‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 17 sur 25 · THÉORIE GÉNÉRALE DE L'ÉVOLUTION DU BRAHMANISME · texte numérisé non relu

THÉORIE GÉNÉRALE DE L'ÉVOLUTION DU BRAHMANISME

Nous poursuivons l'étude des grandes théocraties de l'antiquité par l'appréciation du brahmanisme. Auguste Comte, forcé de placer un type concret dans son calendrier historique, a pris celui de Manou : mais il a fait là comme il a fait pour Abraham, pour Prométhée et pour Ossian : il a accepté la légende, sans autre but que celui de fixer l'esprit et de résumer en une image toute une masse d'événements, de sentiments et de pensées. L'existence de Manou est en effet plus qu'hypothétique, et s'il faut en croire Brighou, qui expose ses lois, sa naissance ne laisserait pas d'offrir quelque étrangeté. C'est Manou qui parle dans ce récit :

« Ayant divisé son corps en deux parties, le souverain « maître devint moitié mâle et moitié femelle, et en s'unis- « sant à cette partie femelle, il engendra Virâdj.

« Apprenez, nobles Brahmanes, que celui que le divin

« mâle, appelé Virâdj, a produit de lui-même, en se li- « vrantàune dévotion austère, c'est moi, Manou, le créa- « teur de tout cet univers. »

Ce Manou, enfanté par la dévotion austère de Virâdj , et qui, à son tour, donne naissance à une série de sept autres Manous, tous chargés de vertus et de propriétés extraordinaires, a confié au richi (sage et religieux) Brighou le soin d'exposer sa loi, et cette exposition est contenue dans le livre que nous possédons et qui est intitulé : Lois de Manou. C'est là, comme dans les Védas et les deux grandes épopées brahmaniques du Mahâbhârata et du Ramâyàna, qu'il faut chercher la connaissance de cette antique civilisation.

Somme toute, et malgré l'exquise précision que les auteurs des livres sacrés de l'Inde ont mise dans leurs récits sur Manou et ses hautes actions, ce qui apparaît le plus clairement, c'est qu'on ne sait rien de lui. Dès nos premiers pas, le caractère indou éclate dans toute sa splendeur : la précision mathématique au service des divagations les plus insensées ; ils ont des milliards de dieux, mais tous rangés dans un ordre parfait, classés et numérotés ; ils ont appliqué nos méthodes de classification aux choses sur lesquelles il est impossible de rien savoir; ils ont une poésie, ils n'ont pas d'histoire. C'est tout justement le contraire de ce que nous observons en Chine, où nous trouvons un peuple exact, précis, ordonné, mais en revanche peu poète.

Avant d'aborder l'appréciation du brahmanisme, disons quelques mots de la semaine à laquelle appartient Manou et dont le chef est Bouddha. Et d'abord comment est-elle composée?

Premier jour : Bélus, qui a pour adjudant Sémiramis, dont la fête sera célébrée tous les trois ans.

Second jour : Sésostris.

Troisième jour : Manou.

Quatrième jour : Cyrus.

Cinquième jour : Zoroastre.

Sixième jour : les Druides, Ossian.

Septième et dernier jour : Bouddha.

Cette semaine est consacrée aux théocraties normales, c'est-à-dire polythéiques et présentant pour la plupart un développement complet du régime des castes. Nous disons pour la plupart, parce que la nature concrète du calendrier n'a point toujours permis de choisir des types parfaits.

Bouddha, dont Auguste Comte a fait le président de cette semaine, doit cet honneur à deux considérations : entre ces différents types, c'est de beaucoup le mieux connu, et en second lieu, c'est celui dont l'influence domine encore les populations les plus nombreuses. Mais le caractère révolutionnaire de l'œuvre de Bouddha fait de lui un type moins pur que ceux de Sésostris et de Manou.

Ceux-ci représentent les théocraties absolument normales, c'est-à-dire polythéiques et où se sont pleinement développés le régime des castes en même temps que la prépondérance de la caste sacerdotale. Sésostris, c'est la théocratie égyptienne qui, outre sa valeur propre, a pour nous une importance particulière à cause de son action sur l'Occident par l'intermédiaire des Grecs, des Juifs et des Phéniciens.

Manou, c'est la théocratie indoue, puissante encore sur une portion considérable de notre espèce.

Bouddha, comme nous l'expliquerons avec le développement convenable dans une prochaine séance, c'est une révolution dans la théocratie brahmanique, révolution dont l'influence s'est répandue sur les populations immenses qui environnent l'Hindoustan.

Bélus et Sémiramis sont les représentants des deux théocraties d'Assur et de Babylone, grandies sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, et dont l'action, comme celle de la théocratie égyptienne, s'est fait sentir jusqu'à nous à travers les Grecs et les Juifs.

Gyrus, type de la théocratie persane, représente une théocratie altérée par la prépondérance militaire, mais sans qu'il en résulte un type franchement militaire comme celui de Rome. Sortie de la conquête définitive de populations théocratiques par une peuplade militaire, elle a, par ses luttes contre les Grecs, puissamment réagi sur les destinées de l'Occident.

Zoroastre est le réformateur de la théocratie médique dont le polythéisme avait conservé en le systématisant le culte fétichique du feu. La doctrine de Zoroastre a engendré une nationalité religieuse, dont les adhérents, qui subsistent encore dans l'Inde, se distinguent par une admirable rectitude mentale ; elle a fourni au Judaïsme, comme nous l'avons remarqué, plusieurs de ses conceptions; elle a enfin troublé le christianisme en donnant naissance à la secte des Manichéens.

Les Druides et Ossian marquent la place de ces théocraties où il n'y a de vraiment caractéristique que l'existence d'une caste sacerdotale et dont l'Occident a été le plus important pour ne pas dire le seul théâtre.

Revenons à Manou et au brahmanisme.

Comme nous l'avons fait pour le cas juif, nous commencerons par définir les conditions de temps et de lieu au milieu desquelles s'est développée cette grande civilisation brahmanique.

La terre des brahmanes est un vaste triangle dont la base est au nord sous un climat tempéré, et ]e sommet au sud en pleine zone torride. La limite septentrionale est fournie par les monts Himalaya dont la chaîne court de l'est à l'ouest. A l'ouest, une chaîne de montagnes se dirigeant du nord vers le sud part de l'Himalaya pour aboutir à la mer, et contribue à borner le bassin de l'indus. Cette chaîne prend d'abord le nom d'Indou-Kouch, puis celui de monts Soliman; elle sépare l'Inde du monde persique. La limite orientale est constituée par les monts qui circonscrivent à l'est le bassin du Brahmapoutre. Eniin, les deux côtés du triangle, dans la plus grande partie de leur longueur et la pointe elle-même, sont baignés par la mer qui, d'un côté, prend le nom de golfe du Bengale et de l'autre celui de mer d'Oman.

Au nord, à l'est et à l'ouest, l'Inde, par ses limites naturelles, est séparée de trois grandes civilisations distinctes. A l'ouest, l'indus et les monts Soliman et Hindou-Kouch forment une barrière entre elle et le monde persique et européen. Au nord, l'Himalaya la sépare de la Tartane et de la Chine; à l'est le Brahmapoutre la sépare de cette contrée si bien nommée Indo-Chine, qui tient son état mental île l'Inde bouddhique et son état politique de l'empire chinois. Là ont pris naissance, ont vécu et se sont éteintes des civilisations prodigieuses, sur lesquelles, dans ces dernières années, quelques voyageurs nous ont rapporté un petit nombre de documents. Au milieu de forêts presque

inaccessibles dorment des cités immenses, auprès desquelles Paris et Londres ne sont que des villages, et qui n'ont laissé d'autres traces sur la terre que ces gigantesques débris.

Mais le grand triangle lui-même qui constitue l'Inde ne forme pas un tout homogène; la chaîne des monts Vindhya qui, parallèle à l'Himalaya, le divise en deux parties, sépare également deux populations qui, dans l'origine au moins, ont été distinctes et le sont encore à beaucoup d'égards. La différence cosmologique entre la grande presqu'île du Sud qui porte le nom de Dekan et la partie du territoire située au nord desmonlsVindhya, se trouve donc associée à une différence sociologique. De tout temps le peuple indien a eu conscience de cette distinction et la loi de Manou l'a systématiquement confirmée. Nous trouvons, en effet, au livre second, un passage caractéristique à cet égard :

« La région située entre les monts Himavat et Vindhya, « à l'est de Vinasana et à l'ouest de Prayâga, est appelée « Madhyadésa (pays du milieu).

« Depuis la mer orientale jusqu'à la mer occidentale, « l'espace compris entre ces deux montagnes est désigné « par les sages sous le nom d'Aryâvarta (séjour des hom- « mes honorables).

« Tout lieu où se rencontre naturellement la gazelle « noire est reconnu convenable pour l'accomplissement du « sacrifice; le pays des Metchas en est différent.

« Ceux qui appartiennent aux trois premières classes « doivent avoir grand soin de s'établir dans les lieux qui « viennent d'être désignés; mais un Soûdra, s'il est en * peine pour se procurer sa subsistance, peut demeurer « dans n'importe quel endroit. »

Prayâga, dont il est parlé dans le premier de ces versets, était un lieu de pèlerinage célèbre, au confluent du Gange et delaDjemnali. C'est aujourd'hui Allahàbad. Quant aux Metchas, dont il est question plus loin, ce sont pour les Indous les étrangers, les barbares.

Tel est le théâtre sur lequel s'est développée la civilisation brahmanique.

Tentons maintenant de préciser les conditions chronologiques du problème. Mais, hélas ! nous sommes ici dans le royaume du vague. Le peuple indou est le peuple indécis, indéterminé par excellence; jamais une nation n'a senti à un degré moindre le besoin de certitude et de réalité ; les Indous n'ont pas d'histoire, mais des épopées merveilleuses sans commencement et sans fin, pleines de légendes, débordantes de poésie, et où les auteurs, chose curieuse, se sont efforcés de racheter, par la précision méticuleuse du détail, l'incroyable fantaisie de l'invention. Il en résulte que* dans cette immense évolution dont l'origine se perd dans la nuit des temps, on n'arrive à saisir d'indications chronologiques précises qu'à l'époque tardive où elle entre en contact avec les civilisations étrangères qui l'entourent. Ce sont alors celles-ci qui nous fournissent quelques renseignements sur l'état du brahmanisme et nous permettent d'établir un peu d'ordre dans cette confusion.

On peut donc faire deux parts dans cette histoire :

1° De l'origine de la civilisation indoue jusqu'au milieu du vne siècle de l'ère chrétienne, époque vers laquelle commencent des relations constantes et multipliées avec les autres populations.

2° Du milieu du vne siècle jusqu'à nos jours. Dans cette seconde période, grâce aux Arabes, aux Persans, aux

Mogols, aux Européens, les indications chronologiques acquièrent une précision croissante.

Dans la première période, une date capitale nous est fournie par la naissance de Bouddha, qui a lieu vers la fin du viie siècle avant notre ère., soit 623 ans avant Jésus-Christ, si nous nous en rapportons aux travaux spéciaux que le bouddhisme a suscités dans l'île de Gejlan. Nous trouvons encore un point de repère dans l'expédition d'Alexandre (336 ans avant Jésus-Christ) ; nous savons qu'à cette époque il existait des Bouddhistes sur les bords de l'Indus. Depuis lors et jusqu'au moment où la conquête arabe vient apporter définitivement la précision dans ce chaos, nous ne trouvons d'indications que dans les récits des Chinois bouddhistes, qui sont venus pieusement visiter en pèlerinage les lieux où était né le chef de leur religion. Mais ces pèlerins sont d'une époque déjà récente : Fa-Hien parcourt l'Inde au ive siècle de notre ère et Niouin-Thsang au vne, en l'année 632.

Avant la naissance de Bouddha, l'unique renseignement chronologique que nous possédions sur l'histoire de l'Inde se trouve dans la Bible, où il est raconté que Salomon, en l'année 1076 avant Jésus-Christ, ayant envoyé des navigateurs sur les bords de la mer indienne, ceux-ci rapportèrent de la côte occidentale de la grande presqu'île des objets sur lesquels étaient gravés des noms indous ou sanscrits. On en conclut naturellement que la civilisation brahmanique s'était étendue, dès cette époque, dans la partie orientale du Dekan.

En dehors de ces rares documents, nous ne possédons rien qui puisse nous donner avec quelque exactitude l'ordre dans lequel se sont succédé les grands événements

qui composent cette évolution. Nous nous trouvons dans la nécessité, pour jeter quelques jalons dans la longue période antérieure à la naissance do Bouddha, d'appliquer la loi sociologique, qui détermine la succession des événements d'après la nature des conceptions philosophiques ou religieuses qui leur correspondent. Plus le document est simple et empreint de fétichisme, plus il est ancien ; plus les documents se ressentent d'une métaphysique croissante, plus ils sont rapprochés de nous. C'est par cette considération que nous assignons aux Védas la plus haute antiquité entre les productions diverses du brahmanisme.

A une époque qu'il est impossible de fixer, fût-ce à dix siècles près, on a vu s'établir sur les bords du Gange une population portant avec elle des lois et des croyances particulières et qui devait constituer l'élément fondamental de la civilisation indoue. Nous passons intentionnellement sous silence les pérégrinations des fameux Aryas, soi-disant partis des bords de l'Oxus. D'une part l'hypothèse tient trop de place dans cette histoire, et, d'un autre côté, cela n'offre pour nous que le plus médiocre intérêt.

Ce qui nous importe beaucoup plus, c'est de faire remarquer, puisque l'occasion s'en présente, la profonde vérité de ce théorème sociologique, que les plus grandes civilisations sont contenues à leur origine dans un groupe relativement restreint, qui, sous l'influence de causes multiples, parmi lesquelles il faut compter comme une des plus importantes le milieu cosmologique, s'élève peu à peu au-dessus des populations environnantes, et, par divers procédés militaires ou autres, se les assimile en les dominant. Il en est de ce cas plus compliqué, comme poulies grands hommes au milieu d'une nation. C'est toujours

un individu, qui, à un moment donné, prend la direction et pousse ses concitoyens dans une voie de progrès ; de même c'est toujours un groupe peu étendu qui absorbe les autres et les civilise.

Notre étude se partage naturellement en trois parties :

1° Étude de la civilisation indoue depuis son origine jusqu'au vme siècle de notre ère ;

2° Étude de cette civilisation depuis le vme siècle jusqu'à nos jours;

3° Appréciation de la véritable politique de l'Occident à l'égard de l'Inde.

L'étude de la civilisation indoue présente comme toute autre à considérer deux points : les procédés par lesquels elle s'est constituée, et les phases diverses qui caractérisent son évolution.

Cette civilisation, une fois créée, s'est développée sous l'action de trois influences distinctes. En premier lieu, l'influence cosmologique et les luttes du groupe civilisateur avec les populations environnantes. En second lieu l'influence naturelle qui résulte des efforts accumulés des générations successives. Aucune constitution sociale ne présente peut-être, à un aussi haut point et durant un temps aussi prolongé, l'exemple de ce progrès continu qui s'accomplit sans secousse sous le poids seul des antécédents. Ce n'est pas, à coup sûr, le monde occidental, avec ses révolutions périodiques et ses progrès démesurés, entrecoupés de réactions, que l'on peut comparer à ce monde des brahmes, où les progrès sont à peine sensibles, mais où l'on ne sait pas rétrograder.

La dernière des influences que nous avons signalées se rencontre dans les éléments modificateurs surgis de

révolution elle-même. Ici , c'est le bouddhisme qui fut par excellence cet élément modificateur. Sorti du brahmanisme, il trouva sa raison d'être en niant la suprématie de la caste des brahmes, et lutta contre eux pendant quinze cents ans. 11 fut vaincu, mais son influence sur la civilisation brahmanique fut immense. Les brahmes ne maintinrent leur empire que par de justes concessions ; ils admirent dans leur doctrine tout ce qui pouvait y pénétrer, sans y importer le désordre ou la ruine; ils firent tourner au profit de la religion de Manou la force par laquelle elle devait périr.

A la base de cette civilisation nous trouvons comme chez toute autre le fétichisme. C'est l'invariable début de toute civilisation commençante; c'est l'état premier et nécessaire de toute nation comme de tout individu ; c'est le principe de toute mentalité. Aucun document, aucune preuve en dehors des lois mêmes d'évolution de l'entendement humain ne nous est nécessaire pour affirmer le fétichisme du brahmanisme naissant. Mais nous nous emploierons d'autant moins à réfuter les théories bizarres de ceux qui veulent accorder au peuple indou le même privilège de spontanéité théologique qu'au peuple hébreu, que l'examen même superficiel des documents écrits et des habitudes encore persistantes ne saurait laisser aucun doute sur l'exactitude de notre appréciation.

Les documents invoqués ont une autorité d'autant plus réelle qu'ils ont nécessairement surgi à une époque postérieure à l'installation du polythéisme et de la nouvelle société. Ce sont les traces non disparues encore du régime antérieur que l'on peut suivre dans les pages pleines de fétichisme des antiques Védas, premier monument de la

civilisation indoue. C'est le feu, Agni; ce sont les vents, Maroutas; c'est l'air, Vâyou; c'est le crépuscule, c'est l'aurore, c'est le soleil, c'est le firmament, Indra, qui forment les sujets de ces hymnes tout enchantées de poésie : « Je célèbre Agni, le pontife, le prêtre resplendissant « du sacrifice, l'auteur de l'invocation dispensant les plus * riches trésors.

« Agni est digne des louanges des chantres anciens et « de celles des nouveaux : qu'il amène ici les Dieux!

« Agni, l'offrande entière que tu environnes de toutes « parts parvient jusques aux Dieux... etc., etc.. »

C'est le feu qui a été l'un des premiers alliés de l'homme dans sa lutte contre la nature, en facilitant la destruction d'immenses et impénétrables forêts. Ses services sont relatés dans les vers descriptifs du Rig-Véda : « Excité par « le vent, le feu retentissant pénètre rapidement dans les « taillis avec ses flammes et sa puissance : Agni, quand « tu te jettes subitement comme un taureau sur les arbres « de la forêt, alors ta route est noire, ô toi dont les flam- « mes sont rougeâtres et qui es impérissable. Tous les « êtres stables ou mobiles redoutent Agni dans son vol. » Nous ne pouvons que citer au hasard quelques passages, mais rien assurément ne serait plus aisé que de montrer la provenance fétichique, directe ou indirecte, de la majeure partie de ces dieux.

Le Rig-Véda suffirait à lui seul à appuyer notre démonstration, si nous ne possédions des arguments encore plus puissants et d'une valeur bien autrement incontestable : nous voulons parler des pratiques actuelles des peuples indous. Un livre publié à Londres vers 1820, aux frais de la compagnie des Indes, et traduit plus tard en

français par son auteur, l'abbé J.-A. Dabi Qaire

dans le Meissour, nous offre les plus intéressants détails sur le culte public rendu par les populations de l'Inde à de purs fétiches. « A la fin de novembre, dit-il, ou au commencement de décembre, on célèbre la fête de divouligai(àes lampes). Durant plusieurs jours qu'elle dure, les Indiens mettent, chaque soir, des lampes allumées devant les portes de leurs maisons, ou dans des lanternes de papier, qu'ils attachent au bout de longues perches plantées dans la rue : cette fête paraît principalement destinée à honorer le feu.

« Chaque cultivateur va, trois joursde suite, se prosterner et déposer des offrandes de fleurs, de lampes allumées, de riz bouilli et de fruits, devant le tas de fumier qu'il a amassé pour servir d'engrais, et le supplie humblement de bien fertiliser ses terres et de lui procurer d'abondantes moissons. Ce culte, comme on voit, ressemble assez à celui que les Romains rendaient à leur dieu Sterquilinus.

« Le nahgara-pantchamy est encore une grande fête, qui, au commencement de février, se célèbre en l'honneur des serpents, et surtout des plus venimeux, tel que l'espèce de serpent à lunettes appelée cobra de capello parles Portugais, et nahga ou nahgara par les Indiens. Les habitants vont visiter les trous où ont coutume de se tenir cachés ces animaux, auxquels ils font, avec une dévotion profonde, des offrandes de lait, de bananes, etc.. »

L'abbé Dubois consacre un chapitre entier à la description des divers cultes rendus aux animaux. Les uns sont adorés à cause des services qu'on en attend, les autres à cause de la crainte qu'ils inspirent. En première ligne, nous trouvons le culte du singe ou Anouma, révéré dans

l'Inde entière, mais principalement par les sectateurs de Vichnou, l'un des trois dieux du Trimourty. On n'ignore pas que c'est à la tête d'une armée de singes que Rama, le héros fameux du Ramayana, accomplit la meilleure partie de ses prouesses.

Vient ensuite le culte de Bassoura ou du Taureau, divinité favorite des dévots de Siva, autre dieu du Trimourt}^; puis celui de l'oiseau Garotida, qui n'est autre que l'aigle du Malabar, précieux par la guerre qu'il fait aux serpents. Enfin ceux-ci, véritable fléau de l'Inde, doivent, à la terreur qu'ils répandent, les honneurs divins dont on les entoure. Dans quelques contrées, les animaux aquatiques eux-mêmes jouissent d'immunités spéciales, et dans ces parages la pêche est interdite.

Mais le culte fétichique de l'Inde n'est point borné aux seuls animaux; les objets inanimés y participent également. C'est la pierre Salagrama, que les brahmes regardent comme une métamorphose de Vichnou, sorte de coquille fossile du genre des cornes cVAmmon, à laquelle on offre tous les jours des sacrifices. C'est la plante Toulochy, espèce de basilic cultivée en Europe, regardée et honorée comme la femme de Vichnou. Ses feuilles ont une odeur suave et aromatique, elles sont béchiques et cordiales ; elles ont leur emploi en médecine. C'est l'herbe Darba, espèce de borragïnée, sur laquelle courent toute sorte de légendes merveilleuses et en l'honneur de laquelle on célèbre une fête chaque année, le huitième jour du mois de septembre. Nousrencontrons enfin l'arbre Assouata, l'un des plus beaux du pays, aux larges feuilles, qui produisent une ombre rafraîchissante et qui, en s'entre-heurtant,font entendre un bruissement mélodieux.

Ces plantes, comme les animaux précédemment cités, ont leur image en tous lieux, et leur représentation fournit le plus important sujet des sculptures et des ornements dans les édifices consacrés.

Xotre théorie se vérifie donc absolument, Le peuple brahmanique a débuté, comme tous les autres, par le fétichisme, dont il a gardé, comme tous les autres, l'empreinte ineffaçable et salutaire.

Nous disions, dans une précédente séance, que le fétichisme avait donné à l'esprit humain l'indispensable fixité qui seule pouvait lui permettre de franchir sans encombre une période théologique, dont le caractère principal était de croire possible une variabilité sans limites, et nous faisions remarquer que le fétichisme comprenait deux périodes : une première période pendant laquelle se développait le fétichisme proprement dit; une seconde, qui voyait naître et se constituer le fétichisme astrolâtrique. Bien que la manière de concevoir les phénomènes soit identique dans les deux cas, la seconde forme est cependant plus systématique que la première ; elle contient déjà un premier degré d'abstraction; elle constitue une sorte de transition entre l'état primitif et le polythéisme qui le suit. Le fétichisme astrolâtrique, par le nombre relativement restreint des objets de son adoration, outre la stabilité propre à toute conception fétichique, donne à l'intelligence une idée de mesure, de limitation, d'ensemble, de systématisation en un mot, que ne comportait point le fétichisme universel. Cette base astrolâtrique a manqué à la civilisation indoue et nous serions tentés d'attribuer à cette absence l'esprit d'indétermination qui est un de ses caractères principaux, et le déchaînement plus complet que

partout ailleurs des divagations métaphysiques. Il est certain que le passage de ces populations à l'état sédentaire a été tardif, et qu'un commencement de potythéisme s'était déjà manifesté quand l'établissement définitif a eu lieu. La transition astrolâtrique, qui eût exigé des observateurs sédentaires., fit nécessairement défaut.

Quoi qu'il en soit, ii est arrivé que, dans un groupe de cette population aryenne, non encore complètement fixée, sans ville prépondérante, et sans régime astrolâtrique préalable, le polythéisme a directement surgi. Le Rig-Véda nous présente, dans sa spontanéité première, ce mélange caractéristique de polythéisme et de fétichisme.

Si plusieurs fois déjà nous avons montré par quels degrés successifs s' effectuait le passage entre ces deux états, le cas présent est assez particulier pour que nous insistions de nouveau et suivions une fois encore, dans leur développement naissant, ces premiers progrès de l'esprit humain.

L'observation abstraite crée les dieux, a dit A. Comte. Le théorème est incontestable, mais il faut le préciser. L'abstraction, en effet, tout en demeurant l'unique procédé, peut, suivant les cas, s'appliquer d'une façon toute différente. En parlant de Moïse et de la théocratie égyptienne, nous avons accordé au monothéisme deux origines distinctes : une origine cosmologique, puisée dans la contemplation longtemps prolongée des phénomènes naturels et une origine sociologique, tirée du spectacle même de la société. Si nous observons avec quelque attention la naissance des dieux dans le polythéisme, nous reconnaîtrons sans peine qu'elle appartient uniquement à ce dernier mode. Une population encore nomade, ou qui arrive seu-

lement à l'état sédentaire, ne peut guère avoir étendu ses observations au delà de la société qu'elle compose. Ce qu'elle connaît le mieux, c'est elle, et de même que l'homme, dans sa première conception, a prêté à tout ce qui l'entourait sa propre nature, au second pas qu'il fait, il assimile ce qui se passe dans le monde à ce qu'il voit se passer dans la famille ou dans la tribu. Si dans chaque famille et dans chaque tribu, un chef dirige les affaires communes et fait concourir à un même but les diverses opérations, par un motif analogue, les dieux seront chargés de diriger les phénomènes communs que l'observation nous présente, et de présider les groupes des objets et des événements semblables. Les premiers dieux sont très-simples, ils diffèrent peu des fétiches ; ce ne seraient que des fétiches plus puissants, s'ils n'étaient extérieurs au phénomène. Au début, le jour est un fétiche; chaque tribu, chaque lieu a son jour qui n'est pas celui de la tribu ou du lieu voisin. Plus tard on s'aperçoit que, dans plusieurs endroits, le phénomène se reproduit, toujours égal à lui-même, et l'on se demande s'il n'y aurait pas un être pour diriger ces phénomènes communs. On crée alors le Dieu du jour. Mais, dans le jour même, l'observation fait naître des divisions : l'aurore devient une déesse et le crépuscule un dieu; puis on constate la ressemblance entre le crépuscule et l'aurore et, réunissant les deux phénomènes sous la direction du même dieu, on les confie à Janus, Janus bifrons, le dieu qui ouvre et ferme le jour. On peut étudier dans un intéressant opuscule de M. Ploix, ingénieur hydrographe des plus distingués, toute la mythologie sortie du Jour, tous les dieux émanés de cette racine aryenne Div, dont les Latins ont fait dies. De même le Nuage fut d'abord un fétiche.

On prêta longtemps une vie propre à cette grande masse sombre qui contenait la foudre. Ce n'est que tard qu'on saisit ce qu'il y avait de commun entre plusieurs nuages différents et qu'on leur donna pour maître un Dieu armé du tonnerre. Il en fut ainsi pour les vents, pour les fleuves, pour les mers, pour tout ce qui présenta des manifestations communes dans tous les lieux et dans tous les temps. Nous ne pouvons suivre, dans toutes ses conséquences, le développement de la culture abstraite dont nous présentons les premiers essais, mais il est facile de comprendre maintenant la croissante raréfaction des dieux. Comme on a donné un chef aux groupes des fétiches semblables, on donnera également un chef aux dieux dont les attributions mieux observées, seront reconnues identiques, et il y aura des dieux supérieurs et des dieux inférieurs, et le nombre des premiers ira en diminuant jusqu'au jour où l'on ne connaîtra plus qu'un seul dieu.

Tout est contenu dans le brahmanisme . on y adore des fétiches, comme l'a constaté l'abbé Dubois; on y adore des dieux de puissance diverse, et en quantité si considérable que le cerveau d'un brahme est incapable de les contenir tous; enfin, on y proclame l'existence d'un Eire suprême, principe et fin de toutes choses, et dont tous les autres dieux ne sont qu'une émanation.

La théorie de la naissance des dieux va nous fournir celle de la création des castes. Lorsque un petit nombre d'hommes, ayant de l'intelligence et du loisir, eurent créé des dieux, ils devinrent naturellement les intermédiaires entre ces dieux sortis de leur cerveau et le reste de l'Humanité. Ils crurent en dignité, en influence; on écouta pieusement leur parole; on suivit ponctuellement leurs

conseils; la classe sacerdotale était fondée. A son tour elle institua les autres classes, ce que le polythéisme rendait aisé. Le polythéisme, en effet, se prêtait merveilleusement à cette consécration des pouvoirs. On trouva facilement un Dieu pour présider à chaque fonction, pour la protéger, pour la défendre et, à mesure que l'état sédentaire établit davantage la division du travail, les dieux se multiplièrent en même temps que les fonctions. Le prêtre consolida et accrut ces divisions; il les consacra au nom de la divinité, il donna à chacune l'indépendance nécessaire à la plénitude de son développement.

La civilisation indoue nous présente un remarquable exemple de la constitution polythéique des castes, réduites à quatre par les lois de Manou, mais subdivisées presque à l'infini par les progrès des institutions. « Pour la propagation de la race humaine, dit Manou, le Souverain Maître, de sa bouche, de son bras, de sa cuisse, et de son pied, produisit le Brahmane, le Kchatriya, le Vaisya et le Soûdra. »

Les Brahmanes composent la caste sacerdotale, mais celle-ci est divisée en trois ou quatre castes principales, qui elles-mêmes en comptent au moins vingt chacune ; et les lignes de démarcation entre toutes ces castes sont tellement prononcées qu'elles s'opposent à toute espèce de fusion, et surtout à celle qui pourrait s'opérer par le mariage.

Les Kchatriyas forment la caste militaire. Plus encore que celle des Brahmes, elle est divisée et subdivisée.

Les Vaisyas sont commerçants , chefs d'industrie ou d'agriculture; leurs catégories ne sont pas moins nombreuses que celles des Kchatriyas.

Enfin viennent les Soûdras, laboureurs, manœuvres, artisans, employés à tous les travaux manuels et aux professions mécaniques, offrant plus de divisions que les trois autres, et composant, avec les Pariahs, les neuf dixièmes de la population.

Quant aux Pariahs , sur lesquels se tait la loi de Manou, ils forment actuellement une cinquième classe, mais cette classe a été constituée par des individus chassés de leur caste, qu'un sort commun a groupés ; ce sont les esclavesnés de l'Inde; ils sont soumis aux travaux les plus pénibles; ils vivent dans la plus profonde abjection.

Toutes ces castes sont répandues d'une manière trèsinégale sur la surface de la grande presqu'île indoue ; et les mêmes castes peuvent affecter des caractères trèsdifférents suivant la contrée où on les observe. Ainsi les Brahmes du Sud sont certainement inférieurs par la moralité et par l'intelligence, aux Brahmes établis sur les bords du Gange, parmi lesquels se sont conservées plus intactes les grandes traditions. Les Kchatriyas sont plus nombreux dans le Nord que dans le Midi. Des influences diverses, et qu'il serait mal aisé de déterminer avec précision, ont donné naissance en maint endroit à des castes qu'on ne retrouve pas ailleurs, et chez qui se gardent des privilèges ou des habitudes au moins bizarres. L'abbé Dubois cite dans le Travancor une caste appelée caste des naimars dans laquelle les femmes sont autorisées à avoir plusieurs maris. On trouve dans le Marava, pays voisin de la côte de la Pêcherie, la caste des Callers, c'e.dire des voleurs, dans laquelle cette honorable profession s'exerce comme une prérogative héréditaire. Les princes qui commandent au Marava appartienne:!! à

casto et aucun de ceux qui la composent ne rougit de son métier. Ils s'imaginent, en volant, ne faire que leur devoir, et user seulement d'un droit inné. Il exi*.'... [m~* la même province une caste des lottiers, où l'inceste est permis et pratiqué. En général, il est peu de tribus chez lesquelles ne se conserve quelque coutume particulière qui les distingue des autres. La forme et la couleur des vêtements, celle des joyaux, les ajustements sont autant de signes caractéristiques.

Le régime des castes ne fut jamais un obstacle au libre développement du travail et de l'industrie ; car sans porter une atteinte sérieuse au plan primitif du fondateur, il ne cessa de s'adapter, comme il convenait, aux besoins croissants de la civilisation. Nos corporations des derniers siècles opposaient une barrière bien autrement puissante à l'essor industriel. Il faut croire que les préjugés et l'antipathie que l'on rencontre en France contre une constitution sociale qui a rendu de si grands services à l'Humanité, tiennent surtout à la lutte que notre pays a soutenue si longtemps, et soutient aujourd'hui encore contre la caste royale, la dernière de toutes.

Nous rappellerons en quelques mots le rôle de ce régime, sorti des entrailles même du polythéisme.

C'est d'abord un grand appareil de conservation. La caste conserve les procédés, les méthodes et les inventions. Il a fallu des castes pour conserver les conceptions intellectuelles et les institutions militaires, comme les plus humbles métiers manuels. Le feu, ce premier des arts, nécessita la création d'une classe spéciale chargée de le garder. C'était un collège de prêtres à Athènes; c'étaient les Vestales à Rome. Les propositions philoso-

phiques n'existent en réalité que lorsque, ayant subi la coordination convenable, elles sont conservées dans un certain groupe. De nos jours et depuis longtemps, cela s'appelle une école ; à l'origine, cela fut une caste.

Mais la caste ne se contente pas de conserver les inventions, elle les perfectionne. A une époque et dans une civilisation où l'industrie abstraite n'existait pas. et où il fallait une longue pratique avant d'être passé maître dans le métier, tout progrès eût été impossible, si l'enfant, initié de bonne heure à tous les secrets de la profession paternelle, n'eût pu consacrer la meilleure partie de sa vie à les enrichir et à les améliorer. Nous savons d'ailleurs, et nous l'avons déjà plusieurs fois rappelé, que les aptitudes acquises, physiques et morales, bonnes ou mauvaises, se fixent par la génération dans la descendance ; il se forme à la longue des races distinctes , qui ont des dispositions différentes, des goûts particuliers, des qualités spéciales, des vices qu'elles possèdent en propre; en sorte que si la répartition des hommes entre plusieurs castes a été dans l'origine l'œuvre peut-être arbitraire de la religion, il est certain qu'avec le temps cette division s'est trouvée confirmée par de réelles différences dans la nature morale, intellectuelle et physique.

Un autre caractère du régime des castes est d'avoir socialisé les fonctions. Toute fonction fut instituée au nom d'une doctrine religieuse et morale qui lui imposa des devoirs et fixa étroitement l'étendue de ses privilèges . Tout homme eut dans la société un rôle utile , tout homme eut le sentiment de sa responsabilité, aucun ne se crut avili par la nature d'une profession établie par les dieux eux-mêmes. Quel contraste avec ce que nous

— 24! — présente l'Occident ! Ici nul sentiment social, et en même temps nulle dignité, poursuite exclusive d'un but personnel, épouvantable anarchie, où toutes les différences entre les hommes ne sont le plus souvent constituées que par le degré d'insolence ou d'avilissement.

De plus, la caste est un moyen de défense pour les classes inférieures. La caste entière prend le parti de celui de ses membres qui a été injurié, et refuse tout service jusqu'à complète réparation de l'insulte ou du préjudice. Les boulangers ne feront plus de pain, les blanchisseurs ne laveront plus ; et comme dans cette constitution religieuse, il ne peut venir à l'idée de personne d'usurper une fonction qui ne lui appartient pas, les nécessités pressantes de la vie sociale amèneront bientôt les coupables à résipiscence et réconcilieront les intérêts.

Enfin, et c'est là le point important et admirable du régime des castes, les devoirs augmentent à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie. Le pariah n'a aucun devoir ; il n'est soumis à aucune règle ; ilne connaît que sa fantaisie. La vie du brahmane, au contraire, est soumise à une réglementation si sévère , si pointilleuse, nous pourrions dire si tracassière, que peu d'hommes assurément, en dehors de ceux que leur naissance a destinés à cette fonction, voudraient s'y assujettir. Il faut lire dans les lois de Manou les prescriptions imposées au brahme pendant la durée du repas pour se faire une idée de cette insupportable tyrannie. Les Kchatriyas, où se recrute la caste royale, quoique jouissant d'une liberté plus grande que celle des brahmanes, sont astreints, en dehors même des devoirs que le gouvernement leur impose, à une série d'obligations journalières que ne connaissent point les classes inférieures.

Nous ne prétendons pas certainement que de nos jours les hommes qui occupent de hautes positions doivent se conformer aux pratiques plus ou moins minutieuses des lois de Manon, faire chaque jour un certain nombre d'ablutions à de certaines heures et se garder de certaines nourritures; mais nous estimons que tous doivent puiser là ce principe de conduite qui consiste à se reconnaître des devoirs d'autant plus nombreux qu'on occupe un rang plus élevé dans l'État, par le fait du mérite, de la richesse ou de la naissance.

La notion du devoir s'est développée lentement; elle a grandi avec la civilisation. L'homme s'est subordonné d'autant mieux qu'il s'est éloigné davantage de son origine. Ceux qui ont la prétention de le conduire, doivent donner l'exemple de cette soumission, et bien loin de chercher dans le pouvoir le moyen le plus sûr d'échapper à toute contrainte, ils doivent comprendre que le fardeau est d'autant plus lourd qu'ils veulent s'élever davantage, que seuls les animaux et les esclaves ne connaissent point de règle, et que celui qui gouverne sans s'imposer d'autre frein que son bon plaisir, n'est qu'un animal ou un esclave couronné.

Nous voudrions pouvoir donner avec quelque détail les plus importantes dispositions contenues dans les lois de Ma non sur la série des devoirs propres à chacune des quatre classes. Mais borné par la rapidité nécessaire de cette exposition, nous nous contenterons de résumer brièvement le contenu de ces douze livres sur lesquels est fondée la civilisation brahmanique.

Le premier livre est une sorte de Genèse, c'est l'histoire fantastique de la création. Ou y voit l'Être suprême dis-

siper l'Obscurité primitive, créer Brahma etproduire ensuite le Brahmane, le Kchatriya, leVa}'sia, le Soudraetles Manous et Brighou et les divinités inférieures, et tout ce qui existe dans le monde, les astres, la terre, les plantes et les animaux, etc.

Cependant la fin de ce premier livre contient quelques notions sur l'établissement des quatre classes, sur la destination générale de chacune, sur la supériorité et les privilèges des Brahmanes, sur le droit exclusif qu'ils possèdent d'enseigner la loi de Manou. Dans les derniers versets l'auteur proclame l'excellence de cette loi, la vertu des coutumes immémoriales, et donne un aperçu des matières qui seront traitées dans les onze livres suivants.

Le second livre traite des Sacrements et du Noviciat. Après avoir posé ce noble principe que chacun doit accomplir son devoir sans espérer aucune récompense, le législateur prenant l'enfant à sa naissance, énumère les sacrements qui lui seront imposés durant la vie. Le choix d'un nom est une chose importante : « Que le nom d'un Brahmane, dit la loi, par le premier des deux mots dont il se compose, exprime la faveur propice ; celui d'un Kchatriya, la puissance; celui d'un Vaysia, la richesse; celui d'un Soûdra, l'abjection. Le nom d'un Brahmane, par son second mot, doit indiquer la félicité ; celui d'un guerrier, la protection ; celui d'un marchand , la libéralité ; celui d'un Soûdra, la dépendance. Que celui d'une femme soit facile à prononcer, doux, clair, agréable, propice ; qu'il se termine par des voyelles longues, et ressemble à des paroles de bénédiction. » La cérémonie de la Tonsure, celle de l'Investiture viennent ensuite. Le reste est presque entièrement consacré à l'éducation du jeune homme et en

particulier du jeune Brahmane. Les actes pieux auxquels il doit se livrer, les règles d'abstinence qu'il est tenu d'observer, la conduite qui lui est recommandée à l'égard de ses parents et de ses maîtres, les marques de respect dont il entourera les hommes respectables, son père et sa mère, son instituteur et par-dessus tout les femmes, sont fixées dans ce second livre.

Le troisième livre règle le mariage et les devoirs du chef de famille. En ce qui concerne le mariage, l'alliance est prohibée jusqu'au sixième degré. De minutieuses recommandations sont faites au jeune homme qui cherche femme : il doit éviter de s'unir à une famille sans piété, qui ne pratique point les sacrements, ou qui se trouve affligée de maladies constitutionnelles. « Qu'il n'épouse pas une fille ayant des cheveux rougeâtres, ou ayant un membre de trop, ou souvent malade, ou insupportable par son bavardage, ou ayant les yeux rouges ; qu'il prenne une femme bien faite, dont le nom soit agréable, qui ait la démarche gracieuse d'un cygne ou d'un jeune éléphant, dont le corps soit revêtu d'un léger duvet, dont les cheveux soient fins, les dents petites et les membres d'une douceur charmante. » Suivent quelques indications sur les huit modes de mariage, leurs avantages et leurs inconvénients, et un certain nombre de prescriptions sur les rapports entre époux. Après avoir enjoint d'honorer les femmes et promis une prospérité sans égale aux familles dont les femmes seront environnées de respect et de soins, l'auteur traite des devoirs du père de famille, des cinq obligations journalières qui lui sont prescrites, de l'hospitalité et des égards dont il est tenu envers ses hôtes, des personnes dont l'existence lui est confiée, de ce qu'il se doit à lui-même, et fi-

naleraent de ce qu'il doit aux Mânes. Cetle partie est de beaucoup la plus importante du livre. La cérémoniejournalièreet mensuelle du Sraddhâ (repas funèbre en l'honneur des Mânes) forme l'unique sujet d'une longue série de prescriptions minutieuses touchant le lieu, l'heure, les préparatifs, l'ordonnance du festin, ceux que l'on doit y inviter, ceux qu'il faut en écarter avec soin, les pratiques religieuses dont on l'entoure.

Le livre quatrième, qui s'adresse principalement aux brahmanes, est tout un traité de morale et d'hygiène. Après avoir indiqué suivant quels modes chacun est autorisé à se procurer sa subsistance et rappelé les principaux devoirs du père de famille, Manou expose, dans un ordre assez imparfait à la vérité, les nombreux préceptes qui constituent sa loi morale. A côté des recommandations concernant la chasteté, la charité, la patience, la méditation, la véracité, la droiture, la probité, la douceur et la tempérance se rencontrent des règles multipliées sur tout ce qui regarde l'hygiène et en particulier la propreté.

Le vice contre lequel le législateur s'élève avec la plus visible horreur est l'hypocrisie. Il y revient sans cesse : « Le dwidja aux regards toujours baissés, d'un naturel pervers, pensant uniquement à son propre avantage, perfide et affectant l'apparence de la vertu, est dit avoir les manières du héron. Il est précipité dans l'enfer appelé Andhatâmisra, en punition de sa mauvaise conduite. » De là aussi cet autre précepte : « Que le sage observe constamment les devoirs moraux avec plus d'attention que les devoirs pieux ; celui qui néglige les devoirs moraux déchoit, même lorsqu'il observe tous les devoirs pieux. Le caractère saillant de celte réglementation morale est de

poussera la mansuétude, à la générosité, à la bonté. Cette bonté ne comprend pas seulement les autres hommes, elle s'étend à tous les êtres animés. Le sage brahmane n'emploiera la nourriture animale que dans le cas de nécessité absolue ; il évitera même d 'affliger aucun être vivant. Estil nécessaire d'insister sur ce côté vraiment admirable de la civilisation brahmanique ?

Le cinquième livre est consacré dans sa première partie au règlement de l'instinct nutritif, et dans sa seconde à la condition des femmes. Leurs occupations, la fidélité qu'elles doivent à leur mari, les devoirs que leur impose sa perte et parmi lesquels ne figure point la coutume barbare et beaucoup plus tardive de chercher la mort sur un bûcher, les mérites d'une femme vertueuse, la haute récompense qui l'attend , la punition qui menace l'infidèle, tout cela trouve sa place ici.

Le sixième livre se rapporte aux devoirs de l'anachorète et du dévot ascétique. Le brahmane qui a passé par l'état de novice et celui d'homme marié n'est encore qu'à moitié chemin de la béatitude infinie qui lui est promise, en récompense d'une vertu parfaite. Il achèvera son existence dans la retraite, au milieu d'incessantes austérités, plongé dans une perpétuelle méditation, l'esprit toujours tourné vers la délivrance finale. Pour prix de cette annihilation de lui-même et après avoir franchi les deux degrés de cette mort anticipée, il parviendra au but suprême, qui est de s'identifier avec Brahma.

Le septième livre s'occupe de la conduite des rois et de la classe dont ils font partie. C'est un code de politique et d'art militaire. L'auteur après, avoir rappelé que le monarque n'est autre qu'une grande divinité résidant sous une

forme humaine, place à ses côtés pour l'aider dans ses fonctions le Génie du châtiment, d'essence non moins divine, protecteur de tous les êtres, exécuteur de la justice. 11 ti ensuite des devoirs du roi, des avantages d'une sage conduite, des dix-huit vices qu'il doit fuir, du choix de ses ministres et particulièrement de ses ambassadeurs qui seront versés dans la connaissance de tous les sastràs, sauront interpréter les signes, la contenance et les gestes, seront purs dans leurs moeurs et incorruptibles, habiles et de grande naissance. La résidence royale, la construction du palais, le mariage des rois, le conseiller spirituel chargé de les assister, leurs obligations envers les brahmanes, leurs devoirs sur le champ de bataille, le partage du butin, quelques règles de tactique militaire, donnent lieu à autant de prescriptions généralement empreintes de sagesse et d'habileté. Le reste du livre est consacré à des objets de moindre importance, tels que le lever du roi, les audiences, les festins et les revues.

Le huitième livre traite de l'office des juges et des lois civiles et criminelles. Nous ne pouvons donner ici, même en les résumant, les importantes dispositions qui s'y trouvent insérées. Nous ne ferons qu'énoncer, d'après les textes mêmes de Manou, les dix-huit titres principaux dont il se compose. Le premier comprend les dettes; le second, les dépôts; le troisième, la vente d'un objet sans droit de propriété; le quatrième, les entreprises commerciales faites par des associés ; le cinquième, l'action de reprendre une chose donnée ; le sixième, le non-payement des gages ou du salaire ; le septième, le refus de remplir les conventions ; le huitième, l'annulation d'une vente ou d'un achat; le neuvième, les discussions entre un maître et son valet: le

dixième, la loi qui concerne les disputes sur les limites; le onzième et le douzième, les mauvais t.iaitements et les injures; le treizième, le vol; le quatorzième, le brigandage et les violences; le quinzième, l'adultère ; le seizième, les devoirs de la femme et du mari ; le dix-septième, le partage des successions; le dix-huitième et dernier, le jeu et les

combats d'animaux.

Le livre neuvième ne semble qu'une annexe des précédents. On y rencontre des prescriptions civiles et criminelles et de nouvelles indications sur le pouvoir et les attributs royaux. Il se termine par l'énoncé rapide des devoirs qui incombent aux deux dernières classes, les vaysias et les soudrâs. Ces préceptes, simples autant que sages, n'offrent rien qui mérite d'être particulièrement cité.

Le dixième livre s'occupe des classes mêlées et des cas de détresse. La division d'une société en castes exige du législateur une grande sévérité à l'égard de ceux qui violent la règle fondamentale , que chacun doit se marier dans sa caste ; sans quoi tous les rangs seraient promptement confondus. Manou n'autorise même pas l'union entre individus appartenant à deux classes qui se suivent. Tous les enfants nés de ces mariages sont regardés comme étant d'origine vile; ils sont destinés par leur naissance à des emplois déterminés, d'autant plus bas et abjects que les parents se sont plus écartés, en s'unissant, de l'ordre établi. La seconde partie du livre traite de ce qui est spécialement permis dans les cas difficiles où la stricte application de la loi entraînerait infailliblement la perte de l'individu et de la société.

Le livre onzième fixe les pénitences auxquelles doivent se soumettre ceux qui ont péché contre les prescriptions

— £49 — établies. Rien n'est assurément moins barbare. En dehors de l'inceste, cruellement puni, toutes les autres fautes et le meurtre lui-même ne connaissent jusqu'à la mort d'autre expiation que le jeûne, les austérités, la lecture des livres sacrés, les dons aux Brahmanes, et les services humiliants.

C'est en effet dans le douzième livre que se trouve contenue la véritable sanction de la loi de Manou. Les pénitences subies durant la vie ne sont qu'une sorte à'à-compte sur le châtiment qui attend l'homme après la mort. C'est là que chacun sera traité suivant ses mérites. Celui qui se sera élevé à la suprême bonté et à l'intelligence parfaite des dogmes divins, aura pour récompense d'être absorbé dans Brahma. A la vérité 3 la législation de Manou n'appelle que le brahmane à la jouissance d'une aussi incomparable félicité. Les membres des classes inférieures n'y parviendront qu'autant qu'ils auront mérité d'abord de revenir sur terre en qualité de brahmanes. En dehors de cet anéantissement divin, but supérieur des ambitions humaines, et privilège de quelques-uns, les états les plus divers attendent les hommes, suivant la vertu ouïe vice qu'ils auront montré. Ceuxqui, sans l'atteindre, se seront approchés de la perfection, auront rang de dieux et de demi-dieux, entreront dans les phalanges célestes ou reparaîtront sous forme de brahmanes, d'anachorètes ou de dévots ascétiques, qui sont les états les plus rapprochés de l'état le plus parfait. Les criminels au contraire, jugés par Yama., dieu des enfers, subiront, avant de renaître, les tourments les plus affreux; puis, ils revivront un jour sous une enveloppe d'autant plus vile que leur crime aura été plus grand. Condamnés à ressusciter cent fois, mille fois,

pendant des millions d'années, il leur sera permis d'aspirer encore au bonheur suprême, à condition de remonter lentement tous les degrés de la hiérarchie des êtres, depuis la liane et le brin d'herbe jusqu'au kchatriya et au brahmane, en remplissant exactement les devoirs propres à chaque position.

Telle est dans son ensemble et trop rapidement résumée la législation de Manou. Fruit d'une civilisation déjà développée, elle l'a si admirablement affermie que le temps a été impuissant contre elle, et que les siècles en passant ont pu la modifier mais non la détruire. Cette stabilité qui nous pénètre d'admiration est le propre de ces belles institutions théocratiques, solides comme leurs temples de granit, où tout se tient, où tout se prête un mutuel appui, où rien n'est laissé à l'arbitraire, où il existe une règle pour chacun des cas de la vie humaine, où le dogme n'est qu'une partie presque secondaire, dans un ensemble dont la morale, la jurisprudence, l'hygiène, le régime public et privé, forment les éléments principaux. C'est dans cette synthèse, dont le Mosaïsme nous a fourni déjà un éclatant exemple, que le Brahmanisme a puisé sa force. Par là, il a montré sa supériorité sur les religions qui, comme le catholicisme et le bouddhisme, ne se sont adressés qu'à un petit nombre de tendances mentales, et morales et de parti pris ont négligé plusieurs nécessités fondamentales de notre nature.

Il nous reste, pour achever cette exposition rapide de la constitution brahmanique, à donner en quelques mots le caractère de son développement mental, philosophique, esthétiaue et social.

La classe sacerdotale, lorsqu'elle fut suffisamment constituée, s'appliqua naturellement à développer le poly-

théisme, et à tirer de la doctrine qui l'avait créée, toutes les conséquences qu'elle comportait. Mais la culture abstraite propre au sacerdoce brahmanique présente ce caractère particulier que dès ses premiers pas elle s'arrête, qu'elle ne s'améliore pas, et queles conceptions qui en dérivent, bien que se multipliant à l'infini, n'offrent point ce progrès graduel et continu que l'on remarque ailleurs, et principalement chez les Grecs.

C'est qu'il existe un vice originel dans le polythéisme indou : Il est venu trop tôt. 11 est apparu dans un état seminomade, il n'a pu surgir que de l'observation sociologique, il est sorti du fétichisme sans transition astrolâtrique préalable. Gela fut 'cause que l'abstraction chez ce peuple se porta exclusivement sur l'étude des propriétés et aucunement sur celles des relations.

Dans toute étude abstraite, en effet, on considère d'abord les propriétés, dont l'ensemble caractérise les phénomènes ; puis , on observe comment varient ces propriétés , quand elles réagissent les unes sur les autres, et cela constitue l'étude des relations, qui est infiniment plus compliquée et plus difficile. Un petit nombre de cerveaux sont seuls capables de découvrir des relations; tout le monde est plus ou moins apte à trouver des propriétés.

Les premières relations cherchées et découvertes portent naturellement sur ce qu'il y a de plus élémentaire, et avant d'étudier les relations qui existent entre les différentes propriétés des corps, on étudie les relations plus simples qui lient les corps entre eux. Or, comme de tous les phénomènes, les plus facilement observables sont très-certainement les phénomènes célestes, c'est par là que dans

toutes les civilisations a débuté l'étude des relations. Celles à qui la base astronomique a manqué, comme cela est arrivé à la civilisation brahmanique, n'ont pu fonder chez elles de véritable science; elles ont fait de l'abstraction, mais cette abstraction a porté uniquement sur l'étude des propriétés, et comme ces propriétés sont nombreuses, que leurs nuances sont multipliées, que leurs combinaisons sont presque infinies, leur étude a conduit aux divagations les plus insensées. Ces civilisations ont fait plus de métaphysique, les autres ont fait plus de science.

La mentalité brahmanique s'est principalement exercée sur deux points : les dieux d'abord, qu'elle a faits de plus en plus nombreux et compliqués, et en second lieu, les propriétés purement abstraites de la métaphysique, carrière sans limites, où les imaginations indoues se sont follement déchaînées. Il y a bien, à la base de cet immense développement poétique et philosophique, un monument sacré, sur lequel tout semble reposer, lesVédas; mais ici, comme clans la plupart des religions, le commentaire a dévoré le texte, et l'on a trouvé dans les Védas tout ce qu'on a voulu. Les Védas contenaient déjà un nombre de dieux très-respectable; les Pouranas, vastes recueils où est renfermée la légende indoue, depuis l'époque védique jusqu'à l'époque bouddhique, contiennent des millions de dieux. A côté d'une philosophie orthodoxe, dont la prétention était de conserver dans sa pureté première le dogme contenu dans les Védas, s'élevèrent une foulede sectes disputant sur les points les plusinsaisissables^des conceptions métaphysiques et constituant une philosophie hérétique. Entre toutes, il en est une qui non-seulement par sa valeur propre, mais encore par l'étendue de ses conquêtes, mérite au plus haut

point de fixer l'attention : c'est la secte bouddhique, à laquelle toute la séance prochaine sera consacrée.

On n'attend pas de nous que nous consacrions un seul de nos instants à ces spéculations sans base et sans frein qui composent la philosophie indoue. Il nous suffira de faire ressortir le résultat le plus important de ce laborieux effort mental. En effet, bien que n'ayant rien produit qui soit véritablement digne d'être incorporé au capital intellectuel de l'humanité, la philosophie brahmanique a eu cependant cet effet précieux de développer, dans les classes cultivées de l'Inde, les plus remarquables aptitudes abstraites ; si bien que cette population, chez qui un développement prématuré a fait avorter toutes les hautes découvertes scientifiques, est néanmoins admirablement disposée à les comprendre et à se les assimiler. Il faut lire ce qu'a écrit lord Wellesley pour connaître tout ce qu'il y a de sagacité, de pénétration, de finesse dans le cerveau d'un brahme, pour savoir quels diplomates habiles, quels inappréciables ambassadeurs sont sortis de cette race intelligente et cultivée chez qui l'hérédité a produit à la longue des natures d'une délicatesse infinie.

L'estime qu'il nourrissait pour cette caste illustre a porté Auguste Comte à placer un brahme dans le comité occidental, et depuis la mort du grand philosophe, nous avons vu des Indous venir au positivisme, et accepter dans toutes ses parties et dans toute sa rigueur la religion de l'Humanité.

Rien n'est plus propre à montrer par quelles phases diverses est passée l'évolution religieuse et philosophique du brahmanisme, que de contempler l'état des conceptions dans la population contemporaine. Les classes inférieures

sont plongées dans un véritable fétichisme, comme le montre jusqu'à la dernière évidence l'intéressant ouvrage de l'abbé Dubois ; à un degré plus élevé domine le polythéisme, polythéisme extravagant, où s'agite un milliard de dieux : enfin, au sommet, dans la portion la plus cultivée de la classe spéculative, régnent la métaphysique et le monothéisme, avec toutes les imaginations et toutes les insanités qui leur sont propres.

Le développement esthétique de la civilisation indoue fut immense, mais là encore ce qui frappe par-dessus tout, c'est cette absence de mesure et de proportion que nous ne cessons d'y signaler. Leurs poèmes contiennent des centaines de milliers de vers. Ce sont d'interminables légendes, où dieux et hommes passent par toutes les transformations imaginables , et accomplissent sans efforts les prouesses les plus merveilleuses. Tout est confondu dans ces récits. L'imagination ne s'y reconnaît aucune loi, et s'il faut rendre entière justice aux pages vraiment poétiques qu'on y rencontre, on est cependant forcé de placer ces œuvres colossales autant qu'imparfaites, non loin des produits plus imparfaits encore de leur fastidieuse métaphysique.

Leur architecture ressemble à leurs poèmes : même immensité, même absence de proportions. Des monuments que l'œil ne peut embrasser, des temples énormes, creusés dans le granit des montagnes ou élevés sur le sol, surchargés de tours , de coupoles, d'étages , n'ayant à aucun degré ce qui constitue la véritable œuvre d'art : l'ordre, la mesure , la précision. Ils ont mieux réussi dans la sculpture, où leurs qualités d'invention ont trouvé le plus favorable emploi. Ils ont échoué davan-

tage dans la peinture, où la négligence qu'ils ont apportée dans les détails de la forme, gâte le plus souvent ce qu'il y a de mouvement, de vie, de grâce dans leurs productions. Seul, le théâtre a produit chez eux des œuvres du plus haut mérite. On y retrouve la marque délicate du génie indou. L'analyse des sentiments et des passions, l'étude des caractères, leur a permis de déployer toute cette pénétration, toute cette finesse d'esprit qui est comme le cachet particulier de la race. Jamais leurs comédies ou leurs drames ne présentent un mot ou une action qui choque la bienséance ou les moeurs; tout, au contraire, y conspire à honorer et à cultiver les meilleurs sentiments de la nature humaine : l'attachement, la vénération et la bonté. Qu'on lise pour s'en convaincre ce chef-d'œuvre de tendresse, de grâce et en même temps de force, intitulé : La reconnaissance de Sakountala, dont l'auteur porte un nom fameux dans l'Inde, Kalidasa. Mais, il faut bien le dire, jusque dans leur théâtre, nous rencontrons le défaut saillant de leur génie : leurs pièces sont d'une désespérante longueur. Plusieurs ont dix fois la dimension d'une tragédie grecque. Là même ils n'ont pas approché de la perfection.

La science, par les raisons que nous avons précédemment exposées, ne pouvait guère naître dans l'Inde ; tout au plus était-elle capable de s'y développer. La plus importante découverte, dont nous soyons redevables à la civilisation brahmanique, est très-certainement la loi qui, en arithmétique, détermine la valeur du signe d'après sa position. C'est cette loi qui leur a permis d'apporter un ordre si étonnant dans leurs spéculations métaphysiques les plus déréglées , et de soumettre la création de leurs dieux à l'échelle des progressions numériques. En ce qui

concerne l'algèbre, ce qui paraît le plus probable, c'est qu'ils l'ont empruntée aux Grecs et perfectionnée. Quant à l'astronomie, M. Biot a démontré qu'ils la tenaient également des Grecs, malgré l'opinion contraire d'un petit nombre d'érudits. Letronne en effet a dit cette chose admirablement vraie, que lorsqu'une même découverte se rencontre chez deux nations différentes, il peut arriver que l'une et l'autre la revendiquent justement, s'il s'agit d'une observation qui peut être faite en tous lieux. Mais si l'invention consiste 'simplement en une désignation arbitraire, qui se trouve être la même dans les deux cas, on peut être persuadé que l'un des deux peuples l'a empruntée à l'autre. C'est ce qui est arrivé précisément pour le zodiaque et ses noms. Si sa division appartient aux Chaldéens, sa terminologie appartient aux Grecs, et les védistes n'ont fait que la décalquer.

Quant à l'état politique de l'Inde, il était constitué par un certain nombre de principautés temporelles distinctes, jouissant d'une indépendance variable suivant les circonstances, mais présentant toutes, à quelque degré, les caractères essentiels de la théocratie brahmanique. Il n'a existé dans l'Inde ni concentration politique, ni concentration religieuse ; il n'y a eu qu'homogénéité. Si la vallée du Gange, en effet, demeura toujours le centre fondamental du brahmanisme et garda presque intactes les lois de Manou, il n'en fut pas de même pour le reste de la grande presqu'île, qui fut dans ses diverses parties très-inégalement pénétrée par cette civilisation, et dont certains points n'en furent même jamais atteints.

La commune agricole forme la base économique de cette société. Les terres appartiennent à la commune, et

chaque année la répartition en est faite entre les divers individus qui la composent. C'est une demi-propriété. Au milieu des bouleversements et des révolutions qu'a traversés la constitution politique des indous, la commune agricole s'est conservée, et c'est sur elle que repose encore la vie matérielle de la nation.

Les contacts ultérieurs et le mouvement spontané de cette civilisation ont donné lieu à des révolutions plus nombreuses que ne le fait supposer de prime abord le spectacle apparent d'une immobilité absolue. Sans parler du Bouddhisme dont l'étude nous retiendra plus longtemps, nous citerons le cas des Sicks, population située à l'ouest de l'Hindostan, entre l'Himalaya, l'Indus et le Setledje, qui, à une époque où la conquête mongole les avait entourés de toutes parts, tentèrent, sous l'influence de la civilisation islamique, de fonder une doctrine monothéique, capable de réunir dans un même culte les Islamistes et les Indous.

Il était impossible que ce vaste système religieux et social, fondé par les brahmes du nord et maître de la plus grande partie de la presqu'île indoue, demeurât éternellement à l'abri des atteintes de peuples plus militaires que l'esprit de conquête devait pousser vers ces bords. Après des milliers d'années, durant lesquelles ce pays n'avait connu de la guerre que des luttes intestines, les soldats de Mahomet parurent vers le nord et, traversant l'Indus, pénétrèrent dans la vallée sainte où le Gange s'unit à la Djemnah. Depuis lors les conquérants ne firent que se succéder sur cette terre malheureuse, et quand l'Asie y eut épuisé ses légions, l'Europe en fit son champ de bataille et s'y disputa l'empire. C'est cette action étrangère et son

influence sur la constitution religieuse et sociale de l'Inde qu'il nous reste à examiner.

DE L'iKFLUENCE DES CONTACTS ETRANGERS SUR LA CIVILISATION BRAHMANIQUE.

Si grandes, si majestueuses que soient ces constitutions théocratiques, elles ont ce défaut capital d'être profondément incapables de pourvoir à leur sécurité et d'assurer leur indépendance. La suprématie de la caste sacerdotale, malgré ses résultats admirables en beaucoup de points, est impuissante à développer suffisamment la notion de patrie, qui exige nécessairement la prépondérance de l'activité militaire. Cela ne signifie pas que les populations soumises à ce régime soient dénuées de courage et de dévouement, nous sommes très-loin de le penser ; mais nous estimons qu'une vie trop intellectuelle, des tendances trop subjectives, effet le plus fréquent des institutions théocratiques, sont faites pour distraire les hommes de cette coordination pratique, indispensable à la défense de toute société.

Deux populations ont principalement influé sur les destinées de l'Inde : ce sont celles qui ont tenté systématiquement de fonder la religion universelle, c'est-à-dire les chrétiens et les musulmans. Nous montrerons dans quelque temps,, en traitant de Mahomet et de son œuvre., que l'Indus aurait dû être vers l'est l'extrême limite de la conquête islamique, pour que celle-ci ne cessât de demeurer utile et ne devînt jamais perturbatrice. Mais ici nous n'avons qu'à prendre le fait tel qu'il se présente et à rechercher quelle sorte d'influence ont exercée dans l'Inde les sectateurs de Mahomet.

Dès la 44e année de l'hégire, en 664 après J.-C, les conquérants étaient arrivés sur les bords de l'Indus. Pendant un demi-siècle leurs incursions au delà de ce fleuve n'eurent d'autre but que celui de piller. Pénétrant d'un côté ou d'un autre, ils ravageaient un territoire, et, chargés de butin, repassaient le fleuve et les montagnes. Mais en 711, sous le règne du calife Oualid, les musulmans se décidèrent à tenter de plus sérieux efforts. Sous prétexte qu'un bateau mahométan avait été arrêté indûment dans un port du Sind, par le râdja Dâhir, une armée, sous la conduite de Mohammed-Cassim, envahit les Etats de ce prince, s'empara du Moultan et aurait pénétré dans le royaume de Canoudje, si la mort de son chef, soumis au plus barbare supplice, ne l'eût arrêtée dans ses conquêtes. Pendant quelques années les musulmans demeurèrent en possession du pays dont ils s'étaient emparés ; mais ils en furent assez promptement chassés, et pendant cinq cents ans on ne les revit plus sur les bords de l'Indus.

La dissolution de l'empire des califes et les révolutions qui s'en suivirent avaient protégé durant quelques siècles les populations indoues contre de nouvelles tentatives. Mais de nouveaux royaumes s'étant formés, les conquérants ne tardèrent pas à reparaître. D'ailleurs, ce furent cette fois les Indous qui attaquèrent. Une dynastie tartare ghaznévide , s'étant établie dans le Khorassan et le Caboul, le radja de Lahore, Djeipâl, alarmé de ce voisinage, crut bien faire d'engager la lutte plutôt que d'avoir à la subir. Pour son malheur, il fut battu et traita. Mais à peine rentré dans ses Etats et se croyant à l'abri de toute atteinte, il refusa d'accomplir les clauses du contrat. Sebektegïn, chef actuel delà dynastie ghaznévide, rassembla

une armée, et malgré l'immensité des forces de son adversaire qui avait entraîné dans sa cause les princes de Delhi, d'Adjrnir, de Calendjar et de Canoudje, il le battit une seconde fois, poursuivit les Indous jusque surl'Iudus, et s'étant emparé de Pechaver, ville située sur les bords du fleuve, il y laissa un gouverneur et une armée. Des événements le rappelèrent de l'autre côté des montagnes et l'empêchèrent de poursuivre sa conquête. Quand il mourut, il légua, « comme Philippe de Macédoine , sa pensée à son fils, en même temps que son royaume. »

Ce fils fut l'illustre sultan Mahmoud. Nous n'avons pas à raconter ses victoires et ses belles actions. Durant son règne, qui dura de l'an 1006 à l'an 1027, il guerroya surtout contre les radjas de l'Indus qu'il soumit, et ne tourna que rarement ses armes contre ceux du Gange. Ce fut, dans toute la force du terme, un grand prince. Aussi profond politique que guerrier intrépide et habile, il ne cessa de montrer une noble générosité, sans se départir de la justice la plus inflexible. Ami des lettres et des arts, il créa des universités, bâtit des temples d'une richesse merveilleuse, encouragea les poètes et les savants. On lui a reproché quelques actes de cruauté ; mais il était tartare et musulman et l'hérédité pas plus que la religion n'avaient développé chez lui les sentiments tendres. Ses successeurs continuèrent sa politique et poussèrent à plusieurs reprises des expéditions contre les radjas de la vallée du Gange. A cette époque le centre de l'empire des Ghaznévides se déplace, et la vraie capitale devient Lahore, dans le bassin de l'Indus.

En 1186, par une suite de révolutions, dans le détail desquels nous nous garderons d'entrer, l'empire patan ou

afghan se substitue à celui des Ghaznévicles. Les princes de Ghour, chefs de la nouvelle dynastie, invinciblement portés, comme leurs prédécesseurs, à étendre leurs possessions vers l'est, conduisent des expéditions contre les radjas d'Adjmir et de Delhi, et s'emparant de leurs royaumes, font de la dernière de ces villes le siège d'une viceroyauté. La conquête musulmane ne s'arrête plus; la vallée du Gange est peu à peu soumise, et le Bengale tombe au pouvoir des Islamistes qui poussent même quelques incursions clans le Dekan. Mais après une série de princes marquants dans la politique et la guerre, l'empire afghan, dirigé par des mains inhabiles, laisse échapper une partie de ces conquêtes, si bien que vers la fin du xive siècle, au moment où il touche à sa perte, le Bengale, le Béhar et le Dekan se sont rendus indépendants depuis longues années.

Enfin se fonda l'empire mogol. Déjà en 1399, Timour à la tête des Mogols avait passé l'Indus et envahi l'Hindostan. Mais cette invasion, qui n'alla pas au delà de Delhi, n'était pas une véritable conquête. Après avoir promené pendant plusieurs mois l'incendie, le pillage et le massacre à la suite de son armée, Timour, ne laissant rien dans l'Inde que le désert qu'il avait fait et la terreur de son nom, regagna brusquement son propre royaume. Ce ne fut qu'un siècle après environ que Djahir-el-din-Mohammmed, surnommé Bâber (le Tigre), implanta dans l'Inde la dynastie des Mogols. Le 10 mai 1525, il acheva par la prise d'Agra la conquête de l'Hindostan, après cinq invasions successives, dans chacune desquelles il avait montré autant d'audace que d'habileté. Bâber fut un des princes les plus accomplis qui montèrent sur les trônes de

l'Inde. Doué d'un réel mérite militaire, d'une bravoure incomparable, il fit preuve de générosité, de justice, d'affabilité, qualités non moins précieuses chez les rois que les talents de la guerre. Il aima passionnément la musique et la poésie ; et l'on possède écrite par lui-même l'histoire de sa vie. Si l'on n'y trouve pas à chaque page les pensées philosophiques les plus profondes, au moins y rencontret-on fréquemment des vues sages et de nobles sentiments. Il raconte lui-même cette réponse mémorable, qu'il fit, jeune encore, à des conseillers qui, dans un moment critique, lui conseillaient une lâcheté : « Puisque la mort est inévitable, dit-il, au moins est-il glorieux de l'affronter avec courage, face à face,?plutôt que de reculer, pour gagner quelques années d'une honteuse existence. Acquérons au moins de la gloire, puisqu'il n'y a pour l'homme que la gloire au delà du tombeau. »

Bâber légua son trône encore mal affermi à son fils Houmaïoun, prince rempli de bonnes qualités, mais chez qui la passion de l'astronomie ne rachetait malheureusement pas un caractère faible et une nature peu faite pour le commandement. Trahi par ses frères et par des princes vassaux, chassé de ses États, il céda pendant treize ans la place aux usurpateurs, et quand la fortune le ramena vers Delhi, il n'y rentra que pour y mourir.

Mais pendant son exil un fils lui était né qui devait être le plus admirable représentant des conquérants de l'Inde, le plus sage et le plus grand des souverains qui l'ont gouvernée.

Akbar monta sur le trône en 1566. Son règne dura cinquante et un ans. Sans parler de son génie politique et guerrier et de son héroïsme chevaleresque, nous rappelle-

rons qu'il fit preuve de la plus incomparable tolérance, tolérance pratiquée du reste à un degré remarquable par tous les princes mogoliques, à l'exception d'Aurengzeb. La conduite d'Akbar montra d'ailleurs qu'en religion il était plus curieux que fervent. 11 aimait à s'entourer des représentants de tous les cultes et à les faire discuter en sa présence. C'est ainsi qu'ayant appris que des missionnaires portugais étaient arrivés à Goa, il désira les voir et les entendre. Il leur facilita le voyage, les reçut magnifiquement, les écouta avec bienveillance, montra du respect pour leur religion, leur donna même pendant quelque temps l'espoir d'une conversion, mais en réalité s'amusa d'eux et les laissa partir fort désappointés. Akbar fit rédiger sous le nom à' A ïn-Alïbary une statistique générale de son empire, qui est la plus complète description de l'Inde que nous possédions. A sa mort, il avait réuni sous son sceptre tous les pays où les musulmans avaient porté les armes avant lui.

Il eut pour successeurs son fils Djihangire, Schah Jehan, fils de Djihangire, et Aurengzeb, son arrière-petit-fils, qui monta sur le trône après avoir fait périr tous ses frères et jeté son père dans une prison pour le reste de ses jours. Sous ces trois empereurs, l'état de l'Inde fut peu modifié ; l'empire mogol garda sa puissance et ne connut d'autres troubles que ceux des dissensions intestines.

Sous Djihangire les Anglais font dans l'Inde leur première apparition. Le capitaine William Hawkins arrive à Surat le 24 août 1608. Forcé d'aller jusqu'à Agra, pour solliciter de l'empereur une autorisation de faire le commerce que les vice-rois de la côte lui ont refusée, il gagne la confiance du monarque, qui le comble de dons, et lui

accorde pour ses compatriotes toutes les faveurs qu'il est venu lui demander.

Sous Aurengzeb commence à se développer au centre de l'Inde, dans un pays montagneux et inaccessible, la puissance des Mahrattes, qui, après d'obscurs commencements, devaient un jour renverser l'empire des Mogols et disputer aux Anglais la suprématie de l'Hindostan.

Sous les successeurs d'Aurengzeb, la 'désagrégation commence. Pendant qu'à l'intérieur les Mahrattes et les Sicks, dont nous avons dit quelques mots dans le courant de cette leçon, ne cessent d'étendre leur domination , les nations voisines, Perses et Afghans, reprennent le chemin de l'Inde et s'emparent plusieurs fois de Delhi. Le dernier de ces conquérants, l'afghan Ahmed, aurait pu aisément s'asseoir sur le trône des Mogols ; mais la décomposition profonde où était tombé l'Hindostan le détourna de conserver une conquête entourée d'ennemis et trop éloignée de ses États; il laissa donc le vain titre de Grand Mogol au descendant légitime, et ne garda pour lui que les provinces situées à l'occident de l'Indus. Mais l'empire d'Akbar n'existait plus.

Il nous reste à dire quelques mots de l'action européenne ou pour mieux dire, occidentale.

Le puissant esprit d'initiative propre aux peuples de l'Occident devait les porter tôt ou tard à chercher fortune au delà des mers, et l'Inde, avec son territoire fertile, ses incalculables richesses, ses mines de diamants et de pierres précieuses, et sa population peu guerrière n'était point faite pour les éloigner. Certes, il était utile à beaucoup d'égards que deux mondes aussi opposés se connussent et s'appréciassent, mais il ne l'était point que l'intervention occi-

dentale prît un caractère d'exploitation et de férocité que l'Inde jusqu'alors n'avait pas connu.

Les Portugais, les premiers, sous la conduite de Vasco de Gama. abordèrent sur les côtes occidentales de la presqu'île. Leurs faits d'armes furent brillants; mais ils n'occupèrent que quelques points.

Les Hollandais, qui apparurent ensuite, apportèrent dans l'Inde bien moins l'esprit de conquête que le désir de s'y livrer au commerce et à l'industrie. Ils furent en général bien accueillis par les radjas et les rois mogols. Nous avons vu Akbar appeler leurs missionnaires à sa cour, et les entourer de ses faveurs. Us profitèrent de cet appui pour entraver durant de longues années le développement de l'influence anglaise qui naissait à peine vers l'an 1600, sous le règne d'Elisabeth.

Ce n'est en effet qu'au xvme siècle, pendant la pure prépondérance parlementaire, que le mouvement colonial de l'Angleterre dans cette partie du monde acquit une impulsion décisive. Deux hommes furent, en cette occasion, les principaux auteurs de la fortune anglaise : Clive et Warren Hastings, le premier supérieur au second. L'Inde devint pour un temps une proie que se disputèrent l'Angleterre et la France, mais tandis que celle-ci, malgré le génie politique de Scipion Dupleix, voyait chaque jour s'évanouir son influence, l'autre ne cessait d'étendre et d'affermir sa domination. En 1759, les Anglais s'emparèrent du Bengale. Lord Clive soumit ou rendit tributaires les chefs des tribus du Bengale, d'Oude et des Circars du nord. Seringapatam fut prise sur Tippoo-Saïb en 1799 par le marquis de Wellesley, et l'Inde entière, à

l'exception du royaume de Lahore, qui conserva son in-

dépendance, tomba au pouvoir de la Compagnie. L'année 1818 vit la fin des grandes luttes soutenues par les Anglais contre les Indous.

Pour nous, nous regardons comme un événement heureux l'échec de notre influence dans l'Inde et nous regretterions profondément que nos tentatives de conquête n'eussent point avorté. Cette défaite est préférable à nos yeux à une suprématie obtenue par les armes et dont nous n'aurions certainement pas mieux usé que ne l'ont fait nos voisins. Quel que fût en effet le pays que les hasards de la guerre devaient le plus favoriser, cette conquête ne pouvait être que désastreuse, si, au lieu d'envisager l'intérêt étroit d'une nation, on ne considère que les intérêts généraux de l'Humanité. L'Angleterre conquérant les Indes n'a rien de commun avec Rome conquérant les Gaules. Ce n'est point la civilisation que les Anglais ont apportée au pays des brahmes, puisqu'ils y ont trouvé un état social à beaucoup d'égards plus parfait que le leur; c'est l'exemple des passions les moins recommandables, et des pratiques les plus dégradantes. Il fallait laisser ce vieux régime théocratique se développer à sa guise, et se transformer spontanément sous l'influence continue des relations étrangères que lui-même aurait recherchées. Le changement se serait opéré seul dans ces cerveaux préparés par un travail intellectuel vingt fois séculaire, et quand l'Occident plus avancé serait parvenu enfin à un état pleinement positif, il n'aurait eu qu'une main à tendre pour amener à lui les descendants de Manou.

Il est triste d'avoir à constater qu'entre les différentes conquêtes que l'Inde a subies, la conquête islamique fut de tous points supérieure à la conquête européenne. Les Ma-

mistes, comme tous vrais conquérants, s'installaient dans le pays et s'y incorporaient. Ils ne conservaient point d'intérêt étranger à la nation conquise, et toute leur ambition était de gouverner au plus grand profit des vaincus. Remplis de tolérance, ils se seraient gardés de toucher à la religion, aux mœurs, aux coutumes de leurs sujets; ils s'inclinaient avec respect devant leurs bralimes et laissaient volontiers, moyennant un tribut d'argent et un subside militaire, le gouvernement à leurs radjas. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y eut jamais d'exactions commises et qu'aucun acte de violence ne jeta, au début surtout, quelques ombres sur ce tableau. Mais nous avouons sincèrement que les massacres de Timour et les férocités des Gassim ou des Mahmoud nous laissent indifférents quand nous les comparons à ces exterminations non sanglantes mais plus barbares mille fois, que l'avarice occidentale a pratiquées chez les Indous. Le sabre, après tout, n'est pas plus cruel que la famine; et si Tamerlan, égorgeant cent mille prisonniers, nous fait frémir, que dironsnous des conquérants modernes, assistant impassibles à la mort d'un demi-million d'hommes qu'ils ont affamés?

Est-il rien au-dessous de la domination industrielle? Le militaire s'établit et gouverne, tandis que l'industriel ne sait qu'exploiter. L'industriel n'a pas d'intérêts communs avec le peuple conquis. Il laisse dans la mère patrie toute sociabilité,, toute bienveillance, toute pudeur; il vient dans la colonie pour y faire fortune ; il retourne au pays natal pour en jouir. Que lui importe s'il épuise dans sa source la vitalité d'un peuple, au milieu duquel il ne passe que quelques années et qu'il n'a même pas le temps de connaître? Que lui font les conditions d'existence, les

— 2(58 — nécessités sociales, les besoins matériels et moraux d'une population qu'il n'épargne qu'autant qu'elle peut l'enrichir? Qu'importe la misère indoue, puisqu'il y a des palais sur la Tamise, et que certains hommes ne connaissent point le chiffre de leur fortune?

Nous avons vu ce qu'était le régime des castes. Nous savons que dans l'Inde chacun était tenu, par sa religion, d'exercer un certain métier et point d'autre. D'habiles négociants sont venus d'Europe vendre à vil prix les produits de leurs fabriques, et des milliers d'indigènes ont préféré périr plutôt que d'abandonner la profession de leurs pères, devenue impuissante à les nourrir. Le riz faisait vivre ces populations immenses. Mais les Anglais n'avaient que faire du riz, tandis que l'opium, qu'ils vendaient en Chine, leur rapportait les plus beaux profits. On remplaça donc le riz par l'opium, et l'on affama les Indous pour empoisonner les Chinois. Les exploits sinistres des Ghaznévides et des Mogols sont de véritables idylles à côté de ces actes monstrueux. Que vient-on nous parler de civilisation? Qu'on nous montre, parmi les représentants les plus éminents de cette fameuse Compagnie des Indes, un homme qu'on puisse comparer à cet Akbar, rêvant d'unir le dogme de Mahomet au dogme de Manou et de donner une même religion aux peuples d'origine diverse dont il dirigeait les destinées? Ne vit-on pas d'ailleurs, en pleine chambre des lords, un ancien gouverneur de Bombay, Sir Clerck, déclarant qu'il considérait la domination musulmane comme supérieure à tous égards à la domination des Anglais, ses compatriotes?

De nos jours, à Londres même, des voix se sont élevées, réclamant du gouvernement de la Grande-Bretagne une

politique plus généreuse et plus humaine. Entre tous, un homme s'est signalé par son admirable ardeur à nrendre en main la cause de ces opprimés. M. Richard Congrève, au moment même où l'insurrection des cipayes exaspérait au plus haut point ses compatriotes et leur ôtait tout sentiment de justice et toute clairvoyance, ne craignit pas de flétrir l'atrocité delà répression et de réclamer, par les motifs les plus nobles et les plus recommandables, le complet abandon de l'Inde. Les Anglais ont ce mérite de pouvoir tout dire et de savoir tout entendre. Si la parole du chef vénéré des positivistes anglais n'a pas eu encore sur son pays l'influence dont elle était digne, il faut croire cependant que des sentiments si justement exprimés n'ont pa* été absolument sans écho. Que le gouvernement d'Angleterre demeure quelque temps encore aux mains des classes libérales, et il y a lieu d'espérer que nous verrons se modifier le caractère de l'intervention anglaise dans ces contrées, et une politique d'hommes d'"État succéder enfin à cette politique d'exploiteurs.

Page 1