FONDATION
(Moïse.)
Nous avons, dans notre dernière séance, reconnu l'importance du problème de Moïse; nous avons analysé sommairement les documents sur lesquels il repose; nous nous sommes entretenus à ce propos de la critique historique, et finalement nous avons posé les principales règles de la méthode positive d'observation en sociologie.
Nous sommes suffisamment armés pour entreprendre aujourd'hui l'appréciation directe de la civilisation hébraïque.
Nous répéterons en commençant ce que nous disions dans notre dernière leçon : la théorie de Moïse ne peut être qu'approchée; nous n'avons pas entre les mains des éléments suffisants pour mettre dans la solution du problème l'étonnante précision que beaucoup de nos prédéces-
seurs y ont apportée ; et il n'est pas dans notre intention d'encourir le même reproche, de tomber dans la même faute et d'éprouver le même échec.
Cette étude de la civilisation hébraïque nous demandera deux leçons : dans la première, nous l'apprécierons depuis son berceau jusqu'à la captivité de Babylone, l'an 588 avant J.-C; c'est la civilisation hébraïque proprement dite. Dans une seconde, nous embrasserons la période qui va du retour de la captivité à la ruine de Jérusalem par Titus, et qui comprend plus particulièrement la civilisation juive; puisque tous les Israélites ne revinrent point de Babylone et que ce qui subsista de ce petit peuple se groupa autour de la tribu de Juda.
La Palestine est le lieu où s'est développée cette civilisation monothéique. Elle s'étendait entre le 31e et le 33e degré de latitude nord et entre le 32e et ie 35e degré de longitude est. C'était une superficie totale d'environ treize cents lieues carrées, c'est-à-dire l'étendue de quatre ou cinq de nos départements français, tout au plus. Elle était baignée à l'ouest par la mer, arrosée par le Jourdain, traversée par les contreforts du Liban, bornée à l'est et au midi par le désert. Avec quelles civilisations, avec quels peuples, la population de la Palestine se trouva-t-elle en contact? Quelle fut sa situation sociologique, non moins importante à connaître, sans aucun doute, que sa situation climatérique? Les habitants de la Palestine étaient en rapport, au sud et à l'est,;avec les Arabes nomades du désert; mais à l'est, le désert franchi , on se heurtait aux grandes théocraties de l'Euphrate et du Tigre, Babylone et Assur, vieilles civilisations disparues , dont un petit nombre de chercheurs ont retrouvé de nos jours quelques imposants
débris. Si l'on continuait vers l'est, on rencontrait les Mèdes et les Perses. Au nord de la Palestine, existaient des peuples sédentaires mais dispersés ; c'étaient les gens de Damas, ceux deTyr et de Sidon, ces derniers, peuples commerçants, riches, puissants par leurs colonies, cherchant leur développement vers la mer et ne demandant que la paix à leurs voisins du même continent. A l'ouest et longeant la mer, vivait cette petite peuplade de Philistins, active, guerrière, indomptable, qui fut le perpétuel tourment du peuple juif, la plaie toujours saignante de son flanc. Au midi enfin et inclinant vers l'ouest, on trouvait, au delà du désert, la grande civilisation égyptienne, mère immortelle de la civilisation occidentale. Les relations furent constantes entre la Palestine et toutes ces nations ; les guerres, les alliances, le commerce firent naître des rapports incessants ; les Juifs, suivant la sagesse qu'ils montrèrent et les chefs qui les conduisirent , y trouvèrent tour à tour la source de leur prospérité ou la cause de leur anéantissement.
Achevons ce court exposé de la situation par quelques données sur la situation chronologique: nous connaissons les conditions d'espace; voyons les conditions de temps. Les chiffres que nous allons donner, surtout à mesure que l'on remonte dans la série des âges, n'ont pas une valeur absolue, ce qui ne suppose pas cependant qu'ils soient arbitraires; mais au delà d'une certaine époque, ils sont tellement incertains, que toute leur valeur est une valeur logique , consistant surtout à fixer nos idées , à sortir d'une indétermination toujours fâcheuse.
La première période, qui comprend depuis la naissance de Moïse jusqu'au sacre de Satil par Samuel, s'étend de l'année
1491 avant J.-C. à l'année 1096. La seconde période, qui comprend depuis le sacre de Saûl jusqu'à la captivité de Babylone, s'étend de l'année 1096 à l'année 588. La troisième période enfin, qui commence à la captivité et se termine à la dispersion des Juifs et à la ruine de leur nationalité politique sous Titus, se prolonge jusqu'à l'an 70 après J.-C. La durée totale de ce grand phénomène sociologique est donc de 1,561 années, et si l'on y ajoute les 1,800 ans environ qui nous séparent de l'époque de la dispersion, nous trouvons que le mosaïsme a aujourd'hui une existence de 3,361 années!
A quelle race appartenaient les Hébreux? Sans attribuer à la langue toute l'importance qu'on a prétendu lui donner, elle est encore cependant le meilleur caractère d'une commune origine entre certains peuples, ce qui constitue ce qu'on a appelé la race. Nous nous sommes assez étendus, dans la dernière séance, sur la question des races, pour qu'on ne se méprenne pas ici sur notre pensée, et nous n'avons pas à répéter que le mot race n'implique pour nous aucune idée de différence physiologique caractéristique. Par la langue les Hébreux appartiennent donc au groupe des Sémites. Ce groupe est originairemeiK établi dans un espace compris entre la mer Rouge et la Méditerranée à l'ouest et au sud, le Tigre et l'Euphrate à l'est, le Taurus au nord. L'Hébreu, l'Arabe, le Chaldéen, le Syrien, le Phénicien, le Carthaginois et le Chananéen étaient des Sémites. Tous ces peuples parlaient une même langue, dont les dialectes différaient assez pour qu'ils ne pussent se comprendre entre eux, mais présentaient des racines semblables, preuve constante de l'unité philologique. Beaucoup de mots d'ailleurs étaient les mêmes
chez plusieurs populations : à Carthage, le mot par lequel on désignait les Suffètes était celui-là môme par lequel les Israélites désignaient les Juges. Moïse et Annibal parlaient une même langue. Est-il un exemple plus frappant de la fausseté de cette théorie des races que celui de cette race sémitique, d'où sont surgies tant de civilisations différentes : intellectuelle et guerrière, comme celle de la Chaldée ; nomade, comme celle d'Arabie; agricole, comme celle de Moïse; commerçante, comme celle de Tyr ou de Carthage, sa colonie?
Ces Hébreux étaient donc des Sémites, parlant la même langue que les peuples dont ils deviendront les voisins quand ils se seront emparés de la Palestine , Phéniciens, Arabes et Chaldéens. Au moment où surgit Moïse, qui devait imprimer à ce peuple une direction si extraordinaire., les Hébreux constituaient, s'il faut en croire la Genèse, l'Exode et les prophètes, une tribu nomade et pastorale, possédant tous les caractères propres à ces sortes de populations. C'étaient de simples Bédouins, et si Auguste Comte a placé au calendrier positiviste Abraham et Joseph, ce n'est pas qu'il ait eudesrenseignementsprécis sur cesdeux patriarches fameux, c'est qu'ils sont les seuls représentants de cet état primitif que la tradition ou la légende, si l'on préfère, nous aient conservés. En ce qui concerne plus particulièrement Joseph, M. Rougé paraît avoir retrouvé en Egypte une histoire assez semblable à celle de la Bible. Quoiqu'il en soit, ce petit peuple hébreu, après une vie errante plus ou moins prolongée, avait fait, comme font la plupart des nomades, et comme font encore les Bédouins de nos jours, comme Ta très-bien remarqué Volney : ils avaient été demander à l'Egypte une protection qui leur assurait la se-
curité en échange de l'indépendance. Établis à l'entrée du pays, ils s'y étaient considérablement multipliés, et prenant goût à la vie sédentaire, ils seraient devenus un danger pour les maîtres du pays, si ceux-ci n'avaient cru prudent de les réduire en esclavage et de les employer à la construction de leurs digues ou de leurs pyramides ; à un moment même ils ordonnèrent la mort des nouveaunés, et ce fut comme par miracle que Moïse échappa à ce massacre.
Deux caractères principaux distinguent toutes les populations nomades et les Hébreux au temps de Moïse n'étaient pas encore assez attachés à la vie sédentaire, pour les avoir dépouillés. En premier lieu, ils étaient fétichistes. Le Fétichisme, comme nous l'avons vu, guide les premiers pas de l'Humanité. Tout homme, en naissant, comme tout peuple en formation, est naturellement fétichique; il conçoit ce qui est le plus simple à concevoir, il prête au monde ce qu'il sent en lui. Il est aussi absurde de supposer un peuple monothéique de naissance que de supposer un enfant à la mamelle qui trouverait du premier coup la quadrature de la sphère. D'ailleurs, comment ne pas admettre ce premier état fétichique du peuple hébreu, quand vous en voyez les traces persistantes et ineffaçables dans toute la suite de son histoire, au moins jusqu'au temps de la captivité? Les livres saints et en particulier ceux des prophètes sont remplis de témoignages à cet égard : « Car vous serez honteux, dit Isaïe,à cause des chênes que vous avez honorés ; et vous rougirez des jardins que vous avez choisis. »
La Genèse ne nous raconte-t-elle point que Rachel, fuyant avec Jacob la maison de son père Laban, emporte les fétiches sacrés du foyer domestique?
C'est le grand sujet de bataille de tous les prophètes ; jamais un peuple ne mit autant de ténacité à garder ses vieilles croyances. Jusqu'au bout il adore des pierres, il se taille des idoles dans le chêne, et il respecte des bois sacrés. Gomme tout cela démontre peu ces merveilleuses dispositions monothéiques que lui accorde M. Renan ! Le peuple juif, comme tous les peuples, a mis fort longtemps à dépouiller le vieil homme; Moïse, en brisant ses fétiches, l'avait soumis du premier coup à une épreuve trop rude, et Mahomet fut peut-être plus sage lorsqu'il conserva à l'adoration de ses fidèles la fameuse pierre noire de la Kaaba.
En second lieu, ce peuple nomade manquait absolument d'organisation politique. La famille, gouvernée par le patriarche, la tribu soumise à quelques anciens, de temps à autre, sous le coup de la nécessité, pour attaquer ou se défendre, l'union fortuite sous un seul chef; aucune espèce de lois, tout au plus quelques usages ; la puissance suprême du père de famille, ayant droit de vie et de mort, maître absolu des personnes et des biens, telle dut être élémentairement la constitution hébraïque.
Donc, absence d'organisation politique, comme d'organisation religieuse, puisque, chez les fétichistes, chacun est maître de se choisir ses dieux, de les prendre où il lui convient, et de les honorer comme il l'entend.
Moïse dut se proposer un triple but, ou, si l'on préfère, un but principal subordonné à deux importantes conditions.
Le but suprême fut une révolution religieuse : faire passer au monothéisme une population toute fétichique. Révolution immense, réclamant de son auteur autant de
puissance intellectuelle que de puissance morale, un génie de premier ordre, joint à un caractère vraiment surhumain. Le but est par lui-même si peu impossible à atteindre que nous verrons plus tard Mahomet réussir encore dans une tentative semblable; mais il faut pour cela un plan si bien arrêté, si parfait dans les moindres détails et si complet ; il faut en outre une telle audace pour l'entreprendre et une telle fermeté pour le mener à bien, que les formules de l'admiration sont insuffisantes et que l'on excuse les hommes pour avoir cru si longtemps que de telles choses ne pouvaient être accomplies qu'avec l'assistance d'un Dieu.
Mais Moïse se serait vainement efforcé de modifier le peuple hébreu dans les conditions nomades où il se trouvait encore. L'état sédentaire et agricole était la condition première de toute révolution religieuse ; car ce n'était pas seulement pour le vain plaisir de donner à sa nation une conception plus élevée du monde, qu'il entreprenait d'opérer une semblable révolution, c'était surtout pour assurer la moralisation beaucoup plus parfaite qui en était la conséquence. C'étaient donc des mœurs et des lois nouvelles, c'étaient des prescriptions de toute nature qu'il s'agissait d'établir avec le secours d'un culte et de rites appropriés, toutes choses incompatibles avec l'état nomade et nécessitant l'état sédentaire. Moïse se proposa donc une révolution économique : faire d'un peuple nomade un peuple sédentaire et agriculteur .
Enfin une dernière condition était nécessaire par l'absence même de toute transition graduelle entre deux états si éloignés : c'était une révolution militaire. Si Moïse avait dû élever lentement son peuple à l'état séden-
taire et agricole, et lui choisir d'abord une contrée inculte qu'il aurait défrichée peu à peu, il aurait pu mourir sans avoir obtenu, quant à l'installation du monothéisme, le plus médiocre résultat. Il fallait qu'il réunît en ses mains tous les pouvoirs, qu'il fût chef incontesté, qu'une hiérarchie s'établît dans toutes les parties de cette nation ; et pour cela il fallait qu'on fît la guerre, que le sentiment du danger groupât autour du plus intelligent et du plus énergique toutes les forces et toutes les volontés. Une fois la population aguerrie, le passage direct de l'état nomade au sédentaire était facile, puisqu'il ne s'agissait plus que de choisir entre tant de pays fertilisés celui qui convenait le mieux, d'en chasser ou d'en exterminer les habitants et de se mettre en leur place, procédé barbare, mais toujours commode.
Ces trois révolutions, religieuse, militaire et économique, ne pouvaient évidemment aboutir que si un même homme était capable de les concevoir, de les préparer, et de les achever. En cette circonstance, cet homme fut Moïse. Mais là surgit de suite cette grande question : Si le peuple hébreu fut conduit par Moïse au monothéisme, qui y conduisit donc Moïse lui-même? Moïse, quel que fût d'ailleurs son génie, était-il plus capable qu'aucun autre Hébreu de croire spontanément en un seul Dieu ?
Moïse comme tout autre naquit fétichiste, et il le fût demeuré sans doute si des circonstances heureuses n'eussent fait de lui le disciple des théocrates égyptiens. Le problème se réduit donc à un seul point : les théocrates croyaient-ils en un seul Dieu? Nous répondrons que les théocrates les plus éminents devaient, sans nul doute, par-
ticiper à cette croyance. Les catholiques ont infiniment exagéré la difficulté d'une telle création. A les croire, les seuls penseurs du monde juif et chrétien auraient pu s'élever si haut. Une telle prétention est inacceptable. Les conceptions de saint Augustin et de saint Jérôme sont évidemment inférieures à celles d'Archimède ; et leurs déclamations toujours vagues ou larmoyantes, malgré l'élévation de leurs sentiments sociaux, ne peuvent entrer en comparaison avec les découvertes vraiment merveilleuses du savant grec. Saint Paul est peut-être le seul homme d'entre les fondateurs du catholicisme dont le génie soit à la hauteur de ces grands esprits de l'antiquité. Les Aristote, les Platon, les Socrate et toutes les écoles qui en sont sorties croyaient en un seul Dieu. Ce n'est donc pas une sorte de privilège conféré au peuple juif et au peuple catholique que cette conception monothéique propre à tous les penseurs d'une civilisation suffisamment développée.
L'idée d'un Dieu unique et tout-puissant suppose une longue élaboration abstraite et par conséquent une classe spéculative. Il faut qu'un certain nombre d'hommes ait eu du loisir pour faire des observations prolongées, saisir ce qu'il y a de commun entre les divers phénomènes, en faire des groupes distincts et donner à chacun un Dieu pour le présider. Plus tard, le même effort cérébral qui conduit les hommes au polythéisme les conduit au monothéisme : quoique plus difficile et plus important, ce passage s'accomplit en vertu des mêmes procédés. L'abstraction plus cultivée détruit un à un les dieux multiples et ne laisse enfin debout que le Dieu de Moïse et de saint Paul, le Dieu d'Aristote et de Platon.
Ce sont des prêtres et des philosophes qui sont arrivés à cette conception, après des efforts séculaires, après des observations sans nombre, après des essais de toutes sortes, à travers des obstacles et des dangers incessants. Vouloir qu'une population ou qu'un homme ait pu spontanément s'élever à l'idée d'un Dieu unique, c'est admettre une impossibilité cérébrale aussi réelle que l'impossibilité matérielle la mieux constatée. Dans tous les sacerdoces, cette idée a plus ou moins surgi, et dans le polythéisme grec lui-même, la création de Jupiter, maître des hommes et des dieux, n'est pas très-éloignée de la conception monothéique proprement dite. A la vérité ce Dieu unique n'est pas partout le même, et ce serait faire erreur que de confondre le Dieu hébreu avec le Dieu grec. Surgis l'un et l'autre de la culture abstraite, ils sont les produits de moyens tout différents. Le premier est un Dieu sociologique, le second est un Dieu cosmologique. Le premier est sorti de la contemplation des sociétés : le spectacle de l'unité résultant d'une même impulsion, celui d'une hiérarchie sociale dont toute stabilité semblait dépendre, la conviction que les choses, dans les affaires humaines, devaient aller d'autant mieux qu'elles étaient plus concentrées dans une même main, conduisirent les penseurs à admettre que l'ordre et la régularité des phénomènes naturels devaient avoir une source analogue et ne reconnaître qu'une direction. Mais ce Dieu porte l'image de son origine. C'est un Dieu tout humain, c'est un tyran , que nos moindres affaires intéressent ; il se passionne; il punit, il récompense, il prend parti dans les querelles, il a d'impardonnables caprices; il est parfois généreux et souvent terrible. L'autre Dieu, au
contraire, est le Dieu des philosophes, le Dieu de la science grecque, le Dieu demeuré seul quand tous les autres ont été chassés de l'Olympe par la découverte des lois naturelles; Dieu faible, Dieu timide, qui sent combien son empire est mal assuré; qui redoute le sort des Dieux auxquels il a succédé ; qui s'est fait constitutionnel et espère se maintenir à force de complaisance et de nullité.
Quelle que fût son origine, l'idée d'un Dieu unique eut une importance morale incontestable. Le polythéisme était absolument incapable de concevoir le plan d'une direction morale suffisante, et cela se comprend si l'on se rappelle que dans le culte polythéique les vices avaient leurs dieux comme les vertus. Ne fallait-il pas honorer la divinité en cultivant ce qui lui était cher? Il y avait comme une sorte d'équivalence entre tous les aspects de notre nature, et rien ne pouvait être plus contraire à une systématisation morale qui recherche l'unité dans une prépondérance incontestée de nos meilleurs penchants. Cette coordination ne pouvait être opérée que par la conception monothéiste, ennemie de la dispersion, qui prêche l'ordre, le ralliement, qui veut établir partout, et dans la morale comme ailleurs, cette unité absolue qu'elle reconnaît dans l'univers. Or cette morale systématisée fut connue et enseignée par les Egyptiens, et cela seul serait pour nous une raison suffisante de croire qu'ils n'étaient pas étrangers à la notion d'un Dieu unique dont cette morale est sortie. C'est donc à lui que Moïse a emprunté tout à la fois son Dieu et son Décalogue. Il est véritablement absurde d'imaginer qu'un peuple nomade eût pu trouver le Décalogue quand on songe à ce qu'il a fallu d'observations, d'efforts, pour arriver à poser des règles morales infiniment plus simples que la
— 1 17 — moindre d'entre celles qui y sont placées. Cet humble précepte « Tu honoreras ton père et ta mère » représente des siècles de penseurs et de moralistes, si l'on réfléchit qu'au début de l'espèce, l'habitude n'est pas d'honorer son père et sa mère, mais de les manger quand on a faim. Toutes ces règles morales, et en particulier celles du Décalogue, qui sont un essai de morale universelle , sont l'œuvre de théocraties séculaires où des générations de prêtres ont lentement apporté les perfectionnements voulus, sous l'influence de conceptions théologiques toujours améliorées.
Nous trouvons une dernière preuve de cette allégation, que les sacerdoces théocratiques ont dû arriver au monothéisme par leurs représentants les plus éminents, dans le secours qu'une telle conception apportait naturellement à leur politique. Etait-il rien en effet de plus favorable à leur gouvernement que le spectacle de cette unité ?xjue cette concentration des forces de l'univers entre les mains d'un seul Dieu ? En face de ces tiraillements perpétuels dansle gouvernement des choses humaines que créait ce partage de l'autorité entre les prêtres de cent dieux, quelques-uns n'ont-ils pas caressé ce rêve d'un monothéisme final fondant Tordre sur l'unité du pouvoir? Le polythéisme, par la raison opposée, devait être cher aux guerriers, qui trouvaient leur intérêt dans les rivalités sacerdotales et affermissaient leur pouvoir par ces divisions. Il est très-probable que des tentatives de colonisations monothéiques ont dû plus d'une fois être faites par les prêtres du Nil et de l'Euphrate, à qui de telles expériences étaient interdites dans leur propre pays ; mais, à la vérité, il est certain que si plusieurs de ces entreprises ont eu lieu, une seule, celle de Moïse, a réussi.
Le plan de Moïse peut se résumer ainsi : Faire passer une population fétichique à V état monothéique , de manière à pouvoir réaliser en elle la coordination morale que comporte un tel état.
L'histoire de Moïse sauvé des eaux par une fille de Pharaon doit être authentique : elle explique mieux que toute autre chose la manière dont il fut élevé et instruit. Commis aux soins des prêtres égyptiens, il fut initié à toutes les connaissances, à tous les secrets, à toutes les créations du sacerdoce; il puisa là évidemment et la conception d'un seul Dieu et celle d'une morale coordonnée. Faut-il ajouter que Moïse était doué d'un véritable génie ? Quand la pensée de faire de son peuple autre chose qu'un peuple nomade à demi esclave germa dans sa tête, il fit un choix dans les plus beaux résultats de cette civilisation égyptienne qui avait été l'étude de sa vie, et n'en prit que la partie la plus pure et la plus élevée. 11 fit dans un cas beaucoup plus compliqué ce qu'avaient fait les Phéniciens empruntant leur écriture à l'Egypte, mais dégageant la partie phonétique de la partie hiéroglyphique de cette écriture.
Si Moïse était poussé par ses spéculations vers une révolution monothéique, le peuple hébreu d'autre part était admirablement préparé à la subir. Tombés dans une sorte de sujétion, ils étaient employés aux métiers les plus vils et les plus pénibles, et quelque dégradation que cette sorte d'esclavage leur eût imprimée, ils devaient avoir l'incommensurable désir de sortir d'une telle position. Moïse n'avait donc qu'à exploiter ces sentiments pour les déterminer sans peine à le suivre.
En second lieu, le peuple hébreu était toujours fétichiste
et c'était là une condition importante pour le succès de l'entreprise, car on n'avait pas à redouter l'opposition d'une caste sacerdotale dont les intérêts seraient contraires à cette grande révolution.
En troisième lieu, le peuple hébreu était demeuré suffisamment nomade pour ne posséder encore aucune des institutions propres à un état sédentaire,, et Moïse n'avait pas à lutter contre un pouvoir politique qui se serait opposé, comme les prêtres, à tout changement. D'un autre côté, cet état mal défini permettait un facile retour à l'état nomade proprement dit, sans parler du charme naturellement attaché à cette situation vagabonde et qui doit toujours attirer les populations qui l'ont connu. Moïse n'avait donc pas à faire violence à son peuple pour l'arracher à sa nouvelle patrie et le mener aux lieux où devaient s'accomplir ses destinées.
Lui-même n'avait cessé d'être en communication avec sa famille et sa tribu ; sa mère avait été sa nourrice dans le palais des Pharaons, et la situation exceptionnelle que la faveur du sort lui avait faite devait inspirer aux autres Hébreux une sorte de respect et déjà comme une tendance à accepter son autorité.
Tout jeune encore, et, dit l'Exode, pour se soustraire à la vengeance du Pharaon, dont il avait tué un sujet qui malmenait un Hébreu, il alla au pays de Madian, sur les confins mêmes de la terre de Ghanaan , s'}r maria et pendant quelque temps parcourut le désert avec les troupeaux de son beau-père Jethro.
De retour en Egypte, il groupe autour de lui un petit nombre de chefs et entraîne les Hébreux dans le désert. Les y garda-t-il quarante ans, comme le veut la Bible?
Cela est au moins douteux, mais n'importe. Il était nécessaire et pour plusieurs raisons que cette population reprît pour un temps sa vie nomade. Il fallait, avant toute chose, que la génération qui avait vu l'Egypte eût disparu. Moïse ne pouvait en effet prétendre à aucune fondation vraiment solide, s'il n'avait en sa main des éléments neufs, des hommes qui, n'ayant connu ni la servitude égyptienne, ni le régime des Pharaons, se prêtassent aisément à la constitution religieuse et sociale qu'il lui conviendrait de leur imposer.
D'un autre côté, comme il s'agissait de conquérir des territoires déjà fertilisés et d'en chasser les habitants, il était indispensable de former le peuple aux batailles et de lui donner l'esprit militaire, ce qui n'était pas une médiocre entreprise, si l'on considère que l'esclavage a pour principal effet de dégrader ceux qui le subissent en leur ôtant tout autre sentiment que celui d'une grossière personnalité. Enfin il avait à former un personnel, à créer des chefs pour le seconder, pour le remplacer au besoin, pour continuer après lui l'oeuvre commencée.
Dans la constitution nouvelle qu'il imposait au peuple hébreu, qu'emprunta~t-il à la civilisation égyptienne?
Il ne pouvait évidemment lui emprunter son régime des castes, qui suppose l'état sédentaire, une industrie déjà développée, une division du travail assez avancée. Il n'établit qu'une seule caste chez ce peuple pasteur : la caste sacerdotale, à la tête de laquelle il plaça son propre frère Aaron et sous ses ordres toute sa tribu, qui était la tribu de Lévi. En ce qui concerne le culte lui-même, les rites qu'il introduisit, les insignes dont il revêtit les prêtres et les sacrifices qu'il institua, il emprunta tout à l'Egypte.
M. Michel Nicolas fait à ce sujet une intéressante comparaison :
« On chercherait en vain, dit-il, à nier que le législa- « teur ne se soit pas approprié un grand nombre de pra- * tiques et d'institutions civiles et religieuses de l'Egypte. « L'arche sainte est incontestablement une imitation des « petites chapelles en bois peint ou doré dont on voit de « si fréquentes représentations dans les peintures égyp- « tiennes. Le pectoral du grand prêtre rappelle l'image « que les prêtres de l'Egypte portaient sur leur poitrine. « Parmi les Hébreux comme parmi les Egyptiens, les « femmes n'exerçaient point le sacerdoce; les prêtres « étaient également vêtus d'une robe de lin d'une blancheur « éclatante; ils avaient seuls le privilège d'entrer dans « le temple proprement dit, dont l'accès était interdit « aux profanes, qui auraient été frappés d'une mort sou- « daine s'ils avaient transgressé cette défense. Chez les « Hébreux, comme chez les Égyptiens, les sacrifices et « les oblations fournissaient également aux prêtres la nour- « riture; les victimes devaient être sans tâche; les mem- « bres du sacerdoce étaient chargés de s'en assurer ; enfin « les animaux offerts en sacrifice étaient traités à peu près « de la même manière : certaines parties devaient être « consumées par le feu, tandis que d'autres revenaient « à celui qui avait fait le sacrifice et servaient à un repas « de famille. »
« Des prescriptions légales analogues, souvent identi- « ques, étaient imposées aux Hébreux comme aux Egyp- « tiens. Pour les uns comme pour les autres, un certain « nombre d'animaux ne pouvaient servir à la nourriture. . . '< ...Les deux peuples s'accordaient à regarder le porc
« comme immonde. Chez l'un comme chez l'autre, les lé- « preux, considérés comme des êtres irnpurs, étaient sou- « mis à des règlements analogues. Des lustrations étaient « ordonnées pour certaines circonstances identiques; il y « eli avait de particulières pour la classe sacerdotale. Le « deuil avait des usages semblables chez les deux nations. . . « Enfin, il n'est pas jusqu'à ces franges qui pendent au « bas des vêtements des enfants d'Israël, et qui ont donné « lieu à tant d'hypothèses bizarres, qui ne se retrouvent « au bas des tuniques de lin des Égyptiens. »
Saisissons cette occasion pour rendre à M. Michel Nicolas toute la justice qui lui est due. Si la théorie générale qu'il a présentée de l'évolution juive ne nous compte point parmi ses approbateurs, comme nous l'avons hautement proclamé dans notre dernière séance, au moins nous estil permis de dire que ses livres sont de ceux qui seront lus avec le plus de fruit, qu'il a apporté dans les détails une sagacité vraiment remarquable et qu'il ne manque à son œuvre qu'une systématisation positive pour être bien proche de la perfection.
Deux de ces institutions cultuelles, dont l'une est empruntée à l'Egypte, suivant M. Nicolas, démontrent chez Moïse cette connaissance profonde de la nature humaine qui fait le grand législateur et le grand politique. Nous voulons parler àel' Arche et de la Circoncision. L'arche est l'emblème matériel de l'unité de son peuple ; c'est le signe de la coordination; c'est le drapeau autour duquel il a groupé la nation. Quand les Hébreux s'arrêtent dans le désert et qu'ils forment leur camp, les douze tribus se placent suivant un ordre établi autour de l'arche sainte renfermée dans le tabernacle. Plus tard, ce sera l'arche
qui les ralliera dans les batailles, ce sera pour la défendre qu'ils sacrifieront leur dernier homme, et lorsqu'elle aura été prise et qu'eux-mêmes auront été soumis, ce sera pour la reconquérir qu'ils montreront le plus d'audace et de ténacité. Ce ne sont donc point des hochets sans importance que des emblèmes capables d'inspirer de tels dévouements et d'aider si puissamment à l'indépendance d'un peuple. Les chefs de religion ont admirablement compris que toute conception devait prendre corps, et qu'un signe matériel était la première condition de tout système et de toute unité. C'est ainsi que Mahomet a fait de la Mecque la représentation même de l'Islamisme : c'est la ville sainte où tout croyant doit aller se prosterner au moins une fois dans son existence ; c'est vers elle qu'il doit se tourner chaque jour aux heures fixées pour la prière. La même pensée a inspiré les catholiques, dirigeant vers Jérusalem le chœur de leurs cathédrales; la même pensée encore a inspiré Auguste Comte quand il a recommandé d'orienter vers Notre-Dame tous les temples de l'Humanité.
La circoncision présentait un but analogue. C'était le signe qui devait isoler le peuple hébreu, en faire un peuple à part au sein des autres nations. L'enfant appartenait au prêtre et à la religion qui l'avait circoncis ; il était condamné à porter jusqu'à la mort l'ineffaçable témoignage de sa croyance, il faisait bon gré mal gré partie du peuple de Dieu.
Mais toute cette révolution mentale appuyée par des signes extérieurs, sur un culte et des pratiques appropriés, n'était que le fondement, l'assise sur laquelle le grand législateur voulait établir à jamais la partie la plus importante de son œuvre : la révolution morale. Il faut lire au
chapitre xx de l'Exode cet ensemble de préceptes religieux et moraux dans lequel il a jeté les bases d'une réforme empruntée sans aucun doute aux théocrates égyptiens, mais adaptée aussi parfaitement que possible au génie propre du peuple juif :
« Alors Dieu, dit la Bible, prononça toutes ces paroles « et il dit :
« 2. Je suis le Seigneur votre Dieu, qui vous ai tiré du « pays des Égyptiens, de la maison de servitude.
« 3. Vous n'aurez point d'autre Dieu devant moi.
« 4. Vous ne vous ferez point d'image taillée ou quel- « que autre figure de ce qui est en haut dans le ciel, ou en « bas sur la terre, ou dans les eaux sous la terre.
« 5. Vous ne les adorerez point et ne les servirez point ; « car je suis le Seigneur votre Dieu , Dieu jaloux , qui punit « l'iniquité des pères sur les enfants, jusqu'à la troisième « et quatrième génération, à l'égard de ceux qui me « haïssent;
« 6. Et qui fait miséricorde dans la suite de mille géné- « rations à ceux qui m'aiment et qui gardent mes com- « mandements.
« 7. Vous ne prendrez point en vain le nom du Seigneur « votre Dieu : carie Seigneur ne tiendra point pour inno- « cent celui qui aura pris son nom en vain.
« 8. Souvenez-vous du jour du repos pour le sanctifier.
« 9. Vous travaillerez les six autres jours et vous y ferez « tous vos ouvrages.
« 10. Mais le septième jour est le repos du Seigneur « votre Dieu. Vous ne ferez en ce jour-là aucun ouvrage, « ni vous, ni votre fils, ni votre fille, ni votre serviteur, « ni votre servante, ni vos bêtes de service, ni l'étranger
« qui sera parmi vous et dans l'enceinte de vos villes.
« 11. Car le Seigneur a fait en six jours le ciel, la « terre, la mer, et tout ce qui y est renfermé, et il s'est « reposé le septième jour ; c'est pourquoi le Seigneur a « béni le jour du sabbat et l'a sanctifié.
« 12. Honorez votre père et votre mère, afin que vos « jours soient prolongés sur la terre que le Seigneur votre « Dieu vous donnera.
« 13. Vous ne tuerez point.
« 14. Vous ne commettrez point d'adultère.
« 15. Vous ne déroberez point.
« 16. Vous ne porterez point de faux témoignages « contre votre prochaine
« 17. Vous ne convoiterez pas la maison de votre pro- « chain, ni sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni « son bœuf, ni son âne, ni aucune de toutes les choses qui « lui appartiennent. »
Dans la première partie de sa loi, Moïse pose les fondements de son monothéisme et ses recommandations spéciales ne peuvent laisser aucun doute sur le fétichisme antérieur du peuple hébreu. Dans la seconde, il établit ces grandes règles morales élémentaires qui sont devenues comme le fond de la. morale de tous les peuples. Prétendre avec M. Leplay qu'on n'ira pas plus loin, c'est vraiment se faire une médiocre idée de l'espèce humaine et ne point placer très-haut son idéal de moralité. Il suffît, d'ailleurs, deparcourir les préceptes secondaires qui forment la suite et le complément de cette partie principale, pour reconnaître .que Moïse, avec toute sa sévérité, ne pouvait exiger d'un peuple aussi vicieux que la réforme de ses plus grossiers penchants, et qu'il eût fait œuvre inutile en lui
demandant une délicatesse qu'il était incapable de concevoir. C'est le règlement des instincts nutritif et sexuel qui forment le fond de cette législation, et personne ne s'imagine cependant que la morale ne puisse étendre plus loin son empire.
La théorie des forces sociales démontre qu'un organe unique pouvait seul poser les bases d'une semblable révolution; mais son caractère éminemment progressif et même prématuré exigeait, plus que pour tout autre, l'intervention de tjrpes véritablement exceptionnels, combinant leurs efforts simultanés ou successifs pour maintenir l'œuvre établie. Moïse seul, avec tout son génie, ne pouvait accomplir jusqu'au bout la prodigieuse réforme qu'il avait projetée. Non-seulement il fallait qu'autour de sa personne il groupât des hommes de valeur, pleins d'intelligence et d'énergie ; mais il était encore nécessaire que pendant plusieurs siècles après sa mort il trouvât des successeurs dignes de lui.
Une chose qui frappe dans cette réforme, c'est le caractère d'unité dont elle est empreinte. Jamais une révolution n'a été plus systématique, jamais un plan n'a été conçu et exécuté avec plus d'ensemble. C'est une civilisation qui emprunte toutes ses parties aux civilisations voisines et qui cependant n'a le cachet d'aucune; tout se fond, tout se transforme en passant par le cerveau de Moïse; il en sort une construction véritablement originale, qui ne ressemble qu'à elle-même, qui n'appartient qu'à son créateur, et qui fait un peuple à part du peuple auquel elle est destinée.
Moïse, qui n'avait pu faire pénétrer dans un peuple nomade les progrès matériels que l'Egypte devait au ré-
gime des castes, convaincu d'ailleurs que ses réformes ne pouvaient acquérir de solidité que chez une nation devenue sédentaire, Moïse, quand ses moyens furent assez préparés, n'eut plus dans l'âme qu'une ambition : assurer l'établissement définitif des Hébreux sur une terre choisie. Or, ce choix était fait. Depuis son séjour chez les Madianites, il avait marqué dans sa tête que la patrie de son peuple serait le pays de Chanaan. Il avait aperçu des hauts plateaux du désert ce territoire fertile, semé de vignes et de blé, coupé de rivières, défendu naturellement par ses montagnes, jeté comme une oasis au milieu d'immensités sablonneuses, sans voisins dangereux ou incommodes, et habité encore par des populations dispersées. Il y mena ses douze tribus. Déjà, il avait établi sur la rive gauche du Jourdain Gad et Ruben et la demi -tribu du Manassé ; il était devant Jéricho, et la conquête semblait assurée, quand il sentit ses forces décroître et la mort approcher. Alors il se choisit un successeur jeune et guerrier, et présenta Josué au peuple. Puis il gravit le mont Nébo, et là, contemplant cette terre promise, où allait se dérouler l'avenir d'Israël, il expira.