‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 15 sur 25 · CIVILISATION JUDAÏQUE · texte numérisé non relu

CIVILISATION JUDAÏQUE

(Esdras, Néhémie.)

Il nous reste à faire connaître aujourd'hui, pour achever la théorie du mosaïsme, ce qu'il est advenu de la civilisation juive durant la longue période qui commence à la captivité de Babylone et qui se termine à nos jours.

Gomme dans nos leçons précédentes , nous glisserons rapidement sur les détails, et ne présenterons que les traits essentiels de l'évolution. Nous faisons œuvre de philosophe et non d'historien.

Cette période peut être divisée en deux parties :

1° De la captivité jusqu'à la dispersion par Titus;

2° De la dispersion jusqu'à l'époque contemporaine.

Jusqu'à la ruine de Jérusalem par Titus, les Juifs conservent, au milieu d'incessantes vicissitudes, une sorte d'existence politique. Depuis Titus, c'est un peuple disparu, et les Juifs ne forment plus qu'une nationalité religieuse.

Dans la première période, qui va de l'an 588 avant J.-G. jusqu'à l'an 70 après J.-C, il n'est plus question d'Hébreux ou d'Israélites; c'est une civilisation et un monde purement juifs qui se reconstituent à Jérusalem après la captivité. Cette captivité n'avait pas été bien affreuse. Les Juifs transportés à Babylone furent traités avec douceur par les populations polythéistes de la Chaldée ; ils conservèrent leurs lois, leurs mœurs et leur religion; ils gardèrent une sorte d'autonomie au milieu de leurs vainqueurs, au point qu'ils continuèrent à être jugés par leurs anciens, comme l'histoire de Suzanne en fait foi. Ce traitement particulièrement débonnaire s'explique nonseulement par cette bienveillance propre aux nations polythéistes, qui les empêche de voir des ennemis dans tous ceux qui ne partagent point leur culte; mais encore par les sympathies réciproques qui devaient exister entre les représentants les plus élevés du pouvoir spirituel dans les deux pays, et surtout par cette considération que les plus grands et les plus clairvoyants des prophètes, et en particulier Ezéchiel et Jérémie, n'avaient cessé de prêcher, sans pour cela être vendus à Nabuchodonosor, comme on le dirait aujourd'hui, l'alliance salutaire de la Chaldée. Quand Cyrus, un demi-siècle plus tard, après avoir réuni la Médie à la Perse, s'avança vers Babylone, les Juifs oublièrent les excellents procédés des Babyloniens, pour aider de toute leur puissance le nouveau conquérant et assurer sa victoire. Faut-il les taxer d'ingratitude ? Faut - il reprocher à ces prisonniers d'avoir désiré la liberté? Quoi qu'il en soit , cette conduite qu'ils reprirent dans la suite vis-à-vis de César dans ses démêlés avec Pompée et l'Egypte, les servit admira-

blement. Cyrus, qui achevait de fondre en un même empire les civilisations multipliées de l'Asie occidentale , reconnaissant du secours qu'il avait reçu en cette circonstance de la population juive, mû peut-être par une noble admiration pour l'œuvre de Moïse, Cyrus rendit un décret par lequel il autorisait les captifs à retourner en Palestine et à rebâtir le Temple. L'édit, s'il faut ajouter foi au livre d'Esdras, était conçu en ces termes :

« Ainsi dit Cyrus, roi de Perse :

« Jehovah, le Dieu du ciel, m'a donné tous les royau- « mes de la terre, et c'est lui qui m'a ordonné de lui bâtir « un temple à Jérusalem, qui est en Judée. Quiconque « d'entre vous est de son peuple, que son Dieu soit avec « lui, qu'il monte à Jérusalem qui est en Judée, et qu'il « rebâtisse le temple de Jehovah, Dieu d'Israël, qui est à « Jérusalem. Et tous ceux qui, faute de moyens, resteront « en arrière dans les endroits où ils sont établis, les gens « de l'endroit les aideront avec de l'argent, de l'or, du « bétail et d'autres biens, outre le don volontaire pour le « temple de Dieu qui est à Jérusalem. »

Sous la conduite de Zorobabel et du grand-prêtre Josué, une partie seulement des Juifs fixés en Babylonie reprirent la route de la Palestine.

Donnons de suite, pour n'y plus revenir, les dates des grands événements que nous rencontrons dans cette histoire jusqu'à la dispersion sous Titus.

C'est en 536 que parut l'édit de Cyrus. Durant soixantedix ans, les Juifs revenus à Jérusalem, ne parviennent pas à se reconstituer. En 458, Esdras arrive de Babylone à la tête d'une colonie nouvelle ; mais ce second elfort est encore insuffisant, car il fallait un homme politique. En

445, Néhémie, échanson du roi de Perse, prend la direction des affaires, et leur donne une impulsion qui se maintient jusqu'à la conquête d'Alexandre, survenue en 332. La domination persane a duré deux siècles. Les Juifs passent alors sous la domination gréco-macédonienne jusqu'au soulèvement des Macchabées, l'an 167. Pendant un siècle, la Judée redevient indépendante, et en 63 elle retombe, par les victoires de Pompée, sous la domination étrangère qu'elle subira jusqu'au bout.

C'est seulement durant cette dernière époque de son histoire, qui va de la captivité de Babylone à la ruine de Jérusalem, que la civilisation juive se constitue réellement et que le problème de Moïse est définitivement ré- ' solu. Il consistait, comme nous l'avons vu dans notre dernière leçon , en une révolution morale appuyée sur une révolution religieuse monothéique. Il a fallu plus de mille ans pour que le plan du législateur se trouvât réalisé; il a fallu une suite incomparable de prophètes, hommes de génie et de vaillance ; il a fallu un certain nombre de chefs politiques, de rois bienveillants et sympathiques, il a fallu que ce petit peuple, déjà si concentré dans ses douze tribus, se dépouillât encore et se réduisît en un noyau élémentaire; il a fallu enfin la création d'une grande ville qui fût comme le cerveau de cette population, pour que le mosaïsme prît corps et ne demeurât point une utopie !

Nous dirons plus : fi a fallu la captivité de Babylone. Jusqu'à l'intervention et à la conquête chaldéennes, rien n'eut un caractère plus intermittent que la fidélité du peuple juif aux lois de Moise. A un roi, serviteur du vrai Dieu, succédait un adorateur de Baal ; et si, de temps en

temps, quelques revers politiques, regardés comme un châtiment céleste, remettaient dans la bonne voie ce peuple difficile, il ne tardait guères à regagner le temple des faux dieux où l'on enseignait une morale plus accommodante. Vous avez le cou raide, disait Moise. Les prophètes sentaient profondément que le salut d'une nation si faible, au milieu d'empires prêts à la dévorer, était uniquement dans la force du lien religieux, et voyant non sans effroi la légèreté de leurs compatriotes, ils pouvaient prédire, sans effort, l'avenir qu'ils se préparaient. Ces prédictions n'étaient en réalité que les inspirations d'une politique clairvoyante, et ne nécessitaient point l'intervention du Dieu d'Abraham. Mais quand l'immense calamité de la conquête chaldéenne, prédite mille fois par Ézéchiel et Jérémie, se fut appesantie sur eux, les juifs ouvrirent enfin les yeux à la lumière, et reconnurent la juste main de Jéhovah. Loin de Jérusalem, ils firent un retour sur euxmêmes et pleurèrent leurs fautes. Rapprochés par la communauté des maux, ils écoutèrent avec soumission la voix des prophètes captifs, qui, tout en appelant le repentir sur un passé funeste, faisaient luire à leurs yeux l'espérance d'un meilleur avenir. « Vous demeurerez au pays « que j'ai donné à vos pères, disait Ezéchiel, et vous serez « mon peuple et je serai votre Dieu. Je vous délivrerai de « toutes vos souillures; j'appellerai le froment et le mul- « tiplierai, et je ne vous enverrai plus la famine; et vous « vous souviendrez de votre mauvaise voie, et de vos ac- « tions qui n'étaient pas bonnes; et vous détesterez en « vous-mêmes vos iniquités et vos abominations. »

Il se forma autour de ces chefs spirituels des groupes pleins d'une sainte ardeur, inébranlables désormais clans

leurs croyances, et quand Pédit de Gyrus rendit la liberté aux captifs, ce fut évidemment cette élite qui accompagna Zorobabel et Josué. Après plus de soixante ans d'exil, la génération qui avait vu Jérusalem était à peu près disparue, et dans les hommes de la génération nouvelle, ceux-là seuls qui possédaient une foi enthousiaste pouvaient se résoudre à quitter la position qu'ils s'étaient peu à peu créée enBabylonie,pour aller affronter en Palestine les hasards d'une fortune nouvelle. Il fallait d'ailleurs traverser le désert et lutter, dans un voyage de quatre mois, contre des obstacles de toute nature. Il n'y eut donc qu'un petit nombre de Juifs parmi les plus fervents qui osèrent tenter le sort et regagner la patrie de leurs aïeux.

Malheureusement , les deux chefs de l'expédition n'étaient point les hommes qui convenaient pour diriger une entreprise aussi difficile, et malgré l'excellence de leurs intentions et la ferveur de leur foi, ils n'obtinrent que les plus médiocres résultats. Plus de vingt ans s'écoulèrent avant que le temple fût reconstruit. Pendant plusieurs années les travaux furent interrompus par suite des intrigues d'un peuple voisin, les Couîhéens ou Samaritains, qui ayant demandé à faire partie de la nouvelle communauté juive, et s'étant vus justement repoussés par Zorobabel, obtinrent du roi de Perse Gambyse de retirer aux Juifs le privilège que Cyrus leur avait accordé. En outre, des tiraillements incessants, fruit de l'insuffisance des chefs, entravèrent de longtemps toute reconstitution sérieuse et faillirent compromet re à jamais l'avenir du mosaïsme.

Parmi les Juifs demeurés à Babylone, il arriva trèsheureusement qu'un grand nombre avaient fidèlement

conservé le profond sentiment religieux que la captivité avait développé chez tous ; et depuis le retour à Jérusalem d'une partie de la population, ceux que la nécessité, plus encore qu'un défaut d'ardeur, avait retenus en Mésopotamie, étaient restés en relations avec leurs coreligionnaires. Tenus au courant de l'état précaire de la colonie installée par Zorobabel, un certain nombre d'entre eux résolurent d'aller porter leurs concours à l'oeuvre de résurrection et se mirent en route l'an 458, sous la conduite d'Esdras, qui était sopher, dit l'Écriture, ce que nous traduirons par érudit. Esdras, qui avait emmené avec lui quelques familles lévites et plusieurs centaines de Nétliinim ou serviteurs du temple, et qui apportait au grand prêtre le produit de riches collectes faites parmi les juifs babyloniens, Esdras donna surtout une impulsion religieuse à la réorganisation judaïque. Sentant très-bien que les mêmes errements devaient amener tôt ou tard les mêmes catastrophes, il s'éleva avec force contre la coutume toujours combattue et toujours renaissante d'épouser les femmes polythéistes des pays voisins. Il n'était pas jusqu'au grand prêtre dont la femme avait été élevée dans le culte de Baal ou de Moloch. Une telle légèreté dans ses alliances aurait une fois encore perdu infailliblement le peuple juif, si Esdras n'eût obtenu que tous les mariages de cette sorte fussent cassés et que les femmes étrangères fussent renvoyées dans leur pays. Esdras signala principalement son intervention dans les affaires juives par la création de l'enseignement religieux. Mais avant de parler des synagogues et des institutions qui s'y rapportent, achevons par quelques mots l'histoire des événements politiques de cette époque.

Esdras, plus théoricien que politique, était incapable de créer la force militaire qui devait assurer au peuple juif la sécurité indispensable. De toutes les contrées environnantes, on se ruait sur Jérusalem, on ravageait les terres et on pillait les habitants. Le temple seul était reconstruit; la ville n'était encore qu'un monceau de ruines. Treize ans après l'arrivée de la seconde colonie, un nouveau chef vint de Suse, apportant aux Juifs ce qui manquait précisément à Esdras : des aptitudes politiques et militaires. Ce fut Néhémie, échanson du roi de Perse. Avec lui, tout changea de face. De chaque juif il fit un soldat. L'on construisit et l'on se battit tour à tour ; Jérusalem fut entourée de fortifications , défendue par une citadelle et respectée enfin par ses voisins. Alors seulement l'œuvre de réorganisation put se poursuivre sans être constamment entravée et interrompue.

Les Juifs ne pouvaient songer à constituer un pouvoir politique indépendant, dans l'état de sujétion où ils se trouvaient vis-à-vis de la Perse ; mais il ne leur était point défendu d'organiser le pouvoir spirituel le plus propre à maintenir chez eux l'unité religieuse. Jusqu'à la captivité de Babylone, le pouvoir spirituel, comme nous l'avons vu, avait été exercé par les prophètes dont l'action fat nécessaire tant que les Juifs demeurèrent l'incorrigible peuple que nous savons. Mais depuis le retour à Jérusalem, les choses étaient changées : la soumission était faite. Il ne s'agissait plus de créer la loi ou de la développer. La situation ne demandait désormais que des interprètes pour l'expliquer et pour l'enseigner. C'est alors que fat instituée la synagogue; c'est alors que surgirent les scribes, les rabbis, les maîtres et les docteurs de la loi.

Esdras avait été autorisé par Artaxerxès à établir des tribunaux juifs. Ces tribunaux siégeaient les lundis et jeudis, et comme il y avait ce jour-là grand concours de monde, Esdras en profita pour faire lire publiquement le livre de la loi. Tel fut le principe de la synagogue. « Des réunions religieuses ou des synagogues, dit M. Munck dans son trèsremarquable ouvrage sur la Palestine, furent établies dans toutes les villes, et on composa, à l'usage de ces réunions, un rituel de lectures et de prières. On mit en ordre tout ce qui avait pu être sauvé de la littérature des anciens Hébreux ; on en fit faire des copies correctes, et en y joignant les discours des derniers prophètes, on créa une bibliothèque sacrée, composée de la plupart des livres qui forment maintenant l'Ancien Testament, et qui fut augmentée ensuite de quelques autres écrits composés plus tard et jugés dignes d'être reçus au nombre des livres sacrés. Toutes ces institutions et d'autres encore sont attribuées à Esdras ; mais la tradition fait partager ses travaux par un conseil qu'il établit lui-même et dont il avait la présidence. Ce conseil est connu sous le nom de kénéseth ha-guedolah, c'est-à-dire, le grand synode, ou, comme on l'a appelé plus souvent, la grande synagogue. »

Telle fut la création puissante à laquelle les Juifs durent de conserver à jamais leur nationalité religieuse.

Dans toutes les petites villes de la Judée qui existaient sous la protection de Jérusalem ; clans tous les centres de la Babylonie où s'étaient fixées pour toujours quelques familles juives emmenées en captivité, il s'établit de ces synagogues, de ces réunions dans un lieu consacré, où l'on fit la lecture et l'interprétation de la loi ; c'est ce que nous retrouverons plus tard quand la dispersion du monde

juif sera un fait accompli ; de Tanger à Pékin, de Saint- Pétersbourg au cap de Bonne-Espérance, la moindre agglomération aura sa synagogue et son rabbi. Ce fut surtout mais non exclusivement parmi les lévites que se recrutèrent ces scribes, ces érudits, ces interprètes, auxquels fut confiée la mission d'enseigner et d'expliquer la loi. Le culte en fut profondément modifié. Ces éternelles tueries de moutons et de bœufs , qui faisaient des prêtres de Moïse de véritables boucliers, diminuèrent peu à peu et furent très-heureusement remplacées par des pratiques moins sanglantes et plus élevées. Il s'établit tout un code de cérémonies religieuses, dans lesquelles les prières et les actes symboliques tinrent la place la plus importante ; de telle sorte que le jour où, Jérusalem étant détruite et les Juifs dispersés, les sacrifices devinrent impossibles, le culte offrit encore des rites précis, que les fidèles purent observer en tout lieu, et qui demeurèrent le plus puissant des liens entre les membres épars de la nation. Ce progrès immense dans les pratiques du culte fut dans la suite adopté et systématisé par le catholicisme, auquel ne revient en aucune façon le mérite de l'avoir produit.

Cette grande évolution doctrinale, qui s'accomplit graduellement, est l'œuvre de ces docteurs de la loi, de ces rabbis qui, émanés de toutes les classes, constituèrent le véritable pouvoir spirituel du peuple juif, en remplacement des prophètes. La règle de leur conduite, le résumé de leur sagesse, est contenu dans trois préceptes attribués aux hommes de la grande synagogue par les anciens docteurs, c'est-à-dire aux collaborateurs ou aux successeurs d'Esdras.

« Soyez circonspects dans vos jugements. »

« Formez beaucoup de disciples. »

« Faites une haie autour de la loi. »

Les deux derniers préceptes se comprennent d'euxmêmes. Ayez une foi ardente; que la flamme de vos coeurs échauffe également ceux qui vous approchent ; ne gardez point pour vous-même les instructions d'une loi bienfaisante, mais répandez-les parmi vos semblables. Gardez la loi à l'abri de toute souillure; craignez le contact des croyances étrangères; constituez des pratiques et des habitudes qui soient un rempart autour de la vraie foi et la maintiennent dans la splendeur de sa pureté primitive.

« Soyez circonspects dans vos jugements. » Celui qui a créé ce précepte a-t-il voulu seulement recommander par là aux docteurs et aux érudits d'apporter la plus sage réserve dans l'interprétation de la loi? Ou faut-il donner un sens plus général à cette formule en se rappelant que les docteurs juifs, en même temps qu'ils enseignaient la religion de Moïse, étaient également médecins et jurisconsultes, et qu'ils avaient souvent à rendre des jugements dans le sens propre du mot? C'était alors une sorte d'appel à garder toujours la mesure convenable, la modération voulue, au milieu de ces nombreuses et difficiles fonctions.

Une des recommandations caractéristiques de la religion judaïque fut que chacun connût et pratiquât un métier manuel. Ce n'est pas aux positivistes qu'il est utile de démontrer toute l'excellence de ce précepte, qu'Auguste Comte a introduit dans le régime positif. Comment sera-ton capable d'apprécier à sa valeur l'utilité sociale du travail manuel, si l'on ne s'y est point livré soi-même, si l'on n'en connaît pas les difficultés? C'est ce qu'avait admirablement compris la civilisation juive, et sous son in-

fluence le plus grand philosophe était également un ouvrier. Le grand saint Paul faisait des tapis et aurait pu vivre de son métier. On a épuisé en France toutes les moqueries à l'égard de penseurs, de poètes, de philosophes qui ne se croyaient pas déshonorés parce qu'ils cultivaient un métier manuel. Quoi de plus sage cependant? Dans le cas oùjles conceptions et les poèmes auraient été jugés ridicules, que serait-il resté à leurs auteurs?

Cette évolution, opérée par les rabbis, trouva sa base essentielle dans les livres consacrés : le Pentateuqiie, qui contient la loi, et les ouvrages des Prophètes, qui la développent en la complétant.

Mais les spéculations juives, tout en puisant à cette source, n'ont cessé de subir l'influence des causes diverses qui ont donné aux conceptions de cette époque le cachet qui leur appartient.

Nous rencontrons d'abord l'influence du milieu perse, à laquelle furent soumis les Juifs, bien moins lorsqu'ils étaient captifs à Babylone, que durant la période qui suivit , et pendant laquelle ceux qui étaient demeurés en Mésopotamie ne cessèrent d'entretenir d'amicales relations avec les membres les plus élevés du sacerdoce persan.

En second lieu, nous devons constater l'influence croissante de la situation politique. Les esprits d'élite, dans la position dépendante où se trouvait la Judée, devaient tourner principalement leurs efforts vers les spéculations philosophiques et religieuses. Mais, d'autre part, comme la partie essentielle, fondamentale de l'oeuvre était accomplie, comme il n'y avait plus à lutter avec une population rebelle pour lui faire accepter le dogme et le régime, les conceptions nouvelles portèrent principalement sur le dé-

veloppement des parties accessoires, ou consistèrent à greffer des idées étrangères sur le fond même de la doctrine de Moïse.

Enfin, sous la domination gréco-macédonienne, l'influence grecque apparaît. Non-seulement il existe des relations directes entre la Palestine et la Grèce, ce qui suffirait à expliquer l'échange des idées philosophiques, mais sous les rois égyptiens, successeurs de Ptolémée Lagus, Alexandrie devient le centre d'une importante population juive qui, au contact de la philosophie athénienne, dont cette ville fut un des asiles préférés, s'efforce d'adapter à ses rudes croyances quelques-unes des spéculations plus délicates de la Grèce. C'est dans cette école juive d'Alexandrie, où l'on tente d'associer Platon et Moïse, que le christianisme ira puiser les plus importantes de ses conceptions. Au milieu de ces influences diverses, il ne faut jamais oublier que les Juifs, en s'assimiiant les doctrines étrangères, ne cessèrent de les transformer. La création appartenait bien en réalité à Platon, à Aristote ou à Zoroastre, mais une fois mise à sa place dans la doctrine juive, elle faisait corps et ne semblait pouvoir être détachée sans que l'édifice croulât.

Trois importantes conceptions signalent cette période antérieure à Jésus -Christ. Ce sont les anges, la résurrection des corps, le Messie.

Expliquons d'abord la création des anges. Elle est la conséquence nécessaire du monothéisme. La doctrine monothôique est en elle-même inacceptable pour la masse humaine. Ce Dieu unique, qui est à la fois invisible et présent, qui est partout et nulle part, est une institution qui peut satisfaire à la rigueur quelques cerveaux suffisam-

ment abstraits, mais qui s'impose difficilement à la généralité des hommes dont la préférence a toujours été pour les dieux à face humaine. Il était donc utile d'apporter quelque adoucissement à cette effrayante abstraction, et les anges, serviteurs de Dieu, ses messagers auprès de l'espèce humaine, tout semblables aux hommes dont ils ne différaient matériellement que par deux ailes blanches commandées par un service aérien, formèrent une sorte de transition entre le ciel et la terre. Néanmoins cette conception ne surgit point dans une tête juive. Il y a bien au début de la Genèse quelques récits où interviennent les anges; mais ils sont écrits par des poètes d'une époque assez récente pour qu'on puisse les attribuer à l'influence étrangère. Moïse ne parle jamais des anges dans les discours où il traite de ses relations avec Dieu. D'ailleurs, son Dieu est encore si près de l'homme, qu'il pouvait convenir à l'imagination de ceux qui l'écoutaient ; c'est par la suite seulement que le Dieu de Moïse se dépouille de ses caractères humains pour prendre une enveloppe nuageuse et insaisissable; et c'est au même instant que la conception des anges s'accuse et s'accentue. Les anges sont un emprunt fait par le judaïsme à la religion de Zoroastre. « Dans le Nouveau Testament et dans le Thalmud, dit M. Munck, que nous citerons aussi souvent que possible, les anges et les démons jouent un très-grand rôle, et il est évident que la croyance populaire des Juifs avait adopté jusqu'à un certain point le dualisme des Perses qui fut subordonné au monothéisme mosaïque. Déjà, dans les croyances des anciens Hébreux, nous rencontrons les messagers célestes, ou les anges, représentant les actes émanés de Dieu et les facultés de la nature; les Hébreux pou-

vaient donc facilement retrouver leurs messagers célestes dans les Izeds de la doctrine de Zoroastre. A l'exemple de cette doctrine, on arriva bientôt à distinguer un esprit représentant le mal, un ange rebelle, l'ennemi de l'humanité, qu'on désignait parle nom de Satan (adversaire), et qui est l'Ahriman de la doctrine du Zend-Avesta; on entoura Satan de mauvais anges, ou de démons, semblables aux devs d'Ahriman. A la tête des bons anges on plaça sept princes ou archanges; ce sont les sept Amschaspandas des Perses, dont le premier est Ormuzd. 11 y est fait allusion dans le livre de Daniel, écrit à l'époque des Macchabées, et on les représente comme les protecteurs des différents peuples et empires. »

Si l'on va au fond des choses, on reconnaîtra qu'un Dieu unique, flanqué d'anges et d'archanges, constitue en réalité une sorte de polythéisme et que cette forme théologique est la seule, en fin de compte, qui puisse se maintenir et subsister.

Mais dans cette conception des anges, il est une partie qui ne doit point périr. C'est une création si pleinement conforme aux besoins permanents de la nature humaine qu'Auguste Comte, tout en y apportant une modification essentielle, a pu l'incorporer à sa doctrine : nous voulons parler de la théorie des anges gardiens. Cette idée, non moins profonde que poétique, consiste à croire que chacun de nous possède à ses côtés un ange qui l'assiste, qui le conseille dans les moments difficiles, qui le surveille dans ses actions, qui l'approuve ou le condamne suivant le bien ou le mal qu'il a fait. Il n'est pas douteux qu'il y a là une source de puissante amélioration. Et comme nous serions coupables si nous laissions échapper

la moindre occasion de moraliser notre espèce, il faut introduire dans le régime définitif cette conception modifiée. Les Juifs et les catholiques croient à la présence réelle d'un être invisible qui les accompagne sans cesse ; nous posititivistes, ayons toujours présente dans notre esprit, par un effort mental dont chacun de nous est capable, l'image élevée et pure de l'être le plus respecté et le plus chéri. Agissons constamment comme si nous avions à craindre son blâme ou à mériter son approbation ; inspirons-nous de sa conduite, de ses sentiments, de ses pensées ; travaillons à nous rendre dignes de lui.

La résurrection des corps pas plus que les anges ne semble une conception propre au génie hébreu. On ne la trouve nulle part dans le Pentateuque et dans les livres des prophètes. Elle est probablement empruntée, comme la plupart des créations juives de cette période, à la doctrine de Zoroastre, au mazdéisme. La résurrection des corps est quelque chose de tout à fait différent de l'immortalité de l'âme; celle-ci est d'origine grecque et exige un développement abstrait que le judaïsme n'a jamais connu. Cette idée de la résurrection consiste à croire que les corps de ceux qui auront mené une existence vertueuse recouvreront un jour leur vitalité première et reparaîtront sur la terre pour }r goûter une éternelle félicité. C'est une idée toute nouvelle dans le monde juif; elle est même contraire à la pure doctrine de Moïse qui veut que tout soit terminé ici-bas, que chacun y reçoive sa récompense ou sa punition et ne soit éprouvé au delà de la mort que dans la personne de ses descendants. Dieu bénira votre postérité, disait Moïse. Dieu persécutera vos enfants jusqu'à la dixième génération. Mais une telle doctrine n'était accep-

table qu'autant que l'expérience n'aurait pas encore démontré que la répartition des biens et des maux était loin d'être faite suivant les mérites do chacun. Ce peuple toujours malheureux, qui necessaitde voir la fortune accorder sa protection aux plus criminels et aux plus vicieux, fut promptement désabusé et dut se jeter avec avidité sur une doctrine plus juste et plus consolante. Nous ne rechercherons pas si la conception en elle-même est raisonnable, si elle n'offre pas des impossibilités gigantesques ; nous ne poserons pas la question à la manière de Voltaire demandant de quelle façon s'y prendra Dieu pour retrouver le corps de son missionnaire dévoré par un Iroquois, qui luimême aura fourni le déjeuner d'un Huron. Pour un Dieu, qui faisait tant de miracles, c'était un jeu de reconstruire les corps, et, étant donné l'ensemble du système, cette conception partielle n'avait rien de plus extraordinaire que les autres. A tout prendre d'ailleurs, mieux vaut, si l'on croit à une récompense future, se promettre une perpétuelle félicité sur la terre que l'éternelle et béate contemplation du point lumineux de la rose mystique dont parle Dante dans son paradis. On remarquera que plusieurs motifs devaient pousser les Juifs vers cette enfance. En premier lieu leurs intraitables dispositions fétichiques devaient les y porter naturellement. La mort n'étant, pour les fétichistes, qu'une modification dans la manière d'exister, qu'une vie différente, rien ne leur coûtait moins que de supposer un retour possible à l'existence première. Il suffisait donc que cette supposition fût de quelque utilité dans la doctrine pour qu'elle s'y glissât sans effort. C'est ce qui arriva. Promettre à chacun, comme faisait Moïse, qu'il serait récompensé durant la vie ou dans la

personne de ses descendants n'étant plus possible, depuis que l'expérience avait fait évanouir toute illusion, on crut à la résurrection des corps, dont tout homme pouvait attendre la justice qu'il méritait. Enfin l'idée messianique elle-même ne fut peut-être pas sans action sur le développement de cette croyance.

En ce qui concerne Y immortalité de l'âme, le judaïsme ne pouvait, par sa nature même, s'élever à une telle conception. C'est une production du génie grec. L'âme, ce quelque chose qui n'a ni forme, ni étendue, ni mouvement, qui est invisible et immortel , est le fait d'un travail abstrait séculaire; ce n'est pas une invention juive , c'est une invention platonicienne. Le christianisme s'est efforcé de concilier l'idée grecque de l'âme immortelle avec l'idée juive de la résurrection des morts. Nous n'oserions dire qu'il y soit absolument parvenu. Ses docteurs ont toujours éprouvé quelque difficulté à expliquer clairement cette combinaison, et le grand saint Paul lui-même ne fat pas sans essuyer à ce propos quelques ennuis. Nous devons dire qu'avant la naissance du catholicisme, une secte juive admettait déjà l'immortalité de l'âme qu'elle avait empruntée aux penseurs grecs : c'était la secte des Pharisiens. Elle représentait dans le judaïsme l'élément progressiste; et refusant de s'en tenir exclusivement à la lettre de la loi, mettait tous ses soins à introduire dans la doctrine les conceptions plus élevées de la philosophie étrangère. Dans une direction tout opposée était la secte des Sadducéens qui, étroitement campés dans le dogme sacré, ne connaissaient que la loi et les prophètes, et repoussaient tout compromis. Les Sadducéens constituaient le parti réactionnaire.

Nous voyons enfin se développer principalement vers cette époque Vidée messianique, dont le germe est répandu un peu partout dans les livres saints. On disait au peuple juif: Si vous n'avez point rencontré jusqu'ici la prospérité que Dieu a promise à vos pères par la bouche de Moïse et des prophètes, c'est que cette heure n'a point sonné. Dieu vous éprouve encore. Mais un jour viendra où des hommes extraordinaires apparaîtront parmi vous, qui vous conduiront aux destinées merveilleuses que Dieu a placées dans l'avenir de son peuple. Vous verrez se succéder a votre tête des chefs qui auront le génie de la guerre et celui des conquêtes pacifiques ; ils étendront votre empire sur toute la terre et amèneront les nations à la religion de Moïse. En dernier lieu surgira celui qui sera le plus grand et le plus puissant de tous ; il tiendra en ses mains l'épée et le flambeau ; par la vertu de sa parole ou par la terreur de ses armes, il mettra le monde à vos pieds et fera de Jérusalem la reine des nations ! Cette idée d'un Messie futunqui se rencontre si fréquemment dans les ouvrages des prophètes, et spécialement dans le livre de Daniel où il acquiert une véritable précision, est une des plus nobles et des plus salutaires qui aient surgi dans le judaïsme. C'était une invention de génie que de montrer à ce peuple son idéal dans un avenir lointain et de le soutenir au milieu de tant d'épreuves par une éternelle espérance. Rome et Athènes avaient placé l'âge d'or au début de l'histoire; Jérusalem en fit le but visible vers lequel devaient tendre tous les efforts de l'Humanité; elle le lui montra comme la récompense promise à ses travaux et à ses douleurs. Au lieu d'une philosophie sans espoir qui ne sait que chercher d'un œil attristé son idéal disparu, elle

a jeté le fondement de cette philosophie positive qui est la philosophie de l'audace, de l'espérance et du progrès!

Pour terminer ces considérations sur la doctrine judaïque de cette grande période, nous dirons que le progrès moral suivit le progrès des idées. Déjà Ezéchiel avait apporté quelque adoucissement à la rudesse mosaïque et donné à la morale un caractère plus humain. Ses successeurs l'imitèrent. Les préceptes du Deutéronome s'adoucirent en se dépouillant des particularités hébraïques et la loi juive prétendit à devenir l'expression d'une morale universelle. On vit même apparaître chez quelques-uns le commandement idéal de la morale définitive : Faites le bien pour le bien lui-même.

Nous ne disons rien des vicissitudes diverses par lesquelles passa la Judée durant les quelques siècles qui la séparèrent de sa fin. Malgré la compassion que méritent ses malheurs, malgré tout l'intérêt qu'inspire la faiblesse aux prises avec la force; malgré l'héroïsme dont firent preuve les Macchabées, nous voyons, sans les maudire, arriver la conquête romaine et les légions de Titus. Il fallait que la Judée conquît le monde ou fût conquise. Nation intolérante, affichant le mépris de tout ce qui vivait autour d'elle, gonflée d'orgueil par l'immensité même de ses espérances, elle avait le don d'exaspérer les plus pacifiques et les plus patients. Dans de telles conditions, il lui eût fallu, pour garder son indépendance, qu'elle possédât une force militaire comparable à l'armée de Mahomet; et encore celle-ci ne rencontra-t-elle point sur son chemin les géants de César ou des Flaviens.

La dernière heure de Jérusalem était venue. Les Juifs montrèrent un courage, une résignation, un fanatisme

admirables; dans leur ville lentement détruite, ils tinrent jusqu'au dernier, comptant moins sur leurs forces que sur ce Messie tant de fois annoncé. Ils périrent, Jérusalem fut anéantie, mais le Mosaïsme subsista.

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