‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 16 sur 25 · DISPERSION · texte numérisé non relu

DISPERSION

Il ne faut pas croire que la dispersion du monde juif date seulement de la ruine de Jérusalem. Il est très-certain que cette époque voit finir la nationalité politique des disciples de Moïse; mais il y a déjà longtemps que beaucoup d'entre eux sont fixés dans des pays autres que la Judée, et ne sont plus retenus à la mère patrie que par un lien religieux. En fait, la dispersion a commencé avec la captivité. Durant les soixante années qu'elle dura, un grand nombre de Juifs s'établit définitivement en Babylonie. Ils se répandirent dans toute la Perse, formant dans les villes et les bourgades des sortes de juiveries qui toutes eurent leur synagogue, leurs réunions périodiques, leur docteur. De là ils gagnèrent peu à peu les hauts plateaux de l'Asie centrale et finalement pénétrèrent en Chine. C'est là que les rencontrent les grands missionnaires jésuites du xvne et du xvme siècle. Ils sont devenus les sujets du céleste empire, et quelques-uns même se sont élevés à plusieurs reprises au poste de mandarin.

Ceux qui étaient demeurés à Babylone formèrent là un centre très-puissant et dont l'influence religieuse fut loin d'être limitée à cette partie du monde. La synagogue fut une école célèbre dont les décisions furent écoutées et la

dénomination de Thalmud de Babylone donnée au recueil qui est sorti de son enseignement, suffirait à marquer la place importante qu'elle se conquit dans le judaïsme. Les Juifs babyloniens ne cessèrent de conserver des relations avec Jérusalem tant que celle-ci exista; ils y envoyèrent régulièrement des dons et des ambassades, et nous avons vu qu'Esdras avait été le chef d'une de ces caravanes envoyées vers la mère patrie. La puissance de ces Juifs de la Haute- Asie, gens actifs et industrieux, et pour la plupart supérieurs, par la culture intellectuelle, aux populations avec lesquelles ils étaient en contact, devint tous les jours plus considérable, et ne tarda point à faire sentir son action dans la politique. Sans parler de l'influence qu'ils semblent avoir eue sur les affaires intérieures de l'État dès l'époque d'Assuérus, où il leur fut permis de se livrer pendant plusieurs jours, s'il faut en croire la Bible, au massacre de leurs ennemis, ils deviennent dans la suite assez forts et assez dangereux pour entraver, par la seule crainte qu'ils inspirent, Pétronius, légat de Caligula, dans ses projets sur la Judée. Partout les membres de ces juiveries arrivent à de hautes positions, surtout financières, non sans exciter, comme de juste, la haine des populations au milieu desquelles ils sont établis. Leur action religieuse d'ailleurs ne se borne point à maintenir dans le mosaïsme les descendants des premiers captifs; ils se livrent à la propagande, ils répandent leur religion et font de véritables conquêtes dans un milieu polythéique et fétichique.

Ce fut dans le monde gréco-romain que ce prosélytisme trouva principalement l'occasion de s'exercer. Dans la privation de toute vie municipale ou politique à laquelle la domination romaine avait condamné le monde occidental,

les esprits d'élite qui cherchaient dans les hautes spéculations intellectuelles une satisfaction à leur activité, se jetèrent avidement sur un système où une doctrine élevée servait de base à la morale la plus complète et la plus générale qu'on eût encore vue. Les Juifs n'avaient pas attendu la conquête d'Alexandre pour entrer en communication avec la Grèce. A plusieurs reprises, ils avaient tenté de nouer des relations, et les Macchabées avaient même conclu un traité d'alliance avec les Lacédémoniens. Mais lorsque l'influence grecque pénétra avec Alexandre et ses successeurs, non-seulement dans l'Asie occidentale, mais encore dans le nord de l'Afrique, et en particulier dans l'Egypte, les Juifs y pénétrèrent à sa suite et s'y installèrent solidement. Le nombre et l'importance des juiveries de l'Asie Mineure nous sont assez révélés par les difficultés qu'elles suscitèrent à saint Paul, et dont il est question dans le Nouveau Testament. Ils s'établirent en nombre considérable à Alexandrie, à Péluse, qui est la clef de l'Egypte du côté de la Syrie, et à Memphis. Ils suivirent Ptolémée Lagus en Cyrénaïque , et y fondèrent d'importantes colonies. Protégés par les Lagides, persécutés par Cléopàtre, ils trouvèrent appui dans César qu'ils soutinrent de tout leur pouvoir, et qui ne cessa de leur en garder de la reconnaissance.

Alexandrie devint pour les Juifs un centre philosophique et religieux, non moins important que Babylone ; mais de même qu'à Babylone la civilisation juive avait subi l'influence du mazdéisme de Zoroastre, de même à Alexandrie elle subit l'influence du platonisme. Elle s'incorpora non pas la science , mais la philosophie platonicienne. Philon fut le représentant le plus considérable de cette nou-

velle école, qui a marqué sa trace dans l'histoire plus par le bruit qu'elle a fait que par ce qu'elle a apporté réellement au capital intellectuel de l'Humanité. Son utilité principale fut de préparer les esprits à l'adoption du catholicisme, en les habituant à cette combinaison du monothéisme et de la systématisation morale avec la philosophie de Platon. En dehors de ce service rendu à la doctrine catholique, il n'est rien resté du mosaïsme alexandrin. Tout ce qu'il a été capable de produire, ce sont des spéculations oiseuses, sans réalité, sans portée, dont tout le mérite fut de donner naissance aux plus incroyables divagations, et par la suite à d'innombrables hérésies. Gomme on vérifie là les vues trop justes d'Auguste Comte sur l'effrayante inanité de la métaphysique et la nécessité absolue d'un règlement intellectuel !

Dès l'année 163 avant J.-C, un traité d'alliance était intervenu entre la république romaine et les Juifs ; il avait été renouvelé en 139 par Judas Macchabée. Il est donc très-probable que dès cette époque, et peut-être avant, les Juifs avaient pénétré en Italie. Les guerres de Pompée durent grossir considérablement la colonie juive établie à Rome. Les Juifs prirent parti pour César, ils l'appuyèrent en Egypte, et en furent récompensés par une constante protection. Quand il tomba sous les coups de quelques aristocrates et mauvais sujets, ils témoignèrent par de publiques manifestations de leurs regrets et de leur douleur. Auguste et la plupart des Césars jusqu'à la dynastie des Flaviens leur continuèrent la même bienveillance, et peutêtre les Juifs auraient-ils trouvé dans l'organisation romaine les fondements d'une véritable prépondérance religieuse, si le catholicisme n'eût pris tout à coup un essor

immense, et en devenant la religion de l'Occident ne fut demeuré seul en présence du monothéisme mosaïque.

A compter de cette époque, la situation des Juifs est modifiée. Ils ne trouveront plus sous le catholicisme la liberté dont ils ont joui sous le polythéisme gréco-romain. L'islamisme môme, cette autre tentative de religion universelle, qui surgira au commencement du vne siècle, montrera à leur égard moins de cruauté. La persécution est lente; elle les chasse, ou peu s'en faut, de France, d'Italie, d'Allemagne ; l'Espagne, qui a encore besoin de leur habileté financière et politique, les garde jusqu'à l'entière expulsion des Maures. Mais la royauté espagnole elle-même, devenant rétrograde, persécute le ministre juif de Ferdinand et d'Isabelle, dernier représentant de cette race de politiques éminents, et alors il n'existe plus en Europe que deux refuges pour ce peuple maudit : la noble république hollandaise et la puissante Venise, où ira mourir Àbarbanel.

Pendant cette immense période qui commence à la dispersion totale du peuple juif et qui se termine à nos jours, l'élaboration mentale propre au judaïsme continue à garder le caractère des périodes précédentes; elle est essentiellement métaphysique et nullement scientifique. Elle consiste, en dehors des spéculations propres qui constituent en majeure partie le Thalmud, en spéculations métaphysiques présentant deux caractères différents : les unes où se fait sentir spécialement l'influence grecque de Platon et d'Aristote, de ce dernier surtout quand son importance devient prépondérante chez les Islamistes; les autres où domine l'esprit juif, mais assaisonné d'orientalisme. A cette sorte appartient en particulier la Kabbalah ou Ka-

haie dont nous donnerons un court exposé après avoir dit quelques mots du Thalmud. Nous empruntons à M. Munck les détails qui vont suivre.

Il y a deux Thalmuds : l'un émané des écoles de Palestine et appelé le Thalmud de Jérusalem, fut achevé probablement dans la seconde moitié du quatrième siècle ; l'autre, appelé le Thalmud de Babylone, fut rédigé, au cinquième siècle, par Asché, célèbre docteur de l'Académie de Sora, et par son disciple Rabina, et terminé l'an 500 parRabbi José. Le Thalmud de Babylone, plus complet et plus clair que celui de Palestine, est aussi celui dont l'autorité a prévalu parmi les Juifs.

Le Thalmud est formé de deux parties : la Mischna, qui veut dire répétition ou seconde loi, et la Guemara, qui veut dire complément.

La Mischna est un vaste corps de lois, divisé en six parties appelées Sedarim (ordres), savoir : 1° Séder Zéraim (des semences), renfermant les lois et observances à l'égard de tout ce qu'on sème et qu'on plante. En tête de cette première partie se trouve un traité sur les prières journalières et celles qu'on doit prononcer dans les diverses circonstances. 2° Seder Moëd (des fêtes), traitant du sabbat et des jours solennels, ainsi que des jours déjeune. 3° Séder Naschim (des femmes), traitant du mariage, du divorce et de tout ce qui se rattache aux rapports mutuels des époux. 4° Séder Nézikin (des dommages), traitant des indemnités dues pour les dommages causés à autrui, et en général de tout ce qui a rapport au droit civil, au droit pénal et aux tribunaux. Cette partie, sur différents points, offre une grande analogie avec le droit romain. On y a inséré un traité de morale, renfermant les

sentences des Pères de la Synagogue. 5° Seder Koda» schim (des choses saintes), renfermant les lois et règlements des sacrifices et des autres choses consacrées à la divinité, les préceptes sur les aliments et la description du temple de Jérusalem. G0 Seder Tohorôth (des purifications), traitant des choses pures et impures et de la purification des personnes et des choses. Chacune de ces parties est subdivisée en différents traités et chaque traité en chapitres.

Ce code fut successivement annoté, discuté et amplifié par les écoles de Palestine et de Babylone, et dans chacune des deux Académies, on fit plus tard un recueil de ces annotations et discussions; ces recueils, beaucoup plus volumineux que la Mischna qui leur sert de texte, reçurent le nom de Guemara (complément).

Si nous avons fidèlement énuméré les différentes parties dont se compose le Thalmud, ce n'est pas, qu'on veuille bien nous croire, que nous voulions apporter ici une précision dans le détail que nous avons négligé partout ailleurs; c'est que nous avons trouvé là une occasion naturelle de montrer l'un des côtés vraiment remarquables de la systématisation morale du judaïsme que le Thalmud contient dans son entier. Nous voulons parler de l'universalité de cette doctrine qui prend l'homme dans son ensemble physique, social et moral ; qui lui fournit les préceptes de sa conduite privée, domestique, publique, mais qui est aussi un code d'hygiène et de jurisprudence. Toutes ces choses, en effet, sont inséparables : l'homme ne se segmente pas au gré des législateurs et des moralistes. Ce fut la gloire du mosaïsme de l'avoir compris comme l'échec du catholicisme de l'avoir trop oublié. En resti-

tuant à la morale la médecine et l'hygiène que le monothéisme catholique en avait séparé, le positivisme n'a fait que reprendre la grande tradition de tous les sacerdoces de l'antiquité.

Nous empruntons encore à M. Munck l'esquisse rapide que nous allons donner de la Kabbale :

Le mot Kabbale, ou mieux Kabbalah, vient du verbe Kibbel, qui veut dire recevoir par tradition; les adeptes ont cru devoir décorer du nom de tradition une doctrine qu'ils faisaient remonter jusqu'à Abraham et même jusqu'à Adam qui, selon eux, fut initié dans les mystères par l'ange Raziel. La doctrine de la Kabbale, déposée plus tard dans le Livre de la création et dans le Livre de V éclat, a eu sans doute sa première origine dans l'exil de Babylone; mais le système tout entier n'a pu se former que plus tard sous l'influence des écoles juives d'Alexandrie, où les doctrines de Pythagore et de Platon furent combinées avec certaines autres doctrines philosophiques que, jusqu'ici, on a vaguement désignées par le nom de 'philosophie orientale, mélange de spéculations profondes et de croyances superstitieuses, de haute sagesse et d'extravagances. Les Kabbalistes modernes divisent ordinairement leur science en deux parties; l'une théorique ou spéculative, Y 'autre pratique . Mais M. Munck; suivant un ordre qui lui paraît plus méthodique et en même temps plus conforme au développement historique de la Kabbale, la divise : 1° en symbolique; 2° en positive ou dogmatique, et 3° en spéculative ou métaphysique.

La Kabbale symbolique donne les moyens de trouver dans l'Écriture sainte un sens ésotérique ou mystique, différent du sens littéral. On y parvient par différentes per-

mutations ou combinaisons de lettres. Parmi les différentes méthodes de substitution, celle qu'on appelle ath basch consiste à substituer la dernière lettre de l'alphabet à la première, l'avant-dernière à la seconde et ainsi de suite. C'est de cette manière que le mot Scheschah, employé par Jérémie, nom de pays inconnu, est expliqué par Babel, ce qui convient aux deux passages. Une autre méthode consiste à n'avoir égard qu'à la valeur numérique des lettres et à leur en substituer d'autres qui produisent la même somme, car les Hébreux, comme les Grecs, employaient les lettres de l'alphabet comme chiffres numériques. Le mot Maschiah (Messie) donne la valeur numérique de 358; il en est de même du mot nahasch (serpent). Les kabbalistes concluent de là que le Messie l'emportera sur Satan, représenté sous l'image du serpent, et qu'il détruira le péché et la mort spirituelle. Dans une troisième méthode, on réunit les lettres initiales ou finales de plusieurs mots, pour en former un seul, ou on considère les lettres d'un seul mot comme autant de mots dont elles formeraient les initiales. Ainsi les trois lettres du mot Adam forment les initiales des trois mots Adam, David, Messie, ce qui indique que l'âme d'Adam, par la métempsycose, devait reparaître dans les corps de David et du Messie. Cette méthode d'exégèse laisse, comme on voit, un champ assez vaste à l'imagination,

La Kabbale dogmatique comprend tout cet amas de croyances et de dogmes mystiques, entés sur le judaïsme pendant et après l'exil de Babylone, adoptés en substance par les Pharisiens, et naturalisés longtemps avant la formation de la Kabbale spéculative. Quoique celle-ci ait adopté en général l'essence de ces dogmes, elle ne s'oc-

cupe pas de leurs détails positifs. La Kabbale dogmatique traite des anges et des démons et de leurs différentes divisions, des différents départements du paradis et de l'enfer, de la transmigration des âmes, etc.. Toute cette partie est purement mythologique ; ces mythes sont empruntés aux Chaldéens et aux Perses, mais les Kabbalistes n'ont pas manqué d*y exercer leur imagination et d'amplifier à leur manière les fables étrangères.

Enfin la Kabbale spéculative ou métaphysique renferme un système de philosophie qui tend à mettre d'accord le monothéisme et le dogme de la création avec ce principe fondamental de la philosophie ancienne : ex nihilo nikil

Aucune substance n'est sortie du néant absolu : tout ce qui esta tiré son origine d'une source de lumière éternelle, de Dieu. Dieu n'est compréhensible que dans sa manifestation; le Dieu non manifesté est pour nous une abstraction. Ce Dieu est de toute éternité; c'est, selon les termes des Kabbalistes, le Vieux des jours, Y Occulte des occultes. Sous ce rapport il est aussi appelé le Néant, et c'est ainsi que le monde créé par lui est sorti du néant. Ce néant est unique, c'est l'unité individuelle et infinie ; c'est pourquoi il s'appelle En-Soph (sansfin).Cet En-Soph n'est borné ni déterminé par rien, car il est tout et rien n'est hors lui.

Est-il bien nécessaire de poursuivre? Faut-il pousser plus avant dans ces ténèbres? Il est évident que nous sommes ici en présence de cerveaux malades. Des spéculations de cette nature ne sont que des produits pathologiques dont l'étude intéresse trop spécialement la médecine mentale pour que nous puissions nous y arrêter.

Le culte et la systématisation morale monolhôique offraient très-heureusement un but plus élevé à l'activité du génie juif et l'arrachaient à ce bourbier de spéculations extravagantes, éternel danger des théologies monolhéiques, qui n'obtiennent quelques résultats qu'en les noyant dans un déluge de conceptions arbitraires, dont il est toujours pénible de les dégager.

Le rôle essentiel des philosophes juifs à partir du moyen âge fut de propager parmi les chrétiens les conceptions de la philosophie ou pour mieux dire du péripatétisme arabe. Cependant, parmi eux, plusieurs ont conservé un caractère propre, et par-dessus tout sont demeurés juifs.

Le premier en date est Moses Maimonide, né à Cordoue, en 1135. Il étudia la philosophie et la médecine sous Tophaïl et Averroè's ; il s'occupa de mathématiques, de théologie, de langues, et porta la lumière dans la jurisprudence hébraïque. On venait des contrées les plus éloignées pour l'entendre, pour le consulter, pour discuter avec lui. Jl fut médecin du sultan Saladin et de [ses successeurs. A sa mort, il fut si regretté que l'année 1208 porta, dans les annales des Hébreux, le nom d'année de lamentation.

Levi-ben-Gerson, appelé aussi maître Léon, naquit à Bagnol en Languedoc, vers la fin du xme siècle. Il apporta dans ses études sur le monde juif une philosophie presque positive ; il eut l'audace de rapprocher tous les modes de la prévision, comme nous le faisions nous-même dans la dernière séance et de donner une théorie du prophétisme.

Citons encore Isaac Abarbanel, philosophe, politique et homme de finances, ministre du roi de Portugal, ministre de Ferdinand et d'Isabelle, qui, chassé d'Espagne sur la fin de ses jours, s'en fut mourir à Venise.

Le dernier représentant de cette remarquable évolution fut Spinosa qui, sans répudier la succession des grands penseurs juifs, se laissa aller au courant de la philosophie moderne, sous l'influence de Descartes.

Nous aurions à parler ici du rôle économique des Juifs, mais ce que nous en avons dit dans une de nos leçons précédentes, en critiquant la théorie de M. Nicolas, nous semble devoir amplement suffire. Nous n'admettons pas que les Juifs soient une race de banquiers, quelque aptitude qu'on leur reconnaisse justement pour une telle fonction. La force des choses et non une disposition physiologique les a faits ce qu'ils sont. Ils ont été agriculteurs et pasteurs, tant qu'ils ont pu posséder et cultiver la terre. Ils se sont faits banquiers quand on leur a refusé tout autre moyen de subsister. Ils auraient pu aussi bien être, si d'autres circonstances avaient surgi, des navigateurs ou des soldats. Si aujourd'hui ils ont une supériorité réelle dans l'art de manier l'argent, c'est qu'ils l'ont lentement acquise, et qu'ils bénéficient actuellement des efforts accumulés de plusieurs générations.

Cependant nous ajouterons à ce que nous avons dit précédemment une remarque qui a son importance. Le rôle économique joué par les Juifs à partir du moyen âge est le résultat d'une double condition : 1° la concentration de l'argent entre les mains des plus économes et des plus habiles; et 2° la dispersion même du peuple juif dans toutes les parties du monde. C'est cette concentration pécuniaire en même temps que cette dispersion qui ont fait d'eux presque nécessairement les banquiers de la planète, et il n'est pas étonnant qu'on leur doive l'invention de la lettre de change, cette création capitale de la fonction.

Nous avons démontré depuis longtemps que la fonction du banquier, la plus abstraite des fonctions industrielles, consistait dans le payement, en qui se résument toutes les autres opérations. Or le change est précisément un admirable procédé de payement établi entre les différents lieux de la terre, et les Juifs, en l'instituant, ont rendu un véritable service à l'Humanité.

KÉSULTATS.

Nous avons à résumer brièvement les résultats principaux de cette civilisation juive, dont nous achevons de présenter l'évolution. Parmi ces résultats, les uns sont demeurés définitivement dans l'avoir de l'Humanité, d'autres ont disparu, mais non sans produire des conséquences considérables et laisser une trace profonde dans l'histoire.

L'hébraïsme, par sa base monothéique et par l'élaboration d'une morale de plus en plus systématisée, avait jeté les fondements d'une religion universelle. Bien plus, les* Prophètes avaient entrevu même cette idée grandiose, cette conception capitale du genre humain réuni dans une même adoration et venant de tous les points de la terre sacrifier au Dieu d'Abraham et de Moïse. Plus tard, on avait reconnu pendant la domination romaine, par la dispersion même d'innombrables synagogues, combien une croyance commune pouvait s'accommoder des régimes politiques les plus différents. C'est là évidemment que saint Paul a trouvé la base de son christianisme. Sans doute?

d'autres conditions et de très-nombreuses furent nécessaires, mais la conception fondamentale émana du mosaïsme. C'est ainsi que tout se lie et tout s'enchaîne dans l'histoire de l'Humanité. C'est un spectacle vraiment imposant que cette suite d'efforts prolongés, multipliés et difficiles par lesquels l'homme s'élève lentement à l'état de famille et à l'état de tribu et pose, en la préparant, la solution du grand problème qui doit contenir tous les autres : V unité finale du genre humain ! Mais la tentative de saint Paul, tout admirable qu'elle fût, devait, quoique mieux préparée., avorter comme celle de Moïse. Le christianisme se rapprochait du but, mais ne l'atteignait pas.

Six siècles plus tard, Mahomet, contemplant le monde juif et le monde chrétien, puisa à la fois chez Moïse et chez saint Paul, et voulut lui aussi fonder une religion universelle, sur la double base d'une foi monothéique et d'une morale systématique. Nous apprécierons dans quelque temps l'immense utilité de la création islamique, mais nous pouvons dire de suite que, de la lutte des deux grands monothéismes chrétien et musulman, et de l'impossibilité qu'ils ont rencontrée de se soumettre l'un l'autre, est sortie cette démonstration décisive que la religion universelle qui doit fonder l'unité humaine ne peut être cherchée dans le théologisme. Sa subjectivité naturelle, malgré des artifices plus ou moins nombreux et parmi lesquels il faut compter l'emploi de la force, le rend incapable de fournir jamais la base mentale indispensable à une semblable opération.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les grands politiques du monde catholique ou mahométan ont compris qu'il y avait pour eux mieux à faire qu'à poursuivre éternelle-

nient une impossible suprématie. Déjà sons François Ier, la France ne craignait point de s'allier à la Turquie, et cette conduite trouvait un imitateur dans le grand cardinal de Richelieu. Auguste Comte a fait cette observation que du contact entre le monde chrétien et le monde musulman étaient sortis les premiers émancipés. C'est ainsi que dans Ivanhoë, Walter Scott fait un athée du templier Brian de Boisguillebert. Qu'on ne croie pas qu'il y ait là simplement pure fantaisie d'imagination ; il y a la constatation d'un fait réel et dont l'explication est simple. Comment des hommes supérieurs, comme le furent très-certainement plusieurs de ces templiers, n'auraient-ils point été saisis de voir que chez les deux peuples il existait en nombre égal des hommes de haute valeur, intelligents, moraux, dévoués, poursuivant de nobles buts, capables de grandes actions? Et si les deux religions pouvaient Tune et l'autre produire de tels hommes, laquelle d'entre les deux était supérieure à l'autre? Qui ne voit dans ce contact un germe certain de tolérance d'abord, et finalement d'athéisme.

Mais le service rendu par la religion de Moïse, en tant que système de morale, se fait sentir au delà des deux grandes tentatives monothéiques auxquelles elle a donné naissance. Nous avons fait la remarque en exposant le contenu du Thalmud que le mosaïsme avait pris l'homme tel qu'il est, dans son ensemble, et avait étendu ses préceptes à tous les aspects de cette nature, si variable et si compliquée.

Le catholicisme, en ne suivant pas l'exemple de son prédécesseur, commit une faute grave; il sépara l'étude de l'homme moral de l'étude, trop grossière suivant lui,

de l'homme physique, et ne s'aperçut pas qu'en laissant, à d'autres le soin de la chère guenille, il préparait de ses propres mains l'inévitable prépondérance du médecin sur le prêtre et semait dans son avenir un germe de mort. Le positivisme, mieux instruit, a emprunté aux Hébreux, comme à tous les sacerdoces de l'antiquité, leur vue admirable sur la nécessité de soumettre à une même étude la totalité du problème humain ; il a réintégré dans la morale l'étude de l'hygiène et a dit au prêtre : Tu seras médecin !

En dehors de ces résultats généraux qui donnent à la civilisation juive une importance incontestable, nous devons encore parler des produits plus spéciaux qui lui marquent une place d'honneur dans l'histoire de l'esprit humain. Auguste Comte a placé la Eible ou Canon hébraïque dans la Bibliothèque positiviste. Sans accorder à ce Canon l'importance exagérée qu'il a plu à certains littérateurs de lui attribuer, on doit reconnaître que la décision d'Auguste Comte se justifie sans difficulté. Nous ne parlerons pas de l'importance historique de ces précieux documents que chacun appréciera d'autant mieux qu'il les lira à la lumière d'une théorie vraiment scientifique. Mais nous rappellerons qu'on trouve dans la Bible des œuvres esthétiques de la plus haute valeur qui, malgré l'engouement sans mesure dont on a fait preuve à leur égard, ne cesseront d'être lues avec intérêt. Les pages romanesques des livres d'Esther ou de Ruth, les psaumes, les cantiques, les imprécations des prophètes, leurs chants d'allégresse, ont donné à la poésie biblique un renom qui ne périra pas. Un pur fétichisme y règne sans partage, et là encore l'hébreu n'a point fait preuve de cette nature abstraite qu'on

a tenté de lui concéder. Les chants patriotiques que renferme la Bible n'ont point la grandeur et la noblesse romaines, mais ils gardent, par le sentiment civique et l'enthousiasme religieux qui s'y trouvent toujours combinés, nous ne savons quelle âpreté séduisante qu'on chercherait vainement ailleurs. Quant au poème de Job, nous nous refusons à lui accorder d'autre importance qu'une importance historique; c'est un type de prédication monothéique dont la valeur a été surfaite par des critiques convaincus de la réalité objective du monothéisme.

Un des résultats les plus intéressants qu'ait produits l'évolution hébraïque, est assurément l'admiration qu'elle a fait naître pour les grands hommes qui l'ont dirigée.

Jamais chefs, assurément, nous parlons des plus fameux, n'ont connu autant d'imitateurs passionnés que les chefs du peuple hébreu. Et c'est justice. Aucune autre évolution, en raison même du caractère prématuré de l'évolution hébraïque, n'a senti autant que celle-ci l'impérieuse nécessité d'être menée, jusqu'au bout, par des types exceptionnels, sous peine d'un avortement certain. L'histoire hébraïque offre l'étonnant spectacle d'une suite presque continue de natures éminentes combinant au plus haut degré ces deux caractères nécessaires, bien que d'apparence contradictoire : une direction systématique et synthétique jointe à la plus étonnante initiative individuelle. Ces hommes, par leur hardiesse, par leur énergie, par leur héroïsme, n'ont cessé d'étonner le monde: ils ont été les modèles sur lesquels de grands guerriers et de grands politiques ont tenu leurs regards sans cesse attachés ; ils ont inspiré plusieurs des plus belles productions esthétiques dont se glorifie l'Humanité. C'est dans les héros de la

Bible que Gromwell a cherché l'exemple des vertus qu'il a montrées; c'est la Bible qu'il a mise entre les mains de ses soldats, pour en faire l'invincible armée dont l'histoire a enregistré les hauts faits; c'est dans la Bible qu'un siècle plus tard, et sous l'influence persistante du souffle Cromwellien, qu'Haè'ndel puisa l'ardeur patriotique qu'il mit dans l'âme de son Judas Macchabée. Où donc, sinon dans la Bible, Michel-Ange a-t-il puisé le type colossal de son Moïse ? Où donc Mahomet s'est-il inspiré avant de fonder une religion nouvelle et de tenter la conquête du monde ? Que tous ces grands hommes aient subi plus ou moins directement l'action des récits bibliques, qu'il ait été dans leur intention de prendre pour modèle tel ou tel personnage du monde hébreu, cela n'a au fond que la plus médiocre importance ; ce qui est incontestable et mérite d'être signalé , c'est qu'ils ont calqué leur conduite sur celle des héros hébreux, et qu'à leur exemple, ils ont toujours mis au service des plus nobles causes les caractères les plus audacieux.

Citons enfin, pour clore cette trop rapide énumération, l'institution de la Semaine, ce type des constructions subjectives destinées à régler la vie. Nous avons, en traitant du calendrier, assez parlé delà semaine, pour qu'il soit inutile d'y revenir ici. Rappelons cependant que les Hébreux ne l'ont point inventée, et l'ont très-probablement empruntée aux Ghaldéens, mais si cette création ne leur appartient pas, c'est eux néanmoins qui nous l'ont transmise, et c'est à ce titre que nous la présentons comme un des résultats du mosaïsme.

Arrivé au terme de cette exposition, il nous reste à montrer quel enseignement en découle. On ne saurait

s'étonner qu'après une étude consacrée à l'œuvre de Moïse, ce soit vers les Juifs que nous tournions notre pensée. Ceux d'entre eux qui vivent au milieu de nous et que nous pouvons journellement observer, semblent avoir été touchés, comme la plupart des Occidentaux, par l'aile philosophique de la science, et avoir gardé, pour la religion de leurs pères, plus de respect que de ferveur. Chez eux comme chez nous la foi a fait place à l'indifférence. Cependant il reste au fond de leur cceur un vieil attachement pour la race dont ils sont sortis ; ce n'est pas sans orgueil qu'ils rappellent l'antiquité de leur origine et les grandes choses que leurs ancêtres ont accomplies. Ils n'ont plus l'ardeur qui fait les apôtres et les soldats, mais ils ont conservé une sorte de patriotisme, d'où peuvent surgir encore de hautes pensées et de nobles résolutions. Nous dirons aux Juifs : Vous qui n'avez été grands et puissants dans le monde qu'en demeurant unis, accepterez- vous qu'un scepticisme niais vous arrache à vos meilleures traditions ? Vous avez été forts parce que vous avez été religieux : vous pouvez retrouver cette force en retrouvant une religion. Tous les théologismes sont morts, il est vrai ; et l'œuvre de Moïse ne saurait survivre à celle de saint Paul et de Mahomet. Vos pères ont cherché une religion universelle; ils ont préparé les deux entreprises catholique et musulmane, et ces trois tentatives ont échoué. Quel homme intelligent parmi vous ne voit désormais qu'aucune croyance divine ne peut conduire finalement à l'unité du genre humain? Seule, la science systématisée, en fournissant une base convenable, a préparé ce grand résultat. La Religion universelle existe ; elle appelle du sein de toutes les doctrines les âmes d'élite avides de réa-

lités et qu'ont lassées de vains efforts. Venez, Juifs, à la religion de l'Humanité! Elle vous apporte ce que vos ancêtres ont ambitionné sans l'atteindre; elle seule, loin de les mépriser, rend une suprême justice à la civilisation qu'ils ont fondée; elle les honore dans ses fêtes; elle place dans ses sanctuaires l'image de votre Moïse ; elle fera chanter dans ses concerts les hauts faits de vos Macchabées !

Vous entrevoyiez, dans les aspirations de vos prophètes, une Jérusalem, reine du monde, devant laquelle s'inclineraient les nations; qui tiendrait le glaive et le flambeau ; qin saurait convaincre, mais au besoin imposer. Vous avez vu s'écrouler tant d'espérances et vous avez compris que vouloir dominer par la force vous était plus impossible encore que de dominer par la foi. Mais si votre Jérusalem n'est plus, si les siècles ont passé sur ses ruines, si quelque mosquée a remplacé les temples de Salompn et d'Esdras, une autre Jérusalem est née qui, plus que celle de David et d'Isaïe, pourra prétendre à la suprématie religieuse de l'Humanité. C'est la grande cité occidentale, où, depuis la chute de Rome, se sont élaborés les plus importants problèmes de l'esprit humain ; où la philosophie et la science ont trouvé leur asile préféré, où l'émancipation religieuse et politique a fait ses premiers pas; c'est la capitale de la France, c'est Paris!

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