‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 11 sur 25 · POSITION DU PROBLEME DE MOÏSE · texte numérisé non relu

POSITION DU PROBLEME DE MOÏSE

POSITION DU PROBLEME ET EXAMEN DES THEORIES SUCCESSIVEMENT EMPLOYÉES POUR LE RÉSOUDRE.

Cette séance sera consacrée à poser le problème de Moïse et à apprécier les éléments qui nous permettront de le résoudre. Nous y traiterons donc principalement de la méthode historique, des principes sur lesquels elle repose, et de la certitude qui en découle.

Il existe un peuple dispersé par Titus, 70 ans après Jésus-Christ, répandu aujourd'hui sur toute la surface du globe, plus ou moins concentré en divers lieux, et continuant de former une véritable nationalité religieuse, c'està-dire une collection d'individus soumis à un certain ensemble de pratiques cultuelles qui les distingue et leur donne une existence propre sous quelque régime politique qu'ils soient placés. Un phénomène aussi intéressant suffirait déjà à attirer l'attention des philosophes sur ce problème tant controversé du mosaïsme, mais il se recommande à eux par bien d'autres raisonsencore.Lecatholicisme

et l'islamisme, ces deux grandes tentatives de religion universelle, qui, après une lutte acharnée, n'ont pu parvenir à se soumettre mutuellement, ont tiré l'un et l'autre leur origine du mosaïsme. N'est-il pas curieux d'expliquer ce commun point de départ? En troisième lieu plusieurs résultats de cette évolution, et entre autres la systématisation religieuse de la semaine, et les règles de morale universelle placées au décalogue, sont définitivement incorporés à la civilisation et tournent forcément notre attention vers le régime qui les a créés. A un autre point de vue, le mosaïsme constitue le seul cas bien défini d'une expérimentation sociologique, et nous entendons par là le cas d'un homme supérieur, qui s'efforce d'instituer chez le peuple qu'il dirige un régime absolument nouveau. Enfin cette évolution a servi de prétexte à une série d'objections contre la loi philosophique des trois états, instituée par Aug. Comte, objections renouvelées à l'occasion du fétichisme et du bouddhisme, et auxquelles il est nécessaire que nous répondions.

Notre premier devoir est de fournir quelques indications sommaires sur les différentes théories par lesquelles on s'est efforcé jusqu'ici d'interpréter cet étonnant phénomène sociologique. Qu'ont fait les historiens ou les penseurs de l'ensemble de documents que l'on possède sur ce sujet? Gomment les ont-ils interprétés? Il n'est pas un homme qui, en face de ces documents et des faits qu'ils contiennent, n'ait fait son possible pour en trouver la liaison, l'explication, la théorie. Les systèmes les plus différents ont été présentés pour résoudre le problème, et, comme on devait s'y attendre, ils se sont trouvés soumis dans leur succession à la loi des trois états. Il existe donc trois sortes

de théories : des théories théologiques, des théories métaphysiques et enfin des essais très-incomplets de théorie positive, encore imbue, malgré toute la bonne volonté de leurs auteurs , de tendances profondément métaphysiques.

On n'attend pas de nous que nous examinions en détail toutes les spéculations que ce difficile problème a suscitées : ce serait aussi inutile que fastidieux. Nous nous contenterons d'emprunter quelques exemples à chacune des phases caractéristiques par lesquelles est passée la théorie, convaincus que l'intérêt d'un tel examen réside bien moins dans les doctrines elles-mêmes que dans les méthodes qu'elles ont employées.

Parlons d'abord des théories théologiques. La plus grande partie ne mérite pas de fixer l'attention : elles sont parfois fort ingénieuses et dénotent un réel esprit chez leur auteur ; mais l'imagination y tient une place trop importante et l'invention pure y supplée trop souvent à la simple interprétation. Quoi qu'il en soit, un fait domine les conceptions catholiques , car nous ferons porter sur celles-là seules tout notre examen : c'est que l'évolution a pour point de départ une révélation directe de Dieu. Voilà une religion, un décalogue, des pratiques cultuelles où tout est fixé, jusqu'à la manière précise dont seront sacrifiés les moutons et les bœufs, des règles de morale et d'hygiène, des règles de propreté, eh bien, toutes ces choses, c'est Dieu qui les a ainsi ordonnées! Il a parlé à Moïse, comme il parlera plus tard à Isaïe, à Daniel, à Amos ou à Zacharie, et il a établi avec un détail vraiment admirable jusqu'aux moindres institutions dont il voulait doter son peuple. Une telle conception n'a qu'un tort,

— 1U1 — c'est d'exiger tout d'abord une démonstration suffisante de l'existence de Dieu, qui, malgré les plus recommaudables efforts, n'est pas encore faite. Quelqu'un a-t-il vu Dieu, quelqu'un l' a-t-il disséqué, classé, étiqueté? Non. Or jusque-là il nous est impossible de nous rendre; nous refusons tout point de départ qui n'est point scientifique, c'est-à-dire accessible au simple bon sens, car la science n'est que le bon sens systématisé.

Mais le catholicisme a été plus loin. En face d'une religion d'où il émanait principalement, et qui lui avait fourni (par les prophètes surtout) cette belle conception d'une morale universelle , poussé par le besoin d'une fixité plus grande et d'une tradition assurée, le catholicisme a fait un pas de géant. Par l'organe de saint Paul, comme plus tard par celui de saint Augustin et de saint Jérôme, le catholicisme a admis la succession légitime de deux états sociaux différents; il a conçu le judaïsme comme un état préliminaire imparfait, préparant l'état plus parfait du catholicisme ; il a précisé cette relation en regardant Y ancienne loi comme une image de la nouvelle ; il a enseigné que les hommes avaient dû subir la première, à cause de la dureté de leur cœur, mais qu'ils avaient enfin mérité la seconde parce que ce coeur s'était amolli. C'était l'aurore de la sociologie; cette notion féconde d'une succession nécessaire et progressive dans les phénomènes sociaux, qu'Aristote lui-même avait ignorée, prenait place pour la première fois au foyer des idées humaines. C'était elle que développait, seize siècles après saint Paul, le grand Bossuet dans son Histoire universelle, où il montrait cette réalisation du plan de Dieu dans les événements sociaux; c'est elle qui inspirait en 1750 Turgot, jeune en-

core et sortant du séminaire, dans son discours sur les progrès de l'esprit humain : c'était elle enfin qui, prenant un jour son développement nécessaire, devait contribuer le plus à la ruine de ce catholicisme qui l'avait enfantée.

Ceux qui comprennent toute l'importance et toute la difficulté des idées mères, apprécieront, comme il le mérite, le service immense rendu en cette occasion par le catholicisme à l'Humanité, et quelle que soit la naïveté parfois ridicule des démonstrations qu'il en apporte, il faut savoir reconnaître tout ce que cette idée d'une évolution possible et légitime avait de capital pour l'avenir humain. Socialement parlant, nous ne pouvons nourrir que de l'admiration pour la conception catholique. Pour ce qui est des arguments, des preuves, sur lesquels les grands penseurs du catholicisme ont élevé leur théorie, il est trop évident qu'ils donnent prise à toute la malignité de la critique. Une imagination qui ne connaît que sa fantaisie, une lutte sans trêve avec le simple bon sens, sont comme le fondement de leur oeuvre : les documents les plus simples sont torturés; les faits les plus modestes deviennent extraordinaires, et l'on ne sait vraiment ce que l'on ne pourrait faire sortir des choses en lisant de semblables interprétations.

On peut prendre une idée assez exacte de cette façon plus qu'étrange d'expliquer les écritures dans les Commentaires de saint Augustin sur le sermon de Notre-Seigneur sur la montagne. Pour qu'on en juge mieux, nous en citerons ce passage caractéristique :

« Jésus, voyant tout ce peuple, monta sur une mon- * tagne, où, s'étant assis, ses disciples s' approchèrent

« de lui; et, ouvrant sa btmche, il les enseignait en « disant. > Ecoutez l'interprétation de ce verset par saint Augustin : « Cette montagne, dit-il, signifiait « les préceptes d'une vertu plus sublime ; parce que « ceux qui avaient été donnés aux Juifs étaient d'une « moindre perfection. C'est pourtant un seul et môme « Dieu, qui, par une dispensation très-sage selon la « différence des temps, a donné par les saints prophètes et « ses autres serviteurs des préceptes moins parfaits à un « peuple qu'il fallait encore retenir par la crainte; et « qui en a donné de plus parfaits par son Fils à un autre « peuple qu'il était à propos d'affranchir par la charité. « Aussi n'y a-t-il que lui qui sache donner au genre « humain des remèdes qui soient parfaitement conve- « nables au temps auquel il les donne. Et il ne se faut pas « étonner que celui qui a créé le ciel et la terre ait donné « des préceptes plus parfaits pour le royaume du ciel « que pour celui de la terre. C'est donc de cette justice et « de cette vertu plus sublime que le prophète a dit : Votre « justice est comme les plus hautes montagnes; et c'est « ce que marque fort bien la montague sur laquelle cet « unique Maître enseigne des choses que lui seul peut « enseigner.

« Il enseigne assis, pour marquer l'autorité et la dignité « du Maître.

« Les disciples s'approchent de lui, parce qu'il était « bien juste que ceux qui étaient plus proches de lui d'es- « prit par l'accomplissement de ses préceptes, en fussent « aussi plus proches de corps pour entendre ses paroles.

« Et ouvrant sa bouche, il les enseignait en disant : « Cette circonlocution, et ouvrant sa bouche, parle retar-

« dément même qu'elle apporte, signifie peut-être que « son discours sera un peu long ; si ce n'est qu'on veuille « dire, qu'il est ici marqué qu'il ouvrit sa bouche, parce « que c'est lui qui dans l'ancienne loi avait accoutumé « d'ouvrir celle des prophètes etc., etc. »

On conviendra que saint Augustin atteint là des limites qu'il serait malaisé de dépasser. Mais qu'importent de telles faiblesses dans les moyens, si le but offre par luimême un véritable intérêt social; nous devons avant toute chose tenir compte de l'intention qui a inspiré ces grands hommes et reconnaître l'importance des résultats qu'ils ont obtenus.

Le catholicisme donc a admis ces deux grands principes, qui sont le fond de son explication du mosaïsme : C'est Dieu même qui a révélé sa loi à Moïse ; et le christianisme n'est qu'un état plus parfait de cette première loi., institué chez les hommes par le Fils de Dieu.

Combien sont inférieures à cette conception catholique, où le sentiment social est toujours prédominant, les diverses théories métaphysiques que nous allons passer en revue ! Là toute inspiration sociale fait défaut et nous ne trouvons devant nous que la fantaisie plus ou moins bizarre des différentes interprétations. En dehors des théories purement révolutionnaires sur lesquelles il est inutile d'insister, nous nous heurtons dès le principe à une théorie encore aujourd'hui prépondérante et contre laquelle nous ne saurions nous élever trop hardiment : nous voulons parler de la fameuse théorie des races. Nous l'envisagerons d'abord dans sa généralité, puis dans l'application spéciale qu'on en a faite au cas juif.

Faut-il rappeler que cette théorie des races* est d'origine

allemande, et qu'il a fallu toute la sagacité de nos modernes académiciens pour l'acclimater chez nous? D'une simplicité vraiment admirable, elle consiste à prétendre qu'tl existe entre les lia* âmes des différences physiologiques primitives par lesquelles s'expliquent les diffé- 's sociologiques, Il y a des races monothéiques, ou fétichistes ; il y a des races guerrières, des races commerçantes, des races agricoles, etc., etc. Gela veut dire en langage métaphysique que certaines populations ont une tendance naturelle, une disposition particulière, qui les porte à croire en un seul Dieu, ou à respecter des fétiches, ou à faire la guerre, ou à commercer, ou à cultiver la terre, etc., etc. On voit de suite tout ce qu'il y a de commode dans une semblable théorie, grâce à laquelle il n'est pas un cas social qu'il ne soit aisé d'expliquer. Les Phéniciens se sont rendus célèbres dans l'antiquité par leur habileté de négociants; la raison en est fort simple : c'est que les Phéniciens étaient une race mercantile. Les Romains ont gouverné le monde : c'est que les Romains étaient une race politique. Vous soumettez un peuple voisin, c'est que vous êtes une race conquérante, tandis que vos voisins ont, de par la race, une disposition à être conquis. M. Mommsen va jusqu'à prétendre que la confection du calendrier est affaire de races; que certaines races comportent le calendrier, que d'autres ne le comportent pas!

Qui ne voit de suite toute l'absurdité d'une théorie semblable, sans parler de son danger? qui ne s'aperçoit que toute l'habileté consiste à mettre un mot à la place d'un autre, et que la conception est tout entière contenue dans l'éternelle définition : Opium facit dormir e, quia est in eo

virtus dormitiva? Vous voulez expliquer un phénomène sociologique, une particularité nationale quelconque : vous l'affublez du mot race et le tour est joué; vous croyez en un seul Dieu, parce que vous êtes une race monothéique. Remarquez que si le fait vient à changer, la théorie change également. Il fut un moment où la France, ayant conquis l'Allemagne, fut une race politique, et où l'Allemagne fut le contraire. Par malheur, il est arrivé que les rôles ont été changés, et que l'Allemagne a conquis la France : les théoriciens allemands se sont empressés de retourner la théorie, et depuis cette époque, il est tout à fait certain qu'il était dans notre destinée d'être conquis!

Les partisans très nombreux de cette théorie oublient deux choses : en premier lieu, que les hommes à l'origine des temps ont dû présenter une égalité à peu près parfaite de l'intelligence et du sentiment, que les différences ne se sont accusées qu'avec le temps, et qu'aujourd'hui les hommes ne sont pas égaux mais sont semblables, ce qui veut dire que s'il existe entre eux des différences, ces différences résident uniquement dans l'intensité, et ne sont point des différences spécifiques. Tous les hommes et les principaux mammifères eux-mêmes sont construits cérébralement sur un type semblable ; chacun d'eux possède un certain nombre de facultés qui se retrouvent chez I tous, ils ont les mêmes dispositions naturelles, les mêmes passions, les mêmes besoins. Mais un moment arrive, et voici le second point sur lequel nous voulons insister, où les individus comme les nations manifestent des aptitudes particulières; vous trouvez •effectivement alors des races guerrières, des races agricoles, des races industrielles ou

commerçantes. C'est qu'il s'est créé des races sociologiques, ce qui est très -différent des races physiologiques. Placées dans de certaines conditions de climat, de voisinage, d'existence, les peuples comme les individus ont cultivé surtout les dispositions qu'ils trouvaient plus naturellement l'occasion d'exercer. Or ces dispositions, développées par l'exercice, se sont non-seulement transmises, mais encore accrues par l'hérédité. Chaque nation s'est trouvée ainsi, après un certain temps, plus apte et plus attachée tout ensemble au genre d'occupations que la force des choses et les nécessités de l'existence sociale lui avaient d'abord imposé. C'est par l'influence croissante et graduelle des générations les unes sur les autres qu'un tel résultat pouvait seulement être obtenu ; c'est par elle que s'expliquent toutes les différences actuelles que l'on peut constater entre les peuples ; c'est par elle que nous sommes supérieurs aux nègres, de même que les citoyens de nos villes sont supérieurs à nos paysans.

D'une part donc, unité de la race humaine, de l'autre influence toujours "croissante des générations les unes sur les autres, tels sont les deux points négligés par les métaphysiciens et dont le premier au moins n'a cessé d'être affirmé par le catholicisme.

Mais cette théorie des races, nous l'avons dit plus haut, est aussi dangereuse qu'elle est absurde. Il n'est pas d'infamie, il n'est pas d'oppression, il n'est pas de procédés internationaux plus ou moins odieux que ses partisans n'aient trouvé le moyen de justifier. Le monde, suivant eux, est divisé en deux parties : les nations supérieures et les nations inférieures, les races qui doivent conquérir et celles dont la destinée malheureuse est d'être conquises.

Sur celles-ci pèse une sorte de fatalité, contre laquelle il leur serait inutile de se révolter : le mieux pour elles est d'attendre leur sort et de s'y résigner.

Peuples de l'Europe, vous pouvez impunément débarquer dans l'Inde et la Chine vos soldats et vos canons : vous n'avez devant vous que des races viles chez lesquelles vous pouvez vous livrer aux plus monstrueuses exactions; Espagnols, vous pouvez faire en toute conscience la traite des nègres, car c'est une race faite pour l'esclavage et vous iriez évidemment contre les vues mêmes de la Providence en refusant de donner carrière aux dispositions natives de ces peuples ! C'est cependant à ces affreuses conséquences qu'aboutit une théorie insensée, dont les auteurs ne savent pas que toute la supériorité d'une nation tient uniquement à l'existence de quelques cerveaux de génie; que si l'on ôtait à l'Occident les quatre ou cinq cents hommes qui, depuis les débuts de la science grecque, ont tout observé, tout étudié, tout inventé, tout construit, il ne resterait qu'une masse ignorante et misérable, livrée d'avance au premier soldat qui voudrait la conquérir ! N'y a-t-il pas en Orient parmi les Indous et les Chinois des hommes cent fois supérieurs à des milliers d'occidentaux ; et quand même l'Occident pris dans son ensemble serait supérieur à l'Orient, avons-nous plus de droits à opprimer les Chinois que n'en avait notre illustre Lagrange à opprimer les Français qu'il dominait de si haut? Et n'y a-t-il pas une différence bien autrement considérable entre Lagrange et un de nos Français qu'entre un Français quelconque et un Chinois? Pour nous, nous ne reconnaissons que des différences d'intensité. Toutes les supériorités individuelles ou collectives ne représentent que la culture plus spéciale et

plus prolongée d'une aptitude qui dans le principe a existé à peu près également chez tous.

C'est à la vertueuse Allemagne que nous devons cette dégradante théorie des races. En cette circonstance, comme toujours, les gobe-mouches de notre littérature n'ont pas manqué l'occasion de se faire à peu de frais une réputation d'érudits et de savants. Us n'avaient qu'à suivre des Français illustres, les Fréret, les Volney, les Letronne et les Burnouf ; ils ont couru droit aux faux savants de la Germanie. Mais aussi comme la discussion devenait facile! Vous osez contester une proposition avancée par Gesenius, Hauptmann ou Buxtorf ! mais d'abord, savez-vous l'allemand? Vous ne savez pas l'allemand, et vous avez la prétention de raisonner sur ces choses ? C'est toujours Sganarelle : Entendez-vous le latin ? — En aucune façon. — Vous n'entendez point le latin? — Non. — Cabricias arci thuram, catalamus singulariter... — Que n'ai-je étudié! dit Géronte. Mais passons à l'application spéciale que Ton a faite de cette théorie des races au mosaïsme.

M. Renan a donné du mosaïsme une explication trèssimple. Les Juifs sont des Sémites, et les Sémites sont essentiellement religieux et monothéiques ; voilà pourquoi les Juifs croient en un seul Dieu. Est-il rien au monde de plus absurde qu'une telle conception? Comment un homme de la valeur de M. Renan ne comprend-il pas que Dieu est déjà une théorie, et que le cerveau ne peut contenir spontanément une théorie. Il ne contient en réalité que les aptitudes en vertu desquelles on les construit et on les apprend toutes. Car, pour le dire en passant, il n'existe point de différence essentielle entre apprendre et inventer ; il n'y a entre ces deux choses que la différence d'intensité

qui caractérise l'état passif de l'état actif. Le peuple juif, qu'il fût sémite ou non, ne pouvait donc être spontanément monothéique. D'ailleurs, on fait à M. Renan une objection qui paraît d'abord embarrassante : C'est par la langue, lui dit-on, que vous distinguez les races; or, il est très-certain que par la langue, les Phéniciens sont des Sémites ; comment expliquez-vous donc que les Phéniciens ne soient pas monothéiques? La réponse de M. Renan est admirable de simplicité ; la langue n'est plus, dans ce cas particulier, le caractère distinctif. Le caractère propre des Sémites, dit-il, est de n'avoir ni industrie, ni esprit politique, ni organisation municipale ; ils répugnent à la navigation et à la colonisation ; leur action est restée purement orientale et ne s'est fait sentir dans les affaires de l'Europe qu'indirectement et par contre-coup. Or, chez les Phéniciens, nous remarquons toutes les aptitudes contraires, donc les Phéniciens ne sont pas des Sémites. La rigueur du raisonnement est parfaite; mais tout cela est-il sérieux? Gomment ! vous faites une théorie, par laquelle vous distinguez les races d'après la langue; et parce qu'un cas vous embarrasse, vous laissez là tout bonnement votre théorie pour en construire une autre mieux appropriée ! Ne voyez-vous donc pas que vous ruinez du coup la première? M. Renan, qui a trouvé cette phrase étonnante, que le désert était monothéique, n'est pas un critique, mais un poète. 11 se fait lire avec un intérêt toujours égal, et en cela il diffère de la plupart de ses confrères de l'Académie, qui, au malheur d'être faux, joignent le tort plus grave d'être démesurément ennuyeux.

M. Michel Nicolas, homme très-intéressant et très-instruit, a donné aussi une théorie du cas juif. Sans parler

de l'interprétation qu'il donne de ce singulier monothéisme, nous nous arrêterons sur l'explication vraiment curieuse qu'il fournit des aptitudes toutes différentes du peuple juif, avant sa dispersion et après sa dispersion. Le peuple juif habitant la Palestine était un peuple agricole, et depuis qu'il en a été chassé, ou tout au moins depuis fort longtemps, il fait de la banque. Un partisan de la théorie des races n'envisage pas un tel cas sans émotion; car le coup est terrible pour ses idées. Mais un théoricien convaincu ne perd jamais contenance et ne tarde pas à trouver une explication. Voici donc ce que répond M. Nicolas : C'est par l'état final qu'il faut juger des aptitudes d'une race, les états primitifs n'étant le plus souvent que le produit d'une compression. Or, les véritables aptitudes du peuple juif sont dans la banque. C'est une race de banquiers, et ce que vous prenez pour une race d'agriculteurs, au début de l'évolution, n'est qu'une race de banquiers comprimés. — Cette théorie, pour être bizarre, n'en est pas moins gaie. Quelle certitude aurez-vous jamais sur les aptitudes d'une race quelconque, si vous admettez qu'il peut n'y avoir qu'apparence, et que l'état le mieux constaté peut n'être que l'enveloppe d'une chrysalide d'où sortira, dans un temps donné, l'état normal et définitif. Une race guerrière ne sera donc qu'une race agricole comprimée ; une race commerçante ne sera qu'une race guerrière comprimée ! On sourit de ces puérilités. Faut-il qu'une théorie aveugle assez complètement celui qui la soutient pour lui cacher tant de motifs suffisants et palpables qui expliquent ces modifications si fréquentes dans la vie des peuples! Comment ne voit-on pas que les nécessités mêmes de l'existence ont imposé aux nations le genre de travaux qu'elles ont

adopté? Le peuple juif a été d'abord agriculteur, parce que cet état pouvait seul à l'origine lui procurer les moyens de se nourrir. Pourquoi eût-il été chercher fort loin ce qu'il trouvait sur le coin de terre qui lui était réparti? Il n'était pas, comme certaines nations, acculé à la mer et forcé de subsister par la navigation et les colonies ; il n'était point tenu à un état de guerre perpétuel avec ses voisins; pourquoi eût-il été surtout commerçant ou guerrier? il a pris l'état agricole parce que c'était pour lui le plus assuré et le plus commode. Plus tard, après sa dispersion par Titus, il est arrivé que la religion catholique, de plus en plus dominante et qui le considérait comme le bourreau de son dieu, lui refusa, dans tous les pays où elle dominait, les droits qui appartenaient à tout citoyen. Les Juifs, race maudite répandue en Espagne, en France, en Italie et en Allemagne, ne purent acheter et posséder la terre et se fixer au sol d'une patrie. Méprisés et haïs de tous, ils furent tenus sur un qui- vive perpétuel, dans la crainte continue de l'expulsion ou même de la mort. Les Juifs furent ce qu'ils pouvaient être; ils se firent usuriers, escompteurs, banquiers; ils prirent le commerce dont le fonds était le plus mobile, celui qui se prêtait le mieux à la fuite rapide, lorsqu'ils sentaient crouler sur eux l'édifice qui les abritait. Gomme on leur refusait la terre, ils prirent l'or et en furent bientôt riches et avares. Mais tout cela n'est qu'un produit des circonstances, c'est la force des choses qui a créé ces hommes d'argent et non une aptitude particulière qui ne s'est développée que peu à peu. La France de 89 a donné aux Juifs les droits civils et politiques; ils sont devenus patriotes; ils occupent aujourd'hui les positions sociales les plus diverses; ils se montrent

habiles dans toutes les carrières; il suffira de quelques générations pour qu'ils produisent des guerriers, quoi qu'en pense M. Nicolas. Si beaucoup d'entre eux sont aujourd'hui encore confinés dans la banque, c'est qu'ils suivent une impulsion donnée. C'est qu'en effet et depuis longtemps, ils ont acquis, par la culture incessante et héréditaire des mêmes facultés, une supériorité réelle dans leur profession et que nulle autre, par cela même, ne leur procurerait autant de profits.

D'ailleurs le même fait ne s'est-il point renouvelé pour les Maures d'Espagne, qui, après le retour de la domination catholique, placés dans des conditions tout à fait semblables à celles où s'était trouvé le peuple juif après sa dispersion, devinrent eux aussi, faute de mieux, escompteurs et usuriers. Ne vit-on pas le grand Cervantes lui-même réclamer l'expulsion de ces accapareurs de l'or espagnol?

Il nous reste à parler des diverses tentatives de théorie positive que le mosaïsme a suscitées jusqu'à nos jours. Pour des raisons que nous donnerons tout à l'heure nous verrons combien il était difficile qu'une théorie positive complète et suffisante pût surgir avant notre siècle. Les essais très-recommandables de certains auteurs tendent plutôt à éclaircir quelques points de celte histoire qu'à en donner une systématisation réelle. Spinosa et Volney ont attaché leur nom à cette sorte de travaux ; Spinosa en hasardant une théorie du prophétisme, Volney en cherchant, à résoudre le cas juif par une ingénieuse comparaison avec l'état actuel de l'Arabie. Mais ces deux hommes, comme tous ceux qui jusqu'ici se sont attachés à cette partie de l'histoire, ont surtout fait de la critique historique; et c'est

principalement à ce point de vue que nous les apprécierons dans quelques instants, quand, après avoir traité de la critique en général, nous aborderons la critique particulière des documents juifs.

DE L ENSEMBLE DES DOCUMENTS D APRES LESQUELS PEUT ÊTRE RÉSOLU LE PROBLÈME DE MOÏSE.

L'examen sommaire auquel nous venons de nous livrer démontre la nécessité de soumettre enfin ce grand problème à une méthode pleinement positive et indépendante de toutes les habitudes théologico-métaphvsiques. Mais avant de rechercher cette solution définitive, nous avons à faire l'inventaire des nombreux documents dont se sont servis jusqu'à nous les théoriciens du mosaïsme ; nous avons à les examiner, à les peser; nous avons à nous occuper, en un mot, de critique historique.

Nos académiciens ont fait de la Critique nous ne savons quelle déesse inaccessible, ne confiant ses secrets qu'à un petit nombre d'initiés. La critique serait quelque chose d'extraordinaire et de surhumain, tout à fait au-dessus du médiocre génie de la France, et qui ne pouvait être traitée comme il convenait que par l'incomparable Allemagne. Seuls des savants en us, en off ou en ski étaient capables de faire de la critique. Fantasmagorie pure! De tous temps on a fait de la critique; on en a même fait d'excellente, et il y a plus d'un siècle que les principes en ont été établis en France avec une sûreté de main qui ne sera pas dépassée. Il est vrai, que les Descartes, et les Lavoisier avaient

mieux à faire qu'à s'occuper de critique, et que c'aurait été un désastre pour l'Humanité que de tels génies eussent abandonné un instant leurs spéculations habituelles pour épeler des livres hébreux. Mais si les plus grands noms delà science ne sont point tous attachés à ces études, elles ont néanmoins occupé des esprits tellement distingués qu'elles ont été bientôt portées à leur perfection et que pour l'Allemagne comme pour la France il n'y a aujourd'hui qu'à s'incliner et à suivre.

La critique, ce profond mystère académique, consiste à apprécier l'exactitude des divers documents historiques et en même temps le degré de leur certitude. Il y a dans toute science réelle deux opérations : 1° Constater et apprécier les faits ou phénomènes; 2° trouver les relations entre les faits ou déterminer les lois qui y président. Ces deux opérations se retrouvent en sociologie comme ailleurs: l'observation y est la base même de la science ; mais chaque science a sa manière d'observer ; chacune a sa méthode qui lui est propre; chacune a ses procédés, ses moyens particuliers d'observation. La critique n'est autre chose que la théorie de la méthode d'observation dans les phénomènes sociologiques. Cette théorie s'est établie graduellement depuis le xvir3 siècle,, elle est arrivée dans le cours du xvme à un état de développement à peu près parfait, et elle n'attend plus aujourd'hui que sa systématisation positive. Bien qu'en effet cette théorie de l'observation sociologique ne pût s'achever définitivement et se systématiser qu a la condition préalable d'une philosophie des sciences suffisamment constituée et d'une pleine indépendance mentale de la part de ses auteurs, cependant les esprits éminents, qui, depuis plusieurs siècles, se sont oc-

cupés d'histoire, ont de plus en plus introduit dans cette étude parfois si obscure les règles excellentes qui n'ont cessé de guider leurs successeurs. C'est donc la prétention la plus absurde et la plus outrecuidante que celle de nos contemporains à l'invention de la critique; les Chinois sourieraient vraiment de tant de fatuité, eux qui., par la nature même d'une civilisation où le sentiment de la continuité a développé au plus haut point les études historiques, sont arrivés dans cette partie de la science au plus étonnant degré de perfection.

C'est au grand mouvement philosophique et scientifique qui avait pris naissance avec Descartes, qu'est due l'impulsion qui a fondé une méthode d'observation en sociologie. Ce sont les méthodes mêmes employées dans les sciences inférieures qui ont frappé par la grandeur des résultats obtenus ceux qui préparaient alors la sociologie, et les ont amenés à en faire l'application à la science la plus difficile et la plus compliquée. Volnej ne cesse de proclamer l'emploi dans les études historiques de ces méthodes qui ont été si précieuses pour l'élaboration des sciences plus élémentaires.

Mais le véritable fondateur de la critique, celui qui l'a porté à un état tellement parfait que le Positivisme seul, par une systématisation plus complète, pourra aller au delà, c'est notre illustre Fréret. Cartésien et newtonien tout ensemble, entraîné par cette passion d'exactitude scientifique qu'il avait prise dans l'admiration et l'étude de ses grands modèles, il aborda l'histoire avec la résolution d'y apporter la rigueur des mêmes procédés. Il institua d'abord la méthode qu'il comptait suivre : ses Réflexions sur l'étude des anciennes histoires, et sur le degré de certitude de

leurs preuves font éclater à chaque page tout ce qu'il y avait de bon sens, de jugement vrai, et de solidité dans ce merveilleux esprit. On peut dire que cette œuvre qui est vieille aujourd'hui de plus de cent ans est le véritable Discours de la méthode en sociologie. 11 n'en est pas une ligne qui ne mérite d'être recueillie et qui ne doive se fixer dans la mémoire de ceux qui débutent dans la science. Nous ne pouvons tout citer, mais nous prendrons au hasard quelques passages qui inspireront sûrement la curiosité de lire le mémoire tout entier.

« Il ne suffit pas de déterminer, en général, dit-il, le « degré d'autorité des écrivains dont on emploie les frag- « ments, il faut encore les interpréter et les suppléer par « des conjectures et des hypothèses qui ne tirent leur force « que de leur probabilité et de leur liaison avec le reste « de l'histoire. C'est principalement sur cet article que la « méthode des savants du siècle passé me paraît « vicieuse.

« La méthode qui peut nous mener au vrai dans quel- « que étude que ce soit, est celle qui commence par ras- « sembler des connaissances certaines sur les points par- « ticuliers, et qui ne regarde les principes généraux que « comme le résultat nécessaire de toutes les propositions « particulières, dont la certitude est déjà constante; c'est « elle qui sait distinguer non-seulement entre le vrai et le « faux absolu, mais encore entre les divers degrés de « probabilité qui approchent plus ou moins l'un de l'autre « de ces deux termes; c'est celle qui ne se contente pas « de discerner les diverses nuances du certain et de l'in- « certain en général, mais qui sait encore faire la diffé- « rence des diverses espèces de certitude, propres à cha-

« que science et à chaque matière; car il n'en est presque « aucune qui n'ait sa dialectique à part.

« Cette méthode n'a point été celle qu'ont suivie les sa- « vants hommes dont j'ai déjà parlé; ils ont commencé par « prendre leur parti dans les anciennes histoires, ou dans « celles des temps antérieurs à Cyrus, sur une légère et « superficielle inspection de quelques-uns des fragments « qui nous en restent; et après cela ils semblent avoir « étudié, non pour parvenir à la connaissance de ce qui « est, mais pour trouver des preuves de ce qu'ils ont ima- « gïné devoir être ; ils se sont cru en droit de lier ces « fragments par des suppositions ordinairement arbitraires, « et qu'ils présentent le plus souvent à leurs lecteurs, « comme ayant une certitude égale à celle du reste de « l'histoire. Dans le choix des témoignages opposés, c'est « rarement par la force et la solidité des preuves sur les- « quelles ils se sont appuyés, qu'ils se déterminent : ils ne « s'attachent presque jamais à rechercher le caractère par- « iiculier de sincérité et d'exactitude de l'auteur dont ils « sont tirés, la manière dont il avait pu être instruit des « faits sur lesquels il dépose, ou l'intérêt qu'il pouvait « avoir d'en altérer la vérité ; ils sont déterminés le plus « souvent, dans ces occasions, à rejeter ou à recevoir ces « témoignages, par la convenance qu'ils y trouvent avec « les hypothèses qu'ils ont embrassées en commençant « leur ouvrage. La preuve en est claire : ils admettent et « rejettent le témoignage d'un même auteur, selon qu'il « les accommode ou les embarrasse, et quelquefois ils re- « çoivent une partie du même témoignage, tandis qu'ils « rejettent l'autre; ces deux différentes parties ayant la « même autorité, ne peuvent cependant être séparées sans

« violer la première règle de la critique qui veut que les « témoignages soient indivisibles. »

Si nous bornons ces citations, c'est que le temps nous presse et que nous ne pouvons tout parcourir. Quelle admiration ne fait pas naître tant de simplicité et de raison quand on considère à quel degré de certitude et de précision une semblable méthode a pu conduire son auteur ! Pour n'en citer qu'un exemple entre tant d'autres, nous rappellerons qu'au xvme siècle il n'était pas un philosophe ou un savant qui ne haussât les épaules quand on lui parlait de ces plaies de pierre, rapportées par les anciens et regardées par eux comme des prodiges. Fréret, pesant les témoignages et leurs auteurs, appréciant comme il convenait les documents qui en faisaient mention, proclama, dans ses Réflexions sur les prodiges rapportes par les anciens, que ces phénomènes qui paraissaient si extraordinaires à ses contemporains, devaient cependant être tenus pour vraisemblables et qu'il ne pouvait y avoir de certitude en histoire si ces faits, appuj^és sur un tel ensemble de preuves, étaient contestés. Or, ce qu'ignoraient les savants du xvm1' siècle, ceux du xixe l'ont découvert : les pluies de pierre sont devenues un phénomène vulgaire, et tout le monde connaît les aérolithes des nuits d'août. Existe-t-il une preuve plus éclatante de l'excellence d'une méthode et de ses procédés qu'une telle justesse dans ses résultats? Est-ce un Allemand qui a découvert ces choses? Est-ce un Allemand qui a trouvé cette méthode et l'a si merveilleusement appliquée? Ce vrai Français, vigoureux et clair comme les grands savants de son pays, y a laissé une tradition et des successeurs. Faut-il citer Letronne, surnommé justement le Fréret du XIXe siècle, et qui a montré dans

ses travaux sur l'Egypte, devenus classiques dans toute l'Europe, jusqu'où pouvait aller la divination historique ? Citerons-nous enfin le dernier représentant de cette grande race, notre contemporain Eugène Burnouf, cet admirable philologue, qui a ressuscité la langue sacrée de Zoroastre et révélé au monde cette grande religion bouddhique, si peu connue avant lui? Est-il possible que, possédant de tels chefs, de tels guides, de tels modèles, nos savants français n'aient point honte de chercher à l'étranger leurs admirations et leurs principes?

Nous nous sommes assez étendus sur la critique en général pour traiter maintenant de la critique appliquée au cas de Moïse et des Juifs. Gomme nous l'avons dit plus haut, cette critique, jusqu'à la fin du xvinc siècle, ne pouvait être que très -bornée et très -imparfaite. Pendant fort longtemps il a fallu une audace d'esprit et un courage peu communs pour aborder la critique des livres saints. Les documents juifs étaient trop étroitement liés à l'existence môme du catholicisme pour que celui-ci, à une époque où il était maître absolu, permît facilement que l'on portât le flambeau dans des obscurités qu'il était dangereux de dissiper. Toutes les parties de cette foi étaient trop unies, trop bien soudées les unes aux autres, pour que l'on pût détruire l'une d'elles sans que l'édifice entier fût atteint; et s'il se rencontra quelques hommes hardis pour tenter l'aventure, l'accueil que firent à leurs travaux les puissances d'alors découragea leurs imitateurs. D'un autre côté les tentatives de ce genre, quelles qu'elles fussent, ne pouvaient être conçues dans un esprit suffisamment impartial. Les uns apportaient dans cette critique leurs théories théologiques, les autres, et c'était le plus grand nombre,

poursuivant avant tout la ruine du catholicisme dans celle du mosaïsme paternel, y mettaient toute l'ardeur révolutionnaire : ce n'était de part ni d'autre une critique vraiment positive. Mais, nous le répétons, cette appréciation générale de la Bible avant Jésus-Christ est le fait d'un très-petit nombre. La plupart de ceux qui ont étudié les livres saints se sont bornés jusqu'à nos jours à des critiques de détail véritablement inoffensives. Toute l'audace des commentateurs s'est bornée à disputer bravement sur des faits aussi importants que celui de la maladie plus ou moins propre dont furent frappés les Philistins, quand ils se furent emparés de l'arche sainte.

Nous n'avons à nous occuper ici que des critiques sérieux, de ceux qui risquaient leur tête ou tout au moins leur liberté.

Le premier en date est Spinosa. Né à Amsterdam, de famille juive, il était devenu cartésien. Par une tendance toute naturelle il tenta d'appliquer les procédés scientifiques à l'éclaircissement des livres de sa première religion, et fit paraître à Amsterdam, en 1670, son fameux Tractatus tlieologico-politiciis , le seul ouvrage qu'il ait publié de son vivant, tant il fut effrayé de l'orage qu'il suscita. Il cherche à démontrer que les livres juifs n'ont pas d'autre valeur que tous les autres livres d'histoire, qu'ils n'ont point de privilège spécial qui les dispense de la critique. Il hasarde une théorie du prophétisme, qu'il cherche à faire rentrer dans une théorie plus générale. Il fait voir quelle incertitude règne dans l'intelligence des livres juifs à cause de l'absence de voyelles qui persiste dans ces livres jusqu'à l'apparition delà Massora; il cite cet exemple de l'interprétation donnée par saint Paul dans

une épître aux Hébreux d'un passage de la Genèse., différant de l'interprétation donnée de ce même passage, après l'introduction des points-voyelles dans l'orthographe des livres juifs par les ponctuistes , comme les appelle Spinosa. Là où ceux-ci ont lu . « Et Israël se pencha vers le sommet de son lit, » saint Paul a lu : « Et Israël se pencha sur le haut de son bâton. » Il note au passage un autre mot, le mot yemin, qui a également embarrassé les interprètes, dont les uns ont tenu pour géant, les autres pour mulet, et les derniers pour eaux-chaudes. Spinosa établit sans peine toute la difficulté qu'il y a à déchiffrer un texte donnant lieu à des interprétations si différentes. Mais ce n'est pas tout. Dans un huitième chapitre il discute l'authenticité des premiers livres de la Bible ; il fait voir que le Pentateuque ne peut avoir été écrit par Moïse qui raconterait sa propre mort dans le Deutéronome et dans V Exode des miracles qu'il n'a pas faits ; il montre que ces livres, comme ceux de Josué, des Juges, de Ruth, de Samuel et des Rois, ne sont point l'œuvre des hommes plus ou moins marquants auxquels ils sont attribués, mais plutôt celle d'un ou de plusieurs littérateurs postérieurs qu'il cherche à déterminer.

Nous trouvons ensuite l'ouvrage du père Richard Simon, prêtre de la congrégation de l'oratoire. Son Histoire critique du vieux testament, imprimée à Paris en 1678, fut immédiatement supprimée sur les instances de Bossuet. L'auteur avait beau affirmer dans sa préface qu'il ne travaillait qu'à la consolidation de l'Église; le terrible évêque vit le danger et le supprima. Deux ans après, en 1680, l'ouvrage reparaissait à Amsterdam, ce refuge éternel des philosophes. Il était divisé en trois parties. Dans la pre-

mière, l'auteur traitait du texte hébreu de la Bible, depuis Moïse jusqu'à son époque ; il montrait que les manuscrits sur lesquels on s'appuyait étaient tous postérieurs à Jésus- Christ, que tous étaient loin d'être d'accord, qu'on n'avait sur les manuscrits antérieurs que de très-vagues indications et qu'en somme, il n'y avait pas à montrer une confiance plus absolue en cette sorte de documents qu'on ne faisait pour les histoires de Plutarque ou de Tite-Live. Dans une seconde partie, l'auteur traitait des différentes versions de la Bible et de la valeur qu'il convenait d'accorder à chacune. Dans une troisième enfin il enseignait la vraie méthode pour bien traduire la Bible , montrant combien l'écriture y était obscure, et terminait par une critique des meilleurs auteurs, juifs ou chrétiens, qui avaient écrit sur la Bible. Le livre de Richard Simon est l'œuvre d'un critique supérieur. Toutes les règles de la méthode que Fréret formulera cinquante ans plus tard, sont déjà appliquées dans cette critique du vieux testament avec une sûreté et une précision vraiment remarquables. Astruc, médecin de Louis XV, qui avait fait de la Bible l'étude la plus approfondie, publia à Bruxelles un ouvrage intitulé : Conjectures sur les mémoires originaux dont il parait que Moïse s'est servi pour composer le livre de la Genèse. Il y fait cette remarque que les documents dont se compose la Genèse sont le plus souvent juxtaposés; les mêmes choses y sont racontées plusieurs fois et de façon différente. Pour qu'on en juge mieux, il place côte à côte sur deux colonnes voisines et dans une même page deux récits, qui plus ou moins séparés dans le texte ne semblent pas se rapporter au même fait. Par ce simple rapprochement, l'identité saute aux yeux. 11 en conclut que la Bible n'est

qu'une sorte de compilation. Il note encore que Dieu y porte deux noms différents : Elohim et Jéhovah ; que ces noms ne sont pas employés indistinctement, et que les récits où le premier intervient ont un caractère tout autre que ceux où domine le second. C'est même de cette dissemblance qu'est parti M. Nicolas pour suivre à travers l'histoire juive une lutte entre de soi-disant Eloliistes et de soi-disant Jéhovistes, dont la découverte fait assurément honneur à son imagination, mais qui n'est encore appuyée par aucune espèce de documents.

Nous nommerons encore Volney qui a fait faire un pas si capital à la chronologie des Juifs et qui a enfin ramené le judaïsme aux lois ordinaires de l'histoire. Il apporta dans l'étude de cette grande question un esprit véritablement scientifique, quoique trop imbu encore de préjugés révolutionnaires.

Il nous resterait à passer en revue les travaux de plusieurs critiques allemands ou français , ceux de M. Munck, de M. Kuenen, et l'œuvre si pleine d'aperçus ingénieux de M. Nicolas, mais nous avons hâte de dire quelques mots de ces documents eux-mêmes sur lesquels tant de critiques se sont exercés.

Les livres juifs s'arrêtent à l1 époque des Macchabées; le canon de la Bible ne va pas au delà. Ils sont composés en hébreu, qui est une langue morte depuis la captivité de Babylone. Esdras a coordonné des livres écrits dans une langue qu'on ne parlait plus. Ces livres ne sont pas uniquement des ouvrages d'histoire ; la poésie et le roman y tiennent leur place. Nous trouvons d'abord le Pentateuque composé de cinq parties : Genèse, Lévitique, Nombres, Exode, Deutéronome', 2° le livre de Josué; 3° celui

des Juges', 4° les quatre livres des Rois; 5° les deux livres des Chroniques ou Paralipomènes, sorte de résumé historique, contenant la généalogie delà nation juive depuis Adam. Dans ce que nous venons de citer est contenue l'histoire du peuple juif; çà et là on rencontre bien du roman, comme dans la Genèse, et de la poésie comme les cantiques de Moïse au Deutéronome et dans l'Exode ; mais l'ensemble constitue une œuvre historique. A côté de ces grands livres d'histoire générale, se trouvent placés les livres des prophètes, mélanges de poésie et d'histoire; puis quelques récits épisocîiques contenus dans les livres de Judith, de Tobie, de Jonas, à'Esther et de Daniel. Tout le reste appartient à la poésie : Ce sont le livre de Job, les psaumes de David, les Proverbes , VEcclésiaste, la Sagesse, l'Ecclésiastique, le Cantique des cantiques, et les Lamentations de Jérémie. Il est inutile de faire apprécier la richesse d'une semblable littérature et les ressources qu'elle présente au philosophe pour former son jugement sur les mœurs, le caractère, les aptitudes et le génie du peuple qui l'a créée.

Nous avons vu plus haut que le Pentateuque n'était point l'œuvre de Moïse, et paraissait appartenir à une époque beaucoup plus rapprochée. Cette époque ne peut être fixée avec précision. On oscille dans une période de 500 ans, entre Salomon et l'époque de la captivité. Le Pentateuque étant écrit, paraît-il, dans la même langue que les prophètes, on est porté à penser que les deux ouvrages sont du même temps.

En ce qui concerne la chronologie juive, nous pouvons dire d'une façon générale que l'incertitude augmente à mesure que l'on remonte dans le passé. Suivant Volney,

on peut l'établir jusqu'à Samuel d'une façon supportable; entre Samuel et Josué, on ne doit rechercher qu'un à peu près; au delà il n'existe rien. Nous ne possédons aucun renseignement exact sur les méthodes en usage chez les anciens Hébreux pour mesurer le temps. La Bible raconte qu'ils comptaient, avant la captivité, par jour, mois et année. Le jour commençait probablement le soir; mais où commençait le soir? La longueur du jour ne semble pas avoir été une mesure précise. Quant à la subdivision du jour, et aux moyens mécaniques nécessaires pour l'établir, il n'en est fait aucune mention. Peut-être cependant connaissaient-ils l'usage du cadran solaire, s'il faut en croire un passage du livre d'Isaïe, où il est dit que l'ombre rétrograda. La semaine porte en hébreu le nom de schbouah, ce qui veut dire septaine. Les jours, sauf le dernier, sont désignés par leurs numéros d'ordre; le dernier seul s'appelle sabbath ou repos. Le mois s'appelle chodesch ou renouvellement, ce qui fait supposer qu'il allait d'une nouvelle lune à l'autre; dans les derniers temps de la monarchie, on célébrait les néoménies. Schanah ou année signifie répétition.. Le Pentateuque place le commencement de l'année à l'époque de la maturité du froment et sa fin à la récolte des fruits; c'est une sorte d'année lunisolaire grossièrement déterminée , et probablement empruntée aux Chaldéens.

Si l'on prend les livres historiques des Juifs, on constate une parfaite incohérence dans les indications des années des règnes, quoique les variations oscillent entre des limites assez restreintes. « Comment concilier, dit « Volney, les hautes idées que l'on a voulu se faire de « l'origine et de la nature de ces livres juifs avec l'inexac-

« titude, les négligences, les fautes matérielles de leur « rédaction qu'on ne peut mettre toutes à la charge des « copistes ; si les calculs eussent été clairs et bien or- « donnés ; si les sommes partielles eussent été contrôlées « par une addition résumée, les copistes n'eussent point « commis tant de divagations. Ce désordre de la chroni- « que des rois est une preuve sensible qu'aucune auto- « rite publique n'a présidé à sa confection, qu'elle n'est « point un ouvrage officiel, mais le travail volontaire d'un « ou de plusieurs individus, sans caractère authentique, « et dont le nom par cela même n'a point été apposé. » Les indications que l'on possède sont suffisantes pour permettre une série chronologique jusqu'à Samuel. Au delà, c'est une approximation de plus en plus éloignée, et pour Moïse et les temps antérieurs, non-seulement les documents font défaut, mais il est inadmissible que ces documents aient pu exister. Gomment eût- il été possible à Moïse de raconter la vie de peuples pasteurs qui ne possédaient aucun moyen quelconque de conserver le souvenir des événements? Gela n'est pas croyable et se trouve contredit par la force même des choses, plus puissante que toutes les sortes de documents.

DES CONDITIONS d' APPLICATION DELA METHODE POSITIVE A LA SOLUTION DU PROBLÈME DE MOÏSE.

En parlant de Fréret, dans le cours de cette leçon, nous avons dit qu'il avait formulé presque toutes les règles essentielles de la méthode d'observation en sociologie, et qu'il ne leur manquait véritablement qu'une systématisa-

tion positive. Cette systématisation est possible aujourd'hui. Des sciences qui naissaient à peine au temps de Fréret, d'autres qui n'étaient pas nées encore, sont aujourd'hui pleinement constituées et permettent de déterminer ces réactions réciproques de l'ensemble sur les parties, et des parties sur l'ensemble, qui sont le fond même de toute systématisation. La Biologie, la Sociologie et la Morale vont nous fournir des principes qui, il y a un siècle , n'étaient pas établis d'une façon positive, et qui nous seront du plus utile secours pour compléter cette méthode d'observation sociologique. D'autre part la philosophie des sciences, qui n'existait pas avant Auguste Comte, nous présentera des renseignements précieux sur l'art d'observer dans les sciences, et principalement dans les sciences inférieures, où cet art a été définitivement fondé. L'observation astronomique est en effet le plus parfait modèle que l'on puisse se proposer. Cette perfection tient surtout à ce que les observations astronomiques sont le point de départ de prédictions vérifiables, et que la valeur des observations se trouve tôt ou tard jugée par leurs résultats. C'est encore en astronomie qu'éclate avec le plus d'évidence cette réaction mutuelle de l'observation sur la théorie, que les critiques n'ont pas voulu voir, et qui est cependant la base de tout perfectionnement sérieux dans les sciences. On n'observe point pour le plaisir d'observer. On observe pour découvrir les lois de succession et de similitude qui relient entre eux les phénomènes correspondants; et l'on ne saurait trop insister sur ce point capital que, non-seulement les phénomènes observés servent de base aux théories, mais surtout que les théories sont le moyen fondamental de perfectionner les méthodes d'observation. L'astronomie

offre jusqu'à l'évidence la preuve de cette proposition.

On observe d'abord grossièrement le coucher et le lever d'une étoile, c'est-à-dire des temps et des directions. Viennent les Grecs, qui, ayant fondé la géométrie abstraite, construisent une théorie géométrique sur la marche de ces phénomènes célestes, ce qui permet des prévisions plus précises. Mais comme les prévisions ne se sont point réalisées, on conclut que les observations sont insuffisantes ou mal prises, et l'on perfectionne aussitôt la méthode d'observation, afin de pouvoir raisonner sur des phénomènes mieux établis. La théorie seule pouvait suggérer et diriger l'invention de procédés nouveaux mieux appropriés. Grâce à elle, grâce à cette réaction salutaire de la théorie sur l'art d'observer, on est conduit à deux progrès dont l'importance est capitale dans la science. Le caractère de l'un et de l'autre est d'opérer sur les observations brutes une défalcation, qui tient compte de la position de l'observateur et permet de rendre les observations à la fois plus comparables et plus précises. Avant la découverte de la théorie des Réfractions et de la théorie des Parallaxes, les observations de deux individus différemment placés ne pouvaient jamais être concordantes.

La parallaxe tient compte de la position excentrique de l'observateur, et ramène les observations à ce qu'elles seraient si l'observateur était au centre de la terre. Grâce à cette défalcation, toutes les observations sont prises comme si tous les observateurs étaient placés en ce même point. On fait un pas de plus, et pour le cas des planètes, on défalque l'influence de la position du centre de la terre. Par une nouvelle parallaxe, on ramène les observations à ce qu'elles seraient si tous les observateurs étaient placés

au centre du soleil. Par la théorie des réfractions, on défalque l'influence variable du voile gazeux à travers lequel nous observons, et l'on ramène les observations à ce qu'elles seraient si nous n'avions pas d'atmosphère. Enfin, grâce à une théorie plus savante, on a pu tenir compte de l'aberration de la lumière et de la nutation de l'axe de la terre. C'est ainsi que par d'admirables acheminements, l'observation brute fut peu à peu soumise à une suite de défalcations, qui rendirent les résultats comparables entre eux en dégageant toute influence de la situation propre à l'observateur.

Pour clore la série des grandes découvertes, Newton, appuyé sur la géométrie générale et sur la mécanique définitivement constituée, fonde la mécanique céleste, expression vraie de cette réaction puissante des sciences inférieures sur les supérieures à laquelle est dû le progrès simultané de l'observation et de la théorie. Nous ferons remarquer, en terminant ces quelques considérations, que la théorie ne perfectionne pas seulement l'observation en lui donnant un degré de précision qu'elle n'avait pas, mais aussi et surtout en éliminant les observations purement oiseuses et en fixant une destination aux observations.

L'observation sociologique doit nous présenter tous ces caractères, mais en même temps la complication croissante et les caractères spéciaux résultant de la nature même des phénomènes auxquelles elle s'applique. En dehors de la méthode de filiation qui lui est propre, elle empruntera directement aux sciences inférieures leurs méthodes d'investigation et en particulier la méthode comparative. Mais ce qu'elle appliquera par-dessus tout et c'est là-dessus principalement que nous voulons insister, c'est la méthode

de défalcation, que nous avons trouvée en astronomie. Cette théorie des coefficients de défalcation prend en sociologie une telle extension que toutes les règles de l'art d'observer en cette science, y sont, pour ainsi dire, contenues. Nous appliquerons le coefficient de défalcation personnelle, qui tient compte des caractères intellectuels et moraux de l'observateur ; le coefficient de défalcation de jjosition, qui tient compte de la situation sociale de l'individu : le narrateur est-il contemporain du fait qu'il rapporte? Est-il intéressé ou non dans l'affaire ? S'il s'agit d'une bataille, est-il chef ou soldat? Est-il gouvernant ou gouverné? nous appliquerons enfin le coefficient de défalcation de V époque, non-seulement parce que nous avons à tenir compte du moment où a vécu l'historien, delà distance plus ou moins grande qui le sépare des événements qu'il raconte, mais surtout parce que nous devons faire un cas principal de la nature de la théorie générale qui, à une époque donnée, dominait l'observateur. Seul le positivisme pouvait fournir des règles sur ce dernier point, puisque seul, il a su apprécier jusqu'ici les différentes théories qui ont occupé la scène de l'Humanité.

La première chose qu'il importe d'établir, en abordant la théorie de Moïse, c'est qu'il ne faut point s'attacher dans ce cas, comme dans tous les cas analogues, à une prévision que le problème ne comporte pas. Les documents sont trop insuffisants pour qu'on puisse rechercher autre chose qu'une simple approximation. Vouloir aller au-delà c'est faire du roman et non de l'histoire, c'est se condamner à rejoindre dans l'inutilité et l'oubli la meilleure partie des livres que le mosaïsme a suscités. On admire trèscertainement les Macchabées de Haendel, et le type de

Moïse qu'a créé Michel-Ange, mais on se garde bien de leur demander ce qu'ils savent des Macchabées ou de Moïse ; car personne ne s'imagine qu'ils ont fait là de l'histoire. Cependant la plupart, des ouvrages qui se rapportent au judaïsme ne sont pas plus vrais et sont assurément moins intéressants et moins beaux. D'ailleurs il faut bien remarquer que plus la précision est impossible à atteindre, moins aussi elle est nécessaire ; car à ces époques de l'histoire humaine où les documents nous font défaut, le mouvement social est d'une lenteur si majestueuse que l'erreur de quelques années, de cinquante ans, d'un siècle peut-être, serait moins grave que l'erreur de quelques jours, de quelques heures même dans l'histoire de notre temps.

Nous aurons pour nous diriger dans ces études difficiles deux guides dont le secours a fait défaut à la plupart de ceux qui nous ont précédés; une théorie positive de la nature humaine, et la sociologie. Sans une théorie de la nature humaine, mieux vaut ne pas faire d'histoire, puisqu'on ne saura point apprécier ce qui est possible de ce qui ne l'est pas, ce qui est important de ce qui est secondaire. 11 faudra croire sur parole les récits les plus merveilleux, puisqu'on ne connaîtra pas entre quelles limites précises peut varier la nature humaine, l'intelligence des hommes et leur moralité. Ne faut-il pas, suivant la très -juste remarque de Hume, considérer tout fait énoncé qui suppose une puissance mentale et morale exagérée, comme non moins impossible que celui qui suppose une taille ou une durée supérieure aux limites moyennes généralement constatées. Nous ferons donc un usage constant de cette théorie positive, telle que nous la trouvons condensée dans le tableau cérébral donné par Auguste Comte. Nous n'avons pas à

en parler ici avec détail. Nous nous contenterons de rappeler quelques-uns des théorèmes généraux que cette théorie a définitivement établis :

1° Quelle que soit leur origine, d'ailleurs inaccessible, il existe entre les hommes une parfaite identité dans les caractères fondamentaux qui les constituent ; tous les hommes sont construits sur un type commun; ils sont semblables, et cette similitude s'étend jusqu'aux animaux supérieurs, ce qui est la base même de la méthode comparative en biologie. Nous avons assez insisté sur ce point au début même de cette leçon pour qu'il soit inutile d'y revenir ici.

2° Mentalement et moralement, l'espèce humaine est médiocre ; elle n'est capable en général ni de très-grandes vertus, ni de très -grands vices; une intelligence vraiment supérieure est la chose du monde la plus rare; et ce qui fait défaut par-dessus tout, c'est le génie abstrait, celui qui découvre les lois, celui qui invente, celui qui construit.

3° Tout perfectionnement se transmet et se fixe par l'hérédité, et les générations en s'accumulant produisent ces différences profondes qui se manifestent entre les peuples. De là les races, ce phénomène purement sociologique, quoi qu'en aient dit nos modernes métaphysiciens.

4° Le résultat de tout travail mental est la prévision, d'où dépend l'action. Cette disposition, cette aptitude à faire des prévisions nous est commune avec les animaux, et c'est elle que nous voyons se manifester dans l'histoire sous les formes les plus diverses, depuis les jongleries des sorciers fétichistes, les prophéties et les oracles, jusqu'aux prévisions précises de la science.

Un dernier mot sur la sociologie. La sociologie abstraite

tant statique que dynamique sera le fondement même de nos observations et de nos théories concrètes.

La statique sociale nous a fait reconnaître sous des formes diverses l'existence spontanée dans toute société humaine de la Propriété, de la Famille, du Langage et de la Religion. Nous savons qu'à mesure que les fonctions se multiplient en se divisant, le concours tend également à s'accroître ; ce qui nous fait proclamer la nécessité d'un gouvernement.

La dynamique sociale nous a enseigné la loi des trois états. Nous connaissons par quelles phases nécessaires l'esprit humain est passé, quelles modifications successives ont subies dans leur développement l'intelligence, le sentiment et l'activité.

Nous avons donc à nos côtés pour nous éclairer et nous diriger les guides les plus sûrs que jamais hommes aient possédés. Nous n'allons plus à l'aventure ; nous voyons le but vers lequel nous marchons; nous sommes en mesure d'apprécier avec justice les événements et les hommes et de ne rien omettre de ce qui dans le passé peut avoir servi et honoré l'Humanité. Nous commencerons dans la prochaine séance l'appréciation de Moïse.

Page 1