‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 18 sur 25 · D'APRÈS LAQUELLE DOIVENT ÊTRE REGLEES LES RELATIONS · texte numérisé non relu

D'APRÈS LAQUELLE DOIVENT ÊTRE REGLEES LES RELATIONS

DE L'OCCIDENT AVEC L'iNDE.

Sur la surface de l'Inde nous trouvons aujourd'hui répandus des brahmanistes, des musulmans, des Guèbres ou Parsis, sectateurs de Zoroastre, et enfin une sorte de bouddhistes qui s'appellent Djeinas. Au point de vue politique, le pays est demeuré divisé en un certain nombre de royaumes distincts, groupés sous la domination anglaise.

Mais le gouvernement delà reine s'est, depuis la dernière insurrection, définitivement substitué au gouvernement de la Compagnie. Dans cette situation religieuse et sociale, quelle sera la conduite du pouvoir européen établi dans l'Inde? quels seront ses devoirs? vers quel but devront tendre les efforts de sa politique?

Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer nos auditeurs aux conseils exposés par nos confrères positivistes de Londres, et en particulier par M. Congrève, dans le livre intitulé : De la politique extérieure de V Angleterre. Nous ne ferons donc que résumer ici les conclusions qu'ils ont formulées.

Nous l'avons déjà dit et nous le répétons : il n'est plus possible à notre époque de gouverner en simple empiriste. Les hommes qui ont fait preuve en d'autres temps du plus profond génie, comme les Richelieu et les César, seraient impuissants aujourd'hui, s'ils ne voulaient soumettre leur conduite aux règles d'une politique scientifique, c'est-àdire basée sur les lois découvertes de la sociologie. Les chefs européens, il y a encore deux siècles, n'avaient guères à porter leurs regards au delà de l'Occident. C'est tout au plus si la Turquie, de temps à autre, venait leur rappeler qu'il existait des Orientaux. Toute la diplomatie se pratiquait entre populations qui s'étaient élevées ensemble, qui avaient contribué toutes, bien qu'à des degrés divers, à fonder une même civilisation, qui possédaient une croyance commune, dont les mœurs et les lois n'étaient point trop différentes. Mais aujourd'hui l'homme d'État doit porter dans sa tête la planète entière. L'Occident n'est qu'un point. L'Amérique, l'Afrique et l'Asie l'inquiètent autant et plus qu'une partie quelconque de la vieille Eu-

rope; il faut conclure des traités avec les peuples de l'extrême Orient; il faut savoir ce qui se passe à Pékin, à Yeddo, à Calcutta ou à Benarès. Gomment cultiver ces relations, nouer ces alliances, gouverner en un mot, si l'on ignore ces populations, si l'on n'apprécie pas à leur valeur les civilisations qu'elles ont constituées? Le temps où l'on traitait de barbares ou d'imbéciles tout ce qui n'était pas chrétien est définitivement passé.

Si le politique à la vérité ne peut toujours être un philosophe, il peut au moins régler sa conduite sur les avis de ceux dont l'unique prétention est de conseiller et de démontrer. Le philosophe trouve les lois; c'est au politique de les appliquer.

Or, s'il est un point que la philosophie a mis en lumière, c'est la tendance croissante de l'humanité à s'unir. Unité religieuse, morale et politique, tel est le but suprême vers lequel les hommes sont entraînés sans le savoir, mais qu'il importe de leur montrer, afin que, s'aidant eux-mêmes, ils y parviennent avec moins d'efforts. Cette unité se fera lentement: elle s'accomplira sous l'impulsion delà religion universelle, qui, recueillant les débris des religions éteintes, entraînera dans une même foi tous les membres de l'Humanité. La France a pour mission de diriger ce mouvement unanime des peuples vers une civilisation commune, parce qu'elle est encore, malgré les apparences, la plus émancipée des nations, et la plus capable de tendre aux faibles une main désintéressée. Mais pour se rendre digne d'un si noble rôle, la France doit la première donner l'exemple d'une politique nouvelle dans ses rapports avec les pays moins avancés, et en particulier avec ceux de l'extrême Orient. En Chine, en Indo-Chine, au

Japon et dans l'Inde elle se montrera plus soucieuse d'apporter que de prendre ; elle aidera ces peuples à acquérir ce que leur civilisation n'a pu leur donner; elle leur communiquera les trésors de sa science, et les progrès de son industrie; elle ne demandera en échange que leur reconnaissance et leur amitié.

Abandonnons d'abord toute pensée de convertir ces populations au monothéisme. Sans empêcher les missionnaires catholiques ou protestants d'aller prêcher, avec le succès que l'on connaît, leurs doctrines dans ces contrées, notre devoir est de leur ôter toute protection officielle et de ne point prêter à leur action morale l'appui de notre influence matérielle.

D'une part, il est peu honorable de vouloir imposer aux autres une foi que l'on ne partage plus et d'appeler les Orientaux à jouir d'un christianisme que l'Occident a délaissé. D'autre part, il est vraiment peu habile d'offrir à la crédulité chinoise ou indoue une croyance inférieure sur plusieurs points à celle qu'ils possèdent et qui, pour le merveilleux, ne saurait lui être comparée. Les Indous haussent les épaules quand vous venez leur parler de vos miracles. Qu'est-ce que la multiplication des pains sur la montagne ou l'eau changée en vin des noces de Gana, auprès de cette galanterie d'un dieu indou qui, pour protéger contre les ardeurs du soleil le teint de sa maîtresse, change une montagne en parasol? Êtes-vous assez dépassés? Vous ne prendrez pas l'Indou par le spectacle des hauts faits de votre Dieu parce qu'il a mieux à vous offrir ; vous ne le prendrez pas par l'étalage de vos conceptions métaphysiques, parce que sur ce point il est en mesure de vous écraser, et vous n'êtes pas

de force à discuter avec ses brahmes; vous ne le prendrez pas par l'espoir de votre paradis ou la crainte de votre enfer, car les châtiments qu'il redoute sont plus terribles que les vôtres, et dans les récompenses qui lui sont promises, l'état même de dieu n'est pas le plus parfait qu'il puisse atteindre; enfin, vous ne le prendrez pas par la beauté de votre morale parce que la sienne en maint endroit lui est supérieure et qu'elle a certaines maximes désintéressées que la vôtre ne connaît point. D'ailleurs, les résultats qu'ont obtenus les représentants du christianisme dans l'Inde sont faits pour décourager les plus ardents. Les Indous qui se convertissent au monothéisme se font, non pas chrétiens, mais mahométans. Ils repoussent une religion qui est apparue sous leur soleil avec les peuples auxquels ils sont redevables de tous leurs maux. Le christianisme ne représente à leurs yeux qu'esclavage et que misère, tandis que l'islamisme porte avec lui les meilleurs souvenirs de leur prospérité et de leur grandeur.

Est-ce à dire par là qu'il serait de beaucoup préférable que les Indous se lissent islamistes ? Telle n'est pas notre pensée. Nous estimons, en effet, que les conversions musulmanes sont dangereuses, et que l'Occident ne doit pas voir sans terreur l'étendard de Mahomet rallier les peuples sans nombre qui occupent la terre depuis Tanger jusqu'au Brahmapoutre. L'islamisme ne prêche point comme le catholicisme et le bouddhisme la résignation et l'humilité. Il fait de ses adeptes des hommes fiers et susceptibles, jaloux de leur indépendance, pleins de mépris pour la vie, ardents à propager leur foi. Qu'un mot d'ordre parte de la Mecque et vous verrez, depuis les hauts plateaux de l'Asie centrale

jusqu'aux profondeurs des déserts d'Afrique, s'ébranler des millions d'hommes qui viendront se ruer sur l'Occident. Nous redoutons les conquêtes, même pacifiques, de l'Islam, et ce ne sont point elles que chez les Indous nous appelons de nos voeux.

Laissons le système brahmanique, dit M. Richard Congrève, suivre son cours naturel. Nous pourrons de cette manière épargner aux populations qui s'abritent encore dans son sein et qui restent attachées à ses cérémonies (sans approfondir sa doctrine) , la phase religieuse que représente aujourd'hui le christianisme. Nous pourrions alors espérer que , sans partager l'agitation qui accompagne l'évolution religieuse de l'Occident , les peuples de l'Inde accepteraient un jour la nouvelle foi qui viendrait s'offrir à eux pure de tous les souvenirs d'abjection et d'esclavage qui ternissent à leurs yeux le christianisme.

C'est en effet cette foi nouvelle qu'il importe de répandre aujourd'hui dans l'Inde ; elle n'est point mystérieuse et indémontrable : elle a pour fondement une doctrine scientifique et positive que les classes cultivées accueilleront sans efforts. L'espoir que nous fondons sur ces cerveaux que l'abstraction a longuement nourris, n'est pas un espoir chimérique. Sans avoir pu les découvrir eux-mêmes, par une suite de causes que nous avons exposées, ils sont admirablement aptes à saisir toutes les lois abstraites que l'Occident a trouvées. Nous avons donc pleine confiance dans le succès réservé dans l'Inde à la foi positive et à la religion de l'Humanité. Plusieurs d'entre ces hommes sont déjà venus vers nous, et ces conquêtes rapides sont le présage de bien d'autres. Sommes-nous donc des milliers en France

et les conversions s'y font-elles si vite? Il faut savoir attendre. Espérons que le jour, probablement encore éloigné, où la France enverra dans l'Inde des ambassadeurs positivistes, ils y trouveront pour leur répondre des positivistes indous.

M. Richard Congrève a parfaitement déterminé le devoir actuel du gouvernement anglais dans l'Inde. Il ne s'agit pas pour lui d'évacuer immédiatement sa conquête, ce qui pourrait être aussi nuisible aux intérêts indous qu'aux intérêts de l'Angleterre. Mais sa politique doit tendre à rappeler le pays à son ancienne indépendance. Qu'il conserve les gouvernements distincts dont il a fait ses tributaires et ses vassaux, qu'il les fortifie même, qu'il établisse entre eux un lien fédératif qui les rende assez forts pour résister un jour aux entreprises étrangères, qu'il contribue enfin à former une classe chargée de coordonner et déconseiller ces gouvernements et qui remplace le pouvoir spirituel que les brahmes ont tenu jadis.

Nous en avons fini avec le brahmanisme. Sans nous faire illusion sur les défauts d'une exposition trop courte, nous croyons cependant qu'elle a cet avantage de projeter une lumière plus vive sur les points qu'il importait d'éclairer. Nous ne prétendons point donner ici autre chose que de rapides esquisses. Nous voulons avant tout qu'on saisisse l'ensemble, et c'est de parti pris que nous négligeons les détails. Nous consacrerons au bouddhisme notre prochaine leçon.

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