INSTALLATION
(Josué, Samuel.)
Cette seconde période, pendant laquelle les Hébreux conquièrent le pays et s'y implantent, va de la mort de Moïse à l'avènement de Saul, c'est-à-dire de 1451 à 1096. C'est un espace de 355 années. Nous répétons que ces chiffres n'ont qu'une valeur très-relative et que cette chronologie est incertaine. Durant ces quatre siècles environ,
la civilisation hébraïque s'installe sur la terre de Chanaan, sans toutefois s'y constituer définitivement, ce qui n'aura lieu que pendant la période suivante, sous l'influence du régime royal.
Le grand problème dont la solution était pendante à la mort de Moïse était le problème militaire. Il s'agissait de déposséder violemment des populations depuis longtemps établies, et de se mettre en leur place. Moïse avait déjà préparé l'action de son successeur, en fixant sur la rive gauche du Jourdain trois d'entre les tribus israélites, ce qui procurait un point d'appui pour des opérations ultérieures et pouvait fournir une retraite assurée dans le cas possible d'un insuccès. La fortune favorisa les Hébreux! Sous la conduite de Josué, ils franchirent le Jourdain, prirent Jéricho, dont les murailles, à ce qu'assure la Bible, s'écroulèrent au son des trompettes; puis Haï, puis Macéda, puis Lachis, puis Eglon, et ils se répandirent sur tout le pays.
Moïse avait dit, non sans cruauté, mais avec une admirable prudence : Vous exterminerez tous les habitants, hommes, femmes et enfants ! Ce massacre général n'était pas seulement une garantie de sécurité, c'était surtout la condition première du maintien de l'unité religieuse. La réforme de Moïse était trop récente et n'avait pas encore poussé de racines assez profondes pour n'être pas mise en péril par le contact de populations polythéiques. Cette extermination était-elle réellement impossible, ou Josué se refusa-t-il à l'ordonner? ce qui est hors de doute, c'est qu'elle n'eut point lieu. Les peuples chananéens, sauf ceux de Jéricho et de Haï dont les habitants furent passés impartialement au fil de l'épée, furent épargnés; ils se
soumirent et demeurèrent mêlés aux vainqueurs qui se partagèrent leurs territoires. Plusieurs même ne purent être conquis. Les Philistins gardèrent jusqu'à la fin leur indépendance, et firent le désespoir des nouveaux maîtres de la Palestine. Jérusalem elle-même, la ville des Jébuséens , ne tomba qu'avec David sous le pouvoir dès Hébreux.
C'était donc une conquête très-imparfaite. Pour la mener à bien, il eût fallut et une véritable armée comme celles des Romains ou des Grecs et plusieurs chefs mililitaires comme Josué. Or on ne pouvait donner le nom d'armée à un rassemblement plus ou moins nombreux, fort mal équipé probablement, et sans aucune espèce d'organisation. Quant aux chefs, une fois Josué mort et la conquête à peu près achevée, ils disparurent. Le partage de la terre se fit au sort. La tribu de Lévi, qui composait la caste sacerdotale ne reçut rien en propre, mais fut distribuée entre toutes les autres, et s'établit dans les faubourgs des villes sur toute l'étendue du territoire. Le mot de villes ne doit point éveiller une idée exagérée de l'importance des centres de population en Palestine. C'étaient tout au plus des villages, et quand nous voyons ce roi prisonnier des Hébreux, dans un retour amer sur le passé, rappeler les soixante rois que lui-même a soumis, il faut croire que toutes ses conquêtes eussent tenu aisément dans la vallée de Sèvres, entre Versailles et Saint-Cloud. Sous les rois seulement, se fonderont de vraies villes, comme Jérusalem ou Samarie. Enfin, des villes de refuge pour les meurtriers involontaires furent établies. Chaque tribu se gouverna comme elle l'entendit. La prépondérance des anciens ou de quelques familles riches assura la justice et
la solution des différends; mais il n'y eut pas l'ombre d'une organisation politique.
Le lien religieux fut le seul qui maintint la cohésion de cette nationalité, grâce à la dispersion des Lévites au milieu des diverses tribus d'Israël. L'arche, emblème de l'unité, fut placée à Silo, au milieu des montagnes, sous la garde du grand prêtre et de ses descendants. C'est dans ce cas particulier du peuple hébreu qu'apparaît avec le plus d'évidence peut-être cette grande notion sociologique, que le lien religieux qui s'adresse k Y intelligence plus encore qu'au sentiment et nullement à Y activité est incapable de fonder une société. La plus belle conception mentale qui soit au monde est insuffisante pour rallier les hommes. Il faut pour cette union nécessaire un objet, un but qui réclame le concours, qui groupe les efforts, qui oblige les hommes à se réunir pour se défendre ou pour attaquer. Jusqu'à l'époque de son activité militaire, jusqu'à la période royale, Israël ne fut pas un peuple, ce fut une sorte de république fédérative formée par de petits paysans propriétaires, cultivant la vigne, le blé, l'olivier et engraissant des troupeaux. Chacun vécut chez soi le moins mal qu'il put, sans relations avec ses voisins, soumis d'une façon plus ou moins complète aux pratiques du culte établi, ne demandant secours aux autres que dans le cas d'une agression. Alors quelques hommes de la tribu attaquée allaient sur la montagne allumer de grands feux et sonneraient de la corne. A ce signal on se réunissait des tribus environnantes, armé comme on pouvait, et on allait audevant de l'ennemi. Lorsque le danger devenait pressant, lorsqu'une tribu avait été soumise, et que le besoin d'un chef se faisait sentir, alors surgissait quelque individualité hardie,
qui prenait la direction des affaires, et, celles-ci rétablies, gardait souvent le pouvoir sous le nom de Juge. Les Juges sortaient de toute condition ; ils étaient cultivateurs comme Gédéon ou chefs de brigands comme Jeplité. Mais tout cela ne constituait pas une nation ; où sont les lois, les mœurs, les progrès, l'histoire enfin de ce peuple durant cette période des Juges ? Tout cela ne se créera et ne prendra vie qu'avec les rois, quand un régime suffisamment militaire aura groupé le faisceau des forces sociales, aura donné un but supérieur à l'activité. Et le lien politique aura une réaction salutaire sur la solidité du lien religieux. Jusque-là ce lien existe, mais impuissant et stérile. Que pouvait ce sacerdoce isolé, conservateur d'un dogme abstrait, et tout adonné à de petites pratiques cultuelles, au milieu des institutions polythéiques des nations conquises? Vers qui allait le paysan hébreu? Au Dieu d'Israël avec son autel de terre nue, ou aux dieux païens avec leurs idoles dorées et leurs bosquets voluptueux? Le choix ne tardait guère, et malgré ces dispositions toutes monothéiques que lui concède M. Renan, le descendant d'Abraham se laissait entraîner peu à peu au culte plaisant et magnifique de Baal.
Cependant des caractères moraux non sans valeur surgirent de cette situation. Un sentiment puissant de l'indépendance individuelle prit naissance dans cette absence même de toute organisation politique. Chacun étant obligé de travailler pour lui - même , de se défendre comme il pouvait, de ne jamais compter sur le secours des autres, fut aussi le maître sur sa terre et arrangea son existence et ses affaires comme il l'entendit. Les mêmes causes développèrent le sentiment d'égalité déjà
favorisé par l'absence de castes. D'autre part, malgré la polygamie, le concubinat légal et le règlement plus qu'imparfait des incestes, la femme crût en dignité. Elle fut un modèle de vertu domestique et sociale. Quel peuple en dehors du peuple romain, peut offrir à notre respect des types féminins de dévouement et de force comparables à ceux d'Esther, de Judith ou de Déborah ! Enfin., l'initiative personnelle, obligée à suppléer sans cesse au défaut de gouvernement, prit un essor admirable, et, par le nombre et par le caractère des grands hommes qu'elle produisit, plaça la nation juive au premier rang des nations.
Mais nous touchons là au prophétisme et aux prophètes, dont l'étude nous présente de si intéressantes observations.
Le prophétisme n'a rien de propre au monde hébraïque oujuif. Il a toujours existé et il existe encore. Il est l'effet d'une loi générale de la nature humaine., et, nous ajouterons même, de la nature animale. Il prend naissance dans cette obligation de prévoir, commune à tous les êtres qui ont des besoins à satisfaire et une existence à soutenir. Tous les animaux se précautionnent, c'est-à-dire prévoient dans une certaine mesure, et l'existence humaine n'est qu'une perpétuelle prévision. Plus nous allons et plus cette prévision est réelle, scientifique, plus elle résulte de l'application des lois naturelles. Mais en consultant l'histoire, on reconnaît que la prévision, quoique reposant toujours sur une connaissance plus ou moins réelle des relations constantes, affecte néanmoins dans ses manifestations successives une forme soumise à la loi d'évolution de l'entendement humain. La prévision est tour à tour et parfois simultanément ou fétichique ou théologique ou posi-
tive. C'est principalement dans son mode fétichique ou polythéique que la prévision prend le nom de prophétisme. La forme fétichique est éternelle; elle dure toujours. C'est le sort. On prédit l'avenir d'après la position des objets observés, d'après les bruits qu'ils produisent, d'après la forme qu'ils présentent en un moment donné. Les augures lisent l'avenir dans le chant des oiseaux et dans leur vol ; les aruspices dans les entrailles des victimes; les Grecs sont remplis d'espérance ou de crainte en écoutant le murmure des arbres dans la forêt de Dodone. Les sorcières voient l'existence dans la disposition des lignes de la main et consultent les cartes pour connaître la fortune. Pantagruel propose à Panurge, qui ne sait s'il doit se marier, d'ouvrir au hasard un Virgile ou un Homère et d'y puiser le conseil qu'il cherche; Rousseau lance son couteau contre un arbre pour savoir s'il sera damné, et, suivant que l'instrument s'y implante ou tombe, se croit perdu ou sauvé. Tout cela c'est de la prévision fétichique, et les Hébreux l'ont constamment employée. Par une sorte de transition entre cette forme et la forme théologique, se rencontre la forme fétichique astrolâtrique, déjà plus rapprochée de l'état positif. Sous l'influence de quel astre, de quelle étoile un événement s'est-il accompli? Etes-vous né sous le Bélier, sous le Capricorne ou scus le Verseau? C'est l'astrologie proprement dite; c'est contre cette forme que les successeurs de Moïse se sont le plus violemment élevés.
Dans la forme polythéique, ce sont les dieux eux-mêmes qui, par l'organe des prêtres et plus souvent des prêtresses, prédisent l'avenir. C'est l'époque des oracles : tous les dieux eurent les leurs. Les plus célèbres furent ceux d'Apollon à Delphes, de Jupiter à Olympie, en
Crète et à Ammon, de Minerve à Mycènes, d'Hercule à Athènes, d'Esculape' dans Épidaure. On peut constater dans ce que l'histoire nous a laissé de ces prédictions l'influence persistante d'un fétichisme salutaire. Les oracles rendus sont loin d'être toujours l'effet d'une fantaisie plus ou moins abandonnée à elle-même; ils se subordonnent le plus souvent aux indications cosmologiques les moins arbitraires, et donnent, dans une certaine mesure, une importance réelle à la prédiction des dieux.
La forme monothéique , qui caractérise le monde juif ne diffère de la précédente qu'en ce que tous les prophètes parlent au nom du même Dieu. Elle est plus systématique, elle est plus précise., mais elle est aussi moins fréquente. Elle a pris naissance avec Moïse et s'est poursuivie dans Isaïe, Jérémie, Ezéchiel; elle a persisté dans le peuple de Dieu jusqu'aux derniers jours de Jérusalem; elle a paru dans le monde chrétien avec saint Paul et les apôtres, dans le monde islamique avec Mahomet; nous la retrouvons aux Croisades avec Pierre l'Ermite et saint Bernard, et elle s'est finalement condensée dans l'infaillibilité papale, dernier vestige de l'institution.
La forme définitive de la prévision sera la forme scientifique. La connaissance des lois naturelles qui régissent les phénomènes sociaux permettra de les prévoir et au besoin de les diriger. Les hommes se détermineront désormais non sur les motifs d'une foi capricieuse, mais sur les raisons d'une foi positive; ils seront à la fois plus résignés et plus confiants et ils devront ce service au positivisme, plus capable que tous les régimes antérieurs de satisfaire, en cette circonstance comme en toute autre, aux besoins fondamentaux de notre nature.
Le prophétisme hébraïque n'est donc qu'un cas particulier du prophétisme universel ; s'il a pris en Israël une forme spéciale, il le doit non pas à la race, mais à la force même des choses qui lui a fait jouer dans cette civilisation un rôle particulier et prépondérant.
On voit surgir, et principalement durant toute cette période de l'histoire juive qui va de Josué à la captivité de Babylone, une succession d'hommes parlant au nom du Dieu de Moïse, rappelant les Hébreux à sa loi,, les menaçant des plus terribles châtiments quand ils refusent de s'y conformer, et leur promettant la domination du monde s'ils veulent être fidèles et soumis. Ces prophètes apparaissent spontanément et librement ; ils appartiennent à toutes les positions : Esaïe est un homme de qualité, au dire de Richard Simon ; Amos est un berger, Jérémie est le fils d'un prêtre. Mais ces hommes qui viennent de côtés si différents ne demeurent point isolés; ils forment des écoles et des corporations où l'art de prophétiser et les procédés qu'il comporte sont étudiés et enseignés. Il ne faudrait point, avec la critique révolutionnaire, considérer de telles écoles comme des foyers d'hypocrisie et de mensonges, où se serait religieusement transmis l'art de tromper les hommes en employant le nom de la divinité. Les prophètes, et non-seulement ceux des Juifs, mais ceux même du polythéisme, étaient de bonne foi. Quand la Pythie se tordait sur son trépied en proie à une exaltation nerveuse affreusement pénible, elle se croyait réellement possédée d'un dieu et ne s'imaginait pas être autre chose qu'un organe docile et obéissant. Ce que l'on apprenait dans ces écoles comme chez les prêtresses d'Apollon, c'étaient les moyens les plus propres à faire naître cette sur-
excitation mentale et morale, condition nécessaire de l'intervention divine. Une fois que l'état cérébral convenable était obtenu, l'inspiration faisait le reste et le prophète parlait. Rien n'indique mieux la persistance du prophétisme hébraïque que les désignations successives appliquées à ses représentants dans l'histoire. Longtemps et jusqu'à l'époque de Samuel on les appelle du nom de râh, qui veut dire voyant; plus tard, sous la période royale, la Bible les nomme nabia, qui veut dire prophète. Mais ce sont toujours les mêmes hommes, sortis de la même origine et poursuivant la même destinée.
L'existence de ces prophètes, leur éclosion, leur nécessité trouvent une explication naturelle dans la situation même du peuple hébreu. La révolution monothéique de Moïse avait surpris un peuple fétichique. ;Or le fétichisme, par sa nature dispersive et concrète, est de tous les états de l'Humanité celui qui surexcite le plus aisément ce phénomène social : le devin. Tout le monde Test à un certain degré, et l'absence d'organisation politique et religieuse facilite singulièrement cette disposition. Moïse, si grand réformateur qu'il fût, ne pouvait d'un seul coup faire disparaître des moeurs et des habitudes invétérées, et le devin dut évidemment survivre à l'état qui l'avait créé. Le devin fétichiste se transforma en devin monothéiste et constitua le prophète. Celui-ci, en effet, est aussi spontané et aussi fréquent. Les hommes qui, par une tendance particulière de leur nature, auraient été portés à interpréter les songes ou à prédire l'avenir dans le vol des oiseaux et le passage des étoiles, devinrent des prophètes. La grandeur intellectuelle et morale de l'oeuvre de Moïse, dut agir profondément sur ces âmes impresssionnables et les
pousser vers l'apostolat. L'exemple môme de Moïse, ce type admirable d'initiative individuelle, fut très-certainement pour beaucoup l'excitation la plus puissante à marcher sur ses traces et à ne point laisser périr ces institutions. Entre les mains des enfants de Lévi, à qui /la garde en avait été commise, la religion établie s'évanouissait peu à peu. Ce n'était point quelques pratiques cultuelles sans pompe et sans splendeur qui pouvaient lutter contre les cérémonies fastueuses des cultes étrangers. 11 eût fallu un enseignement, une prédication entreprise avec une foi vive et une ardeur d'apôtres; et l'on n'avait qu'un sacerdoce composé de bergers plutôt que de prêtres, sans aucune coordination sérieuse et d'une foi si peu parfaite qu'on le voyait se prêter à toutes les fantaisies populaires ' et, pour peu qu'on l'en priât, sacrifier à Baal aussi bien qu'à Jéhovah. Ce rôle, que la tribu de Lévi ne sut ou ne put preudre, ce furent les prophètes qui s'en emparèrent. Ils surgirent d'eux-mêmes et de partout avec cette hardiesse qui est un des caractères de leur nation; ils se firent les continuateurs de Moïse, les gardiens de sa morale, les ennemis acharnés des idoles et des faux dieux. L'idée de se rapprocher et de s'organiser en corporation spéciale dut naître d'elle-même chez des hommes qui parlaient et combattaient au nom du même Dieu. Dans l'absence de gouvernement où vivait le peuple d'Israël et dans la dispersion de ses croyances, ils comprirent de quelle force serait pour eux une organisation même imparfaite, mais constituant l'unité dans le but, dans la direction et dans les efforts. Leur corporation fut ouverte à tout ce qui avait la passion du mosaïsme, la haine de ses adversaires, l'ambition de faire triompher la vraie foi. Tout ce qu'il y eut de
plus grand clans Israël alla vers eux. Dans cette traversée de quatre siècles, qui va de Josué à Saiïl, et durant laquelle le peuple juif demeura presque constamment sans lois et sans chefs, ils parvinrent, à travers toutes les difficultés et tous les périls, à sauver et à appliquer les conceptions de Moïse. Nous verrons tout à l'heure comment le régime royal, en affermissant leur influence, contribua à assurer le succès de leur oeuvre et à en développer les
résultats.
Cette sorte de république fédérative, qui constituait tout le système politique du peuple hébreu, offrait les plus graves dangers au point de vue même de sa propre conservation. L'histoire des juges le démontre avec une singulière évidence.
Sans cesse exposé à la conquête et au pillage, plusieurs fois conquis et pillé, le peuple hébreu sentit à la longue les inconvénients d'un lien politique trop relâché, et comprit la nécessité d'un chef unique capable d'organiser la défense, en assurant la cohésion. Ce passage à l'état monarchique fut l'oeuvre d'un grand homme, véritable successeur de Moïse, son égal en audace et en fermeté : nous parlons de Samuel.
Samuel était fils d'un petit propriétaire cultivateur; mais sa mère l'avait destiné à la vie religieuse et voué au culte dès son enfance. Élevé auprès du grand prêtre Héli (ou Ali) il fut initié à la vie sacerdotale, reçut toute l'éducation qu'elle comportait, et contracta dans cette position élevée toutes les relations qu'il devait mettre à profit plus tard pour rendre l'indépendance à son peuple. Devenu homme, il devint évident pour tous les Hébreux que Samuel hériterait de la charge d'Héli, dont les enfants, par
leur conduite indigne, s'étaient attirés le mépris public et ne pouvaient aspirer désormais à la première place du sacerdoce. D'ailleurs leur mort sur le champ de bataille empêcha toute compétition , et celle d'IIéli, tué par la douleur, porta Samuel au rang suprême et remit entre ses mains tout ce qu'il restait encore d'autorité dans la nation.
Les Philistins venaient d'écraser le peuple hébreu; tout ce qui était valide avait péri dans la lutte; l'arche sainte était tombée au pouvoir du vainqueur. Il fallait se résigner pour un temps, se reconstituer avec patience, relever les courages, unir les forces et choisir l'heure. C'est ce que fit Samuel. Il sut attendre et conspirer pendant vingt ans. Dans la situation la plus difficile, il prépara avec une sage lenteur l'affranchissement de son pays ; il mit une arme dans la main de chaque Hébreu, alors que les Philistins avaient fait défense de forger le fer; il tint éveillé dans les âmes le sentiment de la patrie; et, lorsqu'il jugea que le moment propice était arrivé, il donna le signal de la révolte, gagna la bataille de Maspha et secoua le joug étranger. En récompense de ses services, Israël le proclama juge, et pendant vingt années il gouverna avec prudence et sagesse.
Quoi qu'en ait dit Volney, ce Samuel est un homme de rare valeur. Volney reproche à Samuel d'avoir été ambitieux, de s'être emparé du pouvoir. Hélas! pourquoi certains hommes n'ont-ils pas eu l'ambition de Samuel? Pourquoi Danton a-t-il laissé au plus vide des rhéteurs la dictature qu'il a dédaignée? Ce n'est pas un crime d'être ambitieux , quand on n'a d'ambition que pour sa patrie, quand on n'a en vue que son bien-être et sa
gloire. Certes, c'est une jouissance incomparable que celle de gouverner les hommes, et aucun de ceux qui ont tenu le pouvoir ne l'a quitté sans douleur. Mais cela n'est-il pas la juste récompense de l'homme qui gère avec honneur les intérêts de son pays? Qui chargerait ses épaules d'un tel fardeau, s'il n'y avait dans ce fardeau même quelque douceur? Qui voudrait, sans cette compensation*plus que légère, d'une existence pleine de dégoûts, où les jours heureux sont les plus rares, et qui, pour les meilleurs de ceux qui l'ont connue, s'est trouvée si souvent tranchée avant son son terme par le poignard d'un assassin?
Les Hébreux n'eurent qu'à bénir l'ambition de Samuel; et quand ils virent là vieillesse courber peu à peu le grand prêtre, ils cherchèrent autour d'eux le plus digne de le remplacer. Ce ne pouvaient être ses fils, aussi impopulaires et méprisés que ceux d'Héli. La nécessité d'une direction unique, l'exemple des nations voisines qui avaient trouvé dans la monarchie une force dont le peuple hébreu n'avait que trop souvent senti la réalité , poussèrent les anciens à demander à Samuel de leur donner un roi pour son successeur. Samuel y consentit et éleva Saùl à la royauté. C'était un jeune et vaillant cultivateur, qui avait donné mille preuves de courage et fait paraître des aptitudes guerrières. Sa position modeste semblait répondre de sa soumission. D'ailleurs, en le choisissant, Samuel répandit sur son front l'huile sainte, et il établit par là une sorte de consécration sacerdotale, qui, sans nuire à l'action militaire des rois, les constituait dans un état de subordination nécessaire à l'égard des prophètes et des prêtres, première condition du maintien de cette unité religieuse qui était la raison d'être d'Israël. On peut ajouter que cette
consécration pouvait seule procurer la stabilité convenable au pouvoir naissant de Saûl, au milieu de ces populations démocratiques insubordonnées.
Satïl organisa une force militaire permanente. 11 remporta des victoires et remplit le but principal qui avait fait créer la royauté. Mais s'il fit preuve de quelque capacité guerrière, il montra en toute autre chose une déplorable insuffisance. D'une intelligence médiocre, d'un caractère difficile, sujet d'ailleurs à une sorte de maladie nerveuse, qui ne lui laissait pas toujours le libre usage de sa raison, il fut en lutte continuelle avec Samuel. Celui-ci lui retira sa protection et lui désigna un successeur dans la personne du jeune David, qui devait montrer par la suite toute l'excellence d'un tel choix.