DE LA POLITIQUE PLANETAIRE
Si plusieurs de ces grandes constructions théocratiques qui ont dominé le monde ont cessé d'être depuis longtemps, un petit nombre a subsisté et tient encore sous sa direction les deux tiers des hommes. C'est ce qui donne à cette étude non-seulement l'intérêt qui s'attache à tous les travaux historiques quelconques, mais encore un caractère de nécessité contre lequel on s'insurgerait en vain. 11 ne faut pas oublier que nous autres, occidentaux, sommes en minorité sur la planète, et que si les affaires de ce monde se traitaient, comme le voudraient peut-être quelques démocrates, au suffrage universel, nous ne serions que les très-humbles esclaves des Chinois. Si nous avons pour nous la puissance plus considérable que donne une science et une industrie abstraites incomparablement plus développées, nous avons contre nous la force écrasante du nombre, avec laquelle nous ne pouvons pas ne pas compter. Là heureusement, comme en toutes choses , ce n'est point le nombre qui dirige, c'est l'intelligence et la raison. Ces centaines de millions d'hommes ont moins d'inliuence sur le reste du globe que quelques milliers d'occidentaux. C'est l'Occident qui en réalité dirige le monde, et si jusqu'à ce jour cette action s'est fait connaître par les éclats de sa force brutale, plutôt que par les progrès d'une force morale irrésistible, c'est qu'il lui a manqué l'appui d'une doctrine salutaire qui, appréciant à leur valeur les constructions sociales les plus différentes, inspirât à leur égard autre chose que du mépris. Depuis le
jour où les sujets de Ferdinand le Catholique abordèrent au Nouveau-Monde et s'y conduisirent comme des bandits, jusqu'à celui plus rapproché où la France alliée à l'Angleterre saccageait le Palais d'été, l'Occident n'a cessé de traiter ces peuples immenses, pleins des plus nobles qualités, comme des troupeaux d'esclaves auxquels n'étaient dus ni respect ni ménagement. Quand bien même la plus élémentaire moralité ne suffirait pas aujourd'hui à nous arracher de cette voie funeste, il y a tout lieu de croire que nous ne saurions y persister longtemps. D'une part nos intérêts industriels et commerciaux, qui s'étendent jusqu'aux points les plus reculés de l'Orient, exigent de plus en plus une politique pacifique et des rapports amicaux; d'autre part, ces peuples qui se sentent intelligents et nombreux, ont compris que, pour ne point recevoir plus longtemps la loi de l'Occident, ils n'avaient qu'à lui prendre ses propres armes pour lui résister ; et en ce moment même ils remplissent leurs arsenaux, ils envoient leurs enfants dans nos écoles, ils appellent nos officiers pour inculquer à leur armée notre discipline et notre tactique. Le jour où nous voudrions, comme par le passé, leur imposer de force des missionnaires et un opium dont nous ne voulons pas pour nous mêmes, ils nous traiteraient, comme nous les traiterions sans doute, s'ils affichaient de telles prétentions. Il va donc falloir compter avec ces hommes et ne plus faire paraître à leur égard un dédain qui pourrait devenir dangereux. Une politique nouvelle est nécessaire. Mais cette politique peut-elle être fournie parla doctrine qui lui a été jusqu'ici la plus opposée? Peut-elle aller encore demander sa direction à un catholicisme épuisé qui ne peut plus donner à l'Occident lui-même la règle dont il a besoin? A un
catholicisme qui n'a jamais compris ces populations orientales, qu'il a entrepris de convaincre, qu'il tient pour inintelligentes et grossières, et auxquelles il est lui-même inférieur sur tant de points? Est-ce que le bouddhisme chinois n'est pas tout au moins l'égal du catholicisme, et la doctrine de Gonfucius ne lui est-elle pas cent fois supérieure ?
Ces peuples fétichiques que vous jugez si dénués d'esprit, sont pris d'un rire inextinguible quand vous leur parlez de vos miracles, et ils vous croient atteints de folie quand ils vous voient vous agenouiller pour prier un être que vous n'apercevez pas. Vous croyez faire des conversions, mais, en réalité, vous ne convertissez personne, et cela est si vrai qu'un évêque de l'Inde., qu'on interrogeait sur les résultats qu'il avait obtenus, répondait : « Hélas! je n'ai encore converti que mes domestiques. » En bonne conscience, vous ne pourrez prétendre à diriger ces peuples que le jour où vous n'irez point à eux avec une doctrine arriérée. Pour les amener à vous, pour vous les concilier, pour leur faire accepter votre suprématie légitime, il faut leur offrir autre chose que votre mépris et quelques sornettes théologiques qui ne valent point les leurs. La première condition que doive remplir aujourd'hui l'homme d'Etat qui aspire à diriger les affaires du monde, ce n'est point seulement d'être émancipé à la façon du voltairien, qui se borne à ne pas croire en Dieu, c'est encore d'être muni d'une doctrine systématique qui lui permette d'apprécier justement tous les systèmes et toutes les religions. Capable de les comprendre et de lesjuger, parce qu'il leur sera supérieur, animé à leur égard de ces sentiments bienveillants que doit inspirer à chacun de nous
le spectacle de ces constructions gigantesques qui abritent encore la moitié de notre espèce, cet homme-là pourra enfin introduire dans nos rapports avec les Orientaux assez de raison, de justice et de sympathie pour que ce titre d'ennemis, qu'une indigne conduite nous a mérités, se change en celui de bienfaiteurs. Demandons-nous là une révolution si extraordinaire et dont aucun exemple dans l'histoire ne puisse fournir une idée? Hélas! nous ne demandons que ce qu'ont fait de tout temps les grands politiques; ce que faisait en France le cardinal de Richelieu, lorsqu'il déclarait la guerre au pape, s'alliait aux protestants et écrivait qu'il préférait les Turcs aux Espagnols. Ce grand homme faisait tout passer après l'intérêt de sa patrie et agissait dans les choses de la politique comme s'il n'eût pas cru en Dieu. Certes, nous nous contenterions aujourd'hui de la monnaie d'un Richelieu et nous serions trop fortunés si nos hommes d'État voulaient se rapprocher de ce grand modèle.
Dans cette politique nouvelle où une sage bienveillance doit remplacer l'absurde mépris du passé, le rôle d'initiatrice appartiendra sans contredit à la France. Entre les peuples occidentaux, le nôtre est, en effet, le plus en situation de rendre à l'Humanité ce service qu'elle attend. Seuls peut-être des nations maritimes de la vieille Europe, nous ne vivons pas de nos colonies. Les guerres du dernier siècle nous ont arraché une à une celles que de hardis navigateurs nous avaient données, et, l'Algérie exceptée, nous ne sommes sur aucun point du globe, en lutte nécessaire avec lès sujets des théocraties antiques. Gomme la Russie ou l'Angleterre, nous n'avons pas à faire prévaloir nos intérêts personnels sur ceux de ces peuples. De plus, et c'est là
surtout que notre patrie est vraiment digne du grand rôle auquel elle est destinée, nous sommes sans conteste la nation la plus émancipée de l'Occident. Quels que soient nos représentants à l'étranger, le monde n'ignore pas que le coin du globe où nous vivons, a vu s'élaborer, depuis la chute de Rome, tout ce qui s'est accompli de mémorable dans le domaine de la pensée. Il n'est pas une grande formule, il n'est pas une idée généreuse qui n'y aient trouvé naissance ou écho ; aucun pays n'a secoué plus hardiment et plus vite le joug des théologiens; aucun n'a été animé, à l'égard des autres peuples, de sentiments plus fraternels; aucun ne s'est sacrifié avec plus de dévouement quand il a cru servir utilement l'Humanité. Est-il une ville au monde qui puisse prétendre égaler Paris, ce foyer toujours vivant de la Révolution, où la réforme politique et religieuse n'a cessé de trouver ses plus ardents soutiens, d'où sont parties les mille voix de la philosophie dans la grande campagne contre Dieu. Paris, qui est devenu après Rome l'initiateur de l'Occident, deviendra en cette circonstance, l'initiateur du monde entier. Non retenu dans les liens d'une doctrine étroite qui impose la haine de ce qu'elle ne comprend pas. libre au contraire de ses pensées comme de ses sympathies, Paris se tournera vers ces peuples que d'injustes préjugés nous ont représentés trop longtemps comme des races capables de nous servir, mais non de nous égaler : « 0 vous, dira-t-il, dont une politique sans justice et sans pudeur a faits nos justes ennemis, cessez de nous craindre et de nous haïr. Nous ne sommes pas de ceux qui viennent à vous l'injure à la bouche et le fusil dans la main ; nous respectons vos croyances, et nous honorons dans notre cuite ceux qui vous les ont données. Si
nous vous sommes supérieurs par des connaissances plus nombreuses, par une science plus développée, par une industrie plus savante, nous le devons moins à la rareté de notre génie qu'à nos révolutions multipliées. Vous avez trouvé dès l'abord l'abri qui vous convenait et vous ne l'avez pas abandonné; nous, au contraire, chercheurs infatigables et jamais satisfaits, nous nous arrêtons à peine dans cette poursuite difficile et longue qui nous a coûté tant de larmes pour un peu d'expérience et de savoir. Nous vous appelons à partager le fruit de nos peines; à jouir des résultats sans avoir connu les souffrances qu'ils ont causées. Vous apprendrez cette science qui nous fait vos maîtres; vous avancerez comme en vous jouant à travers ces lois abstraites, dont chacune a demandé tant d'efforts, jusqu'aux derniers problèmes de la sociologie. Alors vous comprendrez votre situation et la nôtre, vous apprécierez l'immensité qui nous sépare, vous connaîtrez par quels degrés multipliés nous nous sommes éloignés peu à peu de vous, et vous sentirez naître en vos cœurs,, pour cet Occident tant éprouvé, un sentiment de reconnaissance et d'admiration !
Paris va devenir la métropole religieuse du monde. Jusqu'aux plus éloignés de nos compatriotes planétaires, tous apprendront à respecter le Positivisme et l'Occident qui l'a produit, lorsqu'ils contempleront autour de Notre-Dame les tombes sacrées de Confucius, de Bouddha et de Mahomet ; quand ils nous verront instituer des fêtes en l'honneur de ceux qu'ils révèrent, quand ils nous entendront apprécier toute la série de leur traditions, comme nous avons su apprécier les nôtres, et leur indiquer sans contradiction la voie qui doit les conduire de leur état ac-
tuel à l'état normal de notre espèce. Alors l'unité humaine sera fondée.
Cette pacifique révolution pourra d'autant mieux s'accomplir que le Positivisme a donné enfin la théorie positive des transitions. Auguste Comte a montré la possibilité et les conditions d'un passage direct du Fétichisme au Positivisme, ce qui est sans comparaison le cas le plus grave et le plus difficile, et que lui seul pouvait concevoir, puisque jusqu'à lui le Fétichisme méconnu était considéré comme une sorte de barbarie tout à fait indigne de l'attention des penseurs. Bien plus, Auguste Comte, par l'incorporation systématique du Fétichisme au Positivisme, dont nous avons dit quelques mots dans le cours de cette leçon, établit évidemment un lien sympathique entre nous et la majorité de notre espèce restée fétichique, et les populations théologiques elles-mêmes, chez lesquelles la doctrine primitive a laissé de si profonds souvenirs. En ce qui concerne le passage de l'état polythéique ou monothéique à l'état positif, Auguste Comte a sommairement indiqué les lois d'une semblable transition et nous les exposerons dans leurs détails, à mesure que nous examinerons les cas concrets correspondants.
Mais pour que cette transition systématisée et enseignée par le Positivisme puisse être appliquée par les chefs des populations retardées, une condition est nécessaire, à savoir la substitution du système de ménagement au système d'hypocrisie. Quand un régime est dans sa période de croissance, les croyances sont les mêmes dans les gouvernants et les gouvernés ; mais quand ce régime commence à décroître, il arrive que les classes supérieures ou au moins leurs représentants les plus éminents cessent de
croire aux conceptions fondamentales du système qui tombe, et jusqu'à l'établissement d'un régime nouveau, vivent plus ou moins complètement dans un état continu d'hypocrisie.
Les doctrines théologico-métaphysiques,en raison de leur caractère absolu, ne comportent pas, à l'époque de leur décadence, d'autre système que celui d'hypocrisie. La vérité n'apparaissant pas comme l'approximation graduelle de la réalité, il faut passer nécessairement, le jour où la foi vient à manquer, de la croyance au mépris, et ce régime inévitable à toutes les époques de transition devient, à la longue, aussi dégradant pour les chefs que pour les subordonnés. Si au début même de la décadence catholique, ce ne fut que prudence chez les premiers affranchis de cacher le fonds môme de leur pensée ; si nous excusons le grand poète de Florence d'avoir placé dans son enfer Farinala degli Uberti , suspect d'athéisme , et l'épicurien Cavalcante , le père même de son cher Guido , pouvons-nous admettre que de nos jours encore on puisse capituler avec sa conscience et faire paraître des croyances que l'on ne partage pas? Toute l'absurdité de la doctrine révolutionnaire a été d'appliquer ce système vicieux des transitions passagères à tous les états de l'Humanité.
Seul, le Positivisme, appréciant sans arbitraire les états successifs de l'évolution humaine, est assez relatif pour permettre d'estimer les croyances qu'on ne partage plus. Les chefs alors sont libres d'affirmer une foi contraire à celle des populations qu'ils dirigent; et cette affirmation sans mépris, loin de servir de base à un système d'exploitation, devient la condition nécessaire de tout progrès dans
la situation matérielle, intellectuelle et morale des masses gouvernées.
Le régime positif conduit donc par une voie sûre à ce système de ménagement qui doit permettre à tous les chefs politiques d'organiser, avec autant de fermeté que de modération, cette transition vers l'état normal de l'Humanité. Ce système, qui trouvera les bases essentielles de son développement dans l'institution plus ou moins prochaine des grandes fêtes des héros de l'Orient dans la métropole parisienne, ne saurait être repoussé par des peuples qui verront honorés dans la république occidentale les grands types qu'ils ont toujours respectés. C'est ainsi que notre exposition nous permet de poser les bases d'une politique vraiment planétaire, et que l'exécution même de ce cours est un premier pas vers cette politique. Nous ne saurions mieux en préciser l'ensemble que de donner en terminant la statistique jusqu'ici impraticable, de l'état sociologique de la planète; ce qui nous fournira l'indication sommaire des divers éléments chargés de concourir à l'unité finale du genre humain. Nous trouvons d'abord un dualisme caractéristique entre la république occidentale qui doit diriger l'Humanité dans l'installation de son régime normal, et le reste de la planète. La république occidentale, formée de populations solidaires depuis Charlemagne, se compose de la France au centre, de l'Italie et de l'Espagne au sud, de l'Angleterre et de l'Allemagne au nord, en y ajoutant les dépendances américaines. En dehors de cette grande république initiatrice, se trouvent la Russie et les populations islamiques, Turquie, Perse et Arabie, qui nous offrent le type des races monothéiques; dans l'Inde nous rencontrons les représentants du Poly-
théisme; dans la Chine et le Japon nous sommes en présence de masses immenses gouvernées encore par le Fétichisme astrolàtrique. Enfin, dans les nègres proprement dits, malgré la dangereuse propagande islamique, nous reconnaissons sans aucun doute les derniers partisans du Fétichisme primitif. Tel est l'ensemble des éléments dont le positivisme conçoit la coordination et l'évolution. C'est aux philosophes occidentaux à apporter dans leurs conceptions des vues assez précises pour que des hommes d'État vraiment supérieurs, s'il s'en rencontre, puissent organiser enfin une politique planétaire, qui trouvera, n'en doutons point, des représentants et des appuis dans les chefs orientaux, quand notre conduite plus digne nous l'aura enfin mérité.