CONSTITUTION
(David, Salomon, Isaïe.)
L'avènement d'un chef politique, vraiment digne de ce nom , le roi David, réalisa enfin le progrès nécessaire , sans lequel la révolution de Moïse eût infailliblement avorté. Le lien religieux est trop faible par lui-même pour constituer une société; il lui faut le secours du lien politique, seul capable de lui donner la solidité voulue, en déterminant le rapprochement des intérêts, en tournant vers un but commun toutes les énergies. Mais la condition fondamentale du lien politique et de sa réaction sur la consistance du lien religieux est la fondation d'une grande ville où toutes les forces intellectuelles et morales d'une nation vont se concentrer. Athènes, Rome, Paris, qui ont
contenu tour à tour la civilisation de l'Occident , sont l'éclatant témoignage de cette vérité.
Ce que Paris est à la France, Jérusalem le fut pour le peuple hébreu. David conquit Jérusalem sur les Jébuséens et en fit la capitale du royaume. Placée au milieu de montagnes, elle était facile à défendre, et plus éloignée que les villes du nord des puissances militaires dangereuses et des contacts polythéistes compromettants. Salomon acheva l'œuvre paternelle en construisant le Temple et déterminant par là dans la population un mouvement jusqu'alors inconnu. On vint à Jérusalem non-seulement de tous les points de la Palestine, mais de toutes les contrées environnantes. Les visiteurs affluèrent et la civilisation vint à leur suite. Alors on vit s'épanouir dans la nouvelle cité une magnifique efïlorescence mentale; on vit naître la littérature, la poésie et l'histoire. Il se forma une classe théorique qui s'adonna à la culture spéciale de l'intelligence et du sentiment, et ne cessa d'imprimer à ses productions le caractère propre au génie hébreu. C'est pendant cette période que furent rédigés, d'après des documents antérieurs, la plupart des livres hébraïques, depuis le roman de la Genèse jusqu'aux cantiques de Salomon ; c'est principalement durant cette période que se développa, à côté de la poésie, ce prophétisme que nous avons vu naître et se constituer. Mais l'évolution mentale de ce peuple devait être nécessairement imparfaite et présenter des lacunes que rien ne pouvait combler. Le passage direct du fétichisme au monothéisme n'avait permis aucune préparation abstraite et avait rendu cette population incapable non-seulement de créer par elle-même aucune espèce de science, maisencore d'emprunter pour son usagela science toutefaife
des théocraties voisines. Elle ne put même s'incorporer les notions astronomiques de l'Egypte ou de la Ghaldée. Tous ses penseurs furent des historiens, des poètes et des moralistes. Enfin l'absence de castes ne permit aucun progrès marquant dans les arts plastiques et les travaux de l'industrie, tellement qu'on fit venir d'Egypte et de Phénicie des ouvriers pour construire le temple et des artistes pour le décorer.
Dès son avènement, David avait eu à combattre des tentatives de séparation suscitées par la jalousie du fils de Saiil et les avait heureusement comprimées. Mais le schisme, qui ne s'était point produit sous son règne et que Salomon avait contenu, éclata sous Roboam son fils et divisa le royaume. Les tribus de Juda et de Benjamin restèrent fidèles au roi de Jérusalem ; le reste reconnut le roi de Samarie. C'est la civilisation juive proprement dite qui commence. L'oeuvre de Moïse va se concentrer sur ce petit coin de terre, et, loin d'en être affaiblie, va puiser dans cette condensation plus parfaite la force et l'unité qui lui manquaient. Entre les deux royaumes, et malgré le polythéisme à peu près constant des princes d'Israël, qui trouvaient un puissant secours politique dans l'introduction du culte étranger, l'unique lien qui subsista fut le lien religieux. Les prophètes ne cessèrent de proclamer partout le vrai Dieu et de rappeler à la loi de Moïse ces populations égarées. Plusieurs même payèrent de la vie d'audacieuses prédications. Puis vint la conquête du royaume d'Israël par Sennachérib, roi d'Assyrie, et Juda demeura le seul gardien du pacte conclu, s'il faut en croire la Bible, entre le Dieu d'Abraham et le peuple hébreu.
On s'est fait les idées les plus fausses sur le caractère
exclusif du mosaïsme, même à cet état de coordination intense qu'il a manifesté après le schisme et la conquête de Sennachérib. La doctrine n'a cessé de demeurer ouverte aux influences étrangères, et la seule règle qu'elle se soit imposée fut de transformer toujours ce qu'elle empruntait, avant de se l'assimiler. S'il en fut ainsi à une époque où le mosaïsme avait acquis une prépondérance incontestée, c'est-à-dire après la captivité de Babylone, à plus forte raison en fut-il de même durant la période royale où la loi de Moïse eut une fortune très-variable et rien moins qu'assurée. D'ailleurs il suffit de lire les prophètes pour connaître quelles relations constantes la Judée entretint avec l'Assyrie, la Ghaldée et l'Egypte, et l'on ne peut douter que les penseurs delà civilisation juive n'aient trouvé un agent puissant d'impulsion mentale dans ces rapports avec les sacerdoces si cultivés des grandes théocraties.
Le prophétisme qui s'est établi chez les Hébreux pendant la période d'installation, prend à l'époque royale tout le développement qu'il comporte. C'est dans les prophètes que se résume surtout l'effort intellectuel et moral de l'évolution juive; c'est dans leurs oeuvres parvenues jusqu'à nous que nous devons chercher tout ce qu'il y eut de poésie, d'enthousiasme et de vraie grandeur chez ce petit peuple si malmené par la fortune, mafs si héroïque et si confiant.
Ces prophètes qui provenaient de toutes classes, comme nous l'avons vu, étaient aussi indépendants du sacerdoce que de la royauté. Ils n'étaient pas plus les serviteurs du temple que ceux du palais. Mais quand une question grave surgissait, quand le roi ou le grand prêtre avait commis quelque faute, quand le peuple s'était laissé entraîner
dans quelque erreur, on les voyait apparaître avec leur air inspiré, la bouche pleine de menaces terribles ou de paroles prévoyantes, subissant tous les tourments plutôt que de se taire, et ne connaissant de compassion que pour les malheurs de leur patrie. Dire que l'on a comparé de tels hommes à des journalistes ! Seuls peut-être au monde les philosophes grecs présentent un phénomène sociologique analogue ; mais avec cette différence profonde qu'ils sont plus extérieurs à l'ordre social que ne l'étaient les prophètes, et que leurs spéculations portent bien plus sur les questions purement philosophiques ou scientifiques que sur les questions sociales et morales. Le prophétisme constitue la première grande tentative qui ait été faite pour établir V ordre de mérite en face de V ordre de naissance ou de puissance ; c'est la première ébauche d'un pouvoir spirituel distinct du pouvoir temporel, et ne possédant qu'une influence modificatrice.
Les prophètes sont les véritables continuateurs de Moïse. Avec le secours des théoriciens indépendants , sortis de leur école, ils font d'admirables efforts pour maintenir le mosaïsme et le développer. Ils ne se confinent point autour de Jérusalem dans ce petit groupe fidèle de Juda et de Benjamin ; ils vont dans Israël , au milieu des adorateurs de Baal et parfois même exposent leur vie. Ils rédigent les livres historiques et dogmatiques de l'hébraïsme; ils composent des romans et des poèmes et toutes leurs productions offrent ce cachet admirable de tendre vers un but unique : la fondation du monothéisme de Moïse. Cependant, si, de temps à autre, ils n'eussent rencontré dans les rois de Juda quelques alliés fidèles qui les secondaient dans leur action, il
est malheureusement probable que toute leur vaillance n'eût pu suffire à mener jusqu'au bout l'entreprise et que le polythéisme l'eût emporté. La révolution de Moïse était trop artificielle ; le peuple auquel il l'avait appliquée n'était pas assez préparé ; trop d'obstacles étaient dressés autour d'elle. Les prophètes seuls l'ont sauvée!
Mais leur action fut également politique. Sinon comme gouvernants, du moins comme conseillers, ils eurent une influence souvent considérable dans les affaires publiques. En prêchant la réformation morale et les préceptes de Moïse, ils concouraient évidemment à maintenir l'unité, première condition de l'indépendance. Réclamant sans cesse pour les pauvres et les déshérités, ils produisaient, en dehors de l'action morale , une véritable action politique, en apaisant des mécontentements légitimes et des divisions funestes. Enfin ils intervenaient dans le cas le plus naturellement propre à l'action du pouvoir spirituel, à savoir la diplomatie. Avec une sagacité qui lui fait le plus grand honneur, Jérémie ne cessa de prêcher l'alliance de la Ghaldée et de montrer tout le danger de celle de l'Egypte; l'avenir ne se chargea que trop de justifier ses prévisions. Sourd à tous les conseils, aveuglé jusqu'au bout, poussé par une tendance naturelle aux chefs militaires vers un polythéisme dangereux, incapable d'ailleurs de constituer l'unité religieuse monothéique, mais non moins incapable de constituer l'unité militaire, le parti aristocratique et royal cherchant toujours en Egypte un point d'appui contre la Ghaldée, aboutit à la conquête définitive de la Judée parles Chaldéens.
L'école prophétique survécut au désastre et prit même dans cette grande épreuve nous ne savons quel essor nou
veau. La conception monothéique Jusque-là si étroite, acquit tout à coup une largeur inconnue. Jérusalem n'est plus la ville sainte d'une tribu juive; c'est la capitale du monde, c'est la métropole religieuse vers qui sont tournés les regards des peuples de la terre; c'est le temple où toutes les nations viennent chanter les louanges de Jéhovah. « Lève-toi, s'écrie le prophète, et sois illuminée ; car « ta lumière est venue et la gloire de l'Éternel s'est levée « sur toi.
« Et les nations marcheront à ta lumière et les rois à ta « splendeur.
« Élève tes yeux et regarde ; tous se sont assemblés et « sont venus vers toi.
« Les dromadaires de Madian et de Hépha, et tous ceux « de Séba viendront ; ils apporteront de l'or et de l'encens « et publieront les louanges de l'Éternel.
« Toutes les brebis de Kédar seront assemblées vers toi; « les moutons de Nébajoth seront pour ton service ; ils me « seront agréables étant offerts sur mon autel et je rendrai « magnifique la maison de ma gloire.
« Et les fils des étrangers rebâtiront tes murailles, et les « rois seront employés à te servir, car je t'ai frappée en « ma fureur, mais j'ai eu pitié de toi au temps de mon « bon plaisir... »
C'est dans cette conception ébauchée d'une religion universelle, jointe à l'adoucissement moral apporté surtout par Ézéchiel à la loi primitive du fondateur, que saint Paul et ses successeurs puiseront le principe de la révolution qu'ils vont tenter, quand les conditions mentales et politiques qu'exige son accomplissement seront assez complètement remplies.
L'exposition que nous achevons nous semble justifier la célébration positiviste, instituée par Auguste Comte, des fêtes de Moïse, Abraham, Joseph, Samuel, Salomon, David et Isaïe, types divers et caractéristiques de la civilisation juive.