataille de Poitiers? Moi, j'en suis... Est-ce faiblesse ou bon sentiment ? Je connais des gens très estimables absolument dépourvus de patriotisme et, comme on dit aujourd'hui, de chauvinisme. » On imagine Mérimée écrivant ceci, ou mieux encore pai'lant ainsi, avec cette figure crispée, douloureuse, ces lèvres sévères et pincées, dont Musset fit un jour une amusante caricature avec cette légende : « Mérimée renfonçant une expansion ».
DHGAs. ■— Grands Timides. 12