‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 20 sur 25 · SITUATION ACTUELLE DU BOUDDHISME · texte numérisé non relu

SITUATION ACTUELLE DU BOUDDHISME

Si le Bouddhisme ne s'est point maintenu partout où il s'était d'abord implanté, s'il a vu la conquête islamique le refouler en deçà de l'Indus et lui ravir la majeure partie des Tartares, s'il a été, défaite plus grave, chassé finalement de l'Inde par le Brahmanisme, il lui reste encore dans l'Asie assez de fidèles pour imposer le respect et se recommander à notre attention. Après avoir retracé dans les deux premières parties de cette leçon les points principaux de la religion du Bouddha, après avoir exposé ses rapides succès et montré la forme particulière qu'a prise son développement dans les pays divers où elle s'est définitivement implantée, il nous reste à apprécier dans son ensemble cette grande tentative et ses résultats.

Gomme le Mosaïsme, le Bouddhisme constitue, si on le considère dans ce qu'il a d'essentiel, une véritable expérimentation sociologique.

Ce mot d'expérimentation appliqué à la sociologie étonne sans doute bien des gens. Quand il est si pénible de faire accepter par le plus grand nombre que la sociologie est une science qui a ses lois, ses procédés, sa méthode, comment prétendre, sans aller au-devant du ridicule, qu'elle comporte des expériences comme la physique ou la chimie?

De telles répugnances ne sont possibles que parce qu'on ne se fait point de l'expérimentation une idée aussi élevée, aussi générale qu'il convient. On est trop habitué à ne concevoir d'expérience que celle qui se pratique dans les

sciences du monde inorganique ou dans la moins compliquée du monde vivant. Encore dans cette dernière, ceux qui la manient, en y apportant les vues étroites du chimiste ou du physicien, l'ont dénaturée en l'appliquant et n'en ont obtenu jusqu'ici que des résultats insuffisants ou trompeurs.

L'expérimentation, si nous donnons à ce mot la signification étendue et complète qu'il est utile et juste de lui accorder, a sa place dans toutes les sciences. Partout elle est l'un des éléments indispensables de la méthode qui conduit à la vérité. Ce qui peut tromper l'observateur inattentif, c'est que l'expérimentation ne revêt point toujours les mêmes caractères, et que la complication très-inégale des phénomènes étudiés la rend tout à fait différente suivant qu'on l'applique dans les sciences inférieures ou dans les sciences placées au sommet de la hiérarchie.

Dans* les premières, les recherches portent sur des phénomènes assez simples pour que le savant puisse à son gré en modifier l'arrangement, faire varier, comme il lui plaît, les conditions dans lesquelles ils se manifestent, les produire autant de fois qu'il le juge utile. Dans ces sciences, l'expérimentation porte sur deux phénomènes, que l'on modifie alternativement, en observant dans chacun des cas les perturbations produites sur le phénomène demeuré libre. Dans la loi de Mariotte, par exemple, où l'expérimentation nous amène à reconnaître que le volume d'un gaz, la température demeurant égale, varie en raison inverse de la pression qu'il supporte, nous avons à considérer deux phénomènes : volume et pression. Par un procédé aussi ingénieux que simple, qui consiste surtout à

isoler convenablement la masse gazeuse, de telle sorte qu'elle demeure constante, on observe quelle réaction va produire sur elle une pression que l'on fait varier. On double, on triple, on quadruple la pression et le volume de la masse gazeuse devient deux fois, trois fois, quatre fois moindre. On pourrait également , abandonnant la pression à elle-même, faire varier le volume et l'on constaterait que la loi se vérifie encore.

La loi de Mariotte nous oiïre le type à peu près parfait de cette expérimentation élémentaire, propre à la physique, que Galilée a introduit le premier dans la science, par son admirable découverte des lois qui régissent la chute des corps.

L'expérimentation présente, à peu de chose près, les mêmes caractères en chimie, où nous observons les réactions des diverses substances, élémentaires ou composées, les unes sur les autres, et les lois de ces réactions ; mais déjà elle s'adresse à des phénomènes moins généraux et moins simples, et offre plus de complications. Indépendamment, en effet, des lois spéciales qui régissent la constitution intime des corps et qui sont l'objet même de la chimie, il y a encore à tenir compte sans cesse des lois physiques qui dominent les phénomènes chimiques, et qui, ntervenant dans toute expérience, ont une influence assurée dans son résultat. L'observateur est obligé à plus de circonspection, à plus d'efforts; l'expérimentation est plus difficile, elle présente des résultats moins certains.

Qu'est-ce donc quand nous mettons le pied en biologie? Là, la complication est telle qu'il a fallu à certains savants la vanité sans scrupules qui leur est propre, pour oser prétendre que l'expérimentation leur avait procuré

des découvertes de quelque valeur. Il n'y a pas une science peut-être où l'on ait plus expérimenté, sans qu'on puisse dire quel fruit on a tiré de tant d'expériences. Si nous mettons à part cette sorte d'expérimentation toute industrielle, qui consiste à intervenir chez les animaux domestiques, dans les conditions fondamentales de leur existence, afin de développer chez eux certaines propriétés aux dépens des autres, et de produire des bêtes plus grosses, plus musculeuses, plus légères, plus nerveuses, ou munies d'un foie plus développé, nous interrogeons vainement les annales de la science pour connaître quels progrès vraiment importants sont sortis de cette expérimentation conduite par des mains humaines. Le cabinet du physiologiste est devenu un abattoir. On y taille, on y mutile, on y crucifie de mille manières de malheureuses bêtes, qui refusent de livrer à leurs bourreaux le secret de leur vie. Si depuis tant d'années que le massacre des innocents continue , on avait seulement reconnu , à travers cette vapeur de sang, la possibilité d'une découverte, peutêtre en prendrions-nous notre parti et nous tairions-nous sur l'immoralité de tels procédés. Mais il suffit d'ouvrir les traités où sont consignées ces belles expériences pour apprécier à sa mesure leur utilité. Il n'est pas un point, tant soit peu obscur, sur lequel deux savants soient parvenus à s'entendre ; chacun garde son hypothèse et déchire à belles dents celle du voisin : tous ont obtenu des résultats opposés et tous cependant prétendent avoir découvert la vérité. Pouvait-il en être autrement? Frappés des résultats merveilleux que l'expérimentation avait apportés dans l'étude du monde inorganique, les biologistes l'ont introduite, dans leur science avec la conviction qu'ils en obtien-

ciraient les mêmes effets. Ils n'ont pas songé que la complication exagérée des phénomènes vivants leur interdisait un tel espoir et qu'ils couraient naïvement à un échec certain. Les phénomènes biologiques, indépendamment des lois qui leur sont propres, sont assujettis encore aux lois plus générales de la chimie et de la physique. De là déjà des difficultés immenses, puisqu'on ne peut isoler arbitrairement les phénomènes et que dans les phases diverses dont toute expérimentation se compose, personne n'oserait espérer que les conditions dans lesquelles elle s'accomplit demeureront toujours égales. La chaleur, l'électricité, la lumière ne cessent pas d'agir, non plus que les lois des réactions chimiques; et il suffira que dans votre expérience biologique vous ayez fait varier à un certain moment, même sans le vouloir, quelqu'une de ces conditions, pour que le résultat obtenu soit sans valeur. Mais que dironsnous de la complication des phénomènes biologiques euxmêmes? Ne saute-t-elle pas aux yeux ? N'est-il pas ridicule de vouloir étudier le fonctionnement d'un de ces appareils si délicats, en faisant abstraction de tous les autres, comme s'il existait sans eux, comme s'il pouvait s'en passer? La moindre mutilation a des effets que nous ne soupçonnons pas, et quand des hommes qui se croient sérieux s'amusent à couper par tranches le cerveau d'un animal, afin de trouver la fonction, de la partie qu'ils enlèvent dans le désordre qu'ils vont produire, ces hommes nous font singulièrement douter de leur intelligence et de leur bonne foi. Tout est lié, enchevêtré, confondu dans le corps humain ; toutes les parties en sont solidaires, et l'on ne peut toucher à aucune sans que le reste en soit perturbé. L'expérimentation doit-elle donc faire défaut à la biolo-

gie? Telle n'est, en aucune façon, notre pensée. Mais l'expérimentation, et c'est là le point important des considérations que nous voulions présenter, doit revêtir un caractère nouveau en pénétrant dans le monde organique.

La définition que les dictionnaires donnent du mot « expérimentation » est fausse, en ce sens qu'ils la fout toujours dépendre d'une volonté arbitraire, qui la dirige à sa fantaisie dans un but déterminé. L'expérimentation n'est pas seulement artificielle ; elle est quelque chose de moins étroit. Pourquoi vouloir que celui qui observe la réaction d'un phénomène sur un autre, but commun de toute expérience, soit toujours l'individu qui l'a fait naître ? Ne peuton profiter du hasard qui arrange les choses et modifie les situations? Qu'importe à l'observateur si les conditions qu'il recherche se présentent d'elles-mêmes ou sont un effet de sa volonté? L'expérimentation en sera-t-elle moins parfaite et son résultat moins acceptable? Si, d'un autre côté, cet ensemble de circonstances multiples, qui constitue le hasard, nous offre dans certains cas des arrangements de phénomènes que nous serions impuissants à produire, et qui nous permettent d'étudier certaines réactions rares et précieuses, faut-il négliger de telles occasions et repousser la fortune qui nous tend la main ?

En biologie, la maladie est le type de cette expérimentation naturelle, mille fois plus parfaite et mieux ordonnée que toutes celles qui sont sorties de l'imagination de nos penseurs. Au lieu de ces dissections grossières, qui vont toujours au delà du but qu'on se propose, et qui intéressent souvent toute autre chose que ce que l'on veut atteindre, la maladie isole avec une délicatesse admirable jusqu'aux plus ténus des éléments dont nos organes secom-

posent; elle les excite, elle les paralyse ou elle les détruit, et son action dans la plupart des cas est si mesurée et si lente, que pendant longtemps le reste de l'organisme ne semble pas s'en ressentir, et que l'on peut étudier la fonction de la partie malade avec la conviction qu'on ne lui attribue pas témérairement ce qui appartient à d'autres. Par quel autre procédé que celui de l'expérimentation pathologique trouvera-t-on jamais la solution de ces problèmes qui semblent d'abord insondables, de l'innervation et du cerveau ? Est-ce en continuant d'enfoncer des aiguilles clans le cervelet d'un pigeon ou d'un cobaye que l'on pense découvrir la clef de ces mystères qui s'appellent le mouvement, la sensatiou, le sentiment, la pensée? N'est-ce pas au lit du malade, et dans des cas moins graves ou plus récents, autour de nous, dans la société, parmi ceux que nous fréquentons et qui nous approchent, et encore dans les documents aussi précieux qu'innombrables que nous a transmis l'histoire, qu'il faut puiser les éléments de cette étude ardue mais nécessaire, du caractère, de l'intelligence et du sentiment ?

Si l'expérimentation artificielle est tellement hérissée de difficultés dans les recherches biologiques que son emploi n'y procure que des résultats vraiment dérisoires, que dire de son intervention en sociologie ? Ici les phénomènes atteignent un tel degré de complication, ils sont assujettis à des lois si nombreuses et si différentes, ils sont si parfaitement liés les uns aux autres, que vouloir de parti pris agir dans un sens déterminé sur quelqu'un d'entre eux, passerait pour une folie que l'on pardonnerait à peine au plus léger des romanciers. L'opinion générale est tellement faite à cet égard, que l'idée de progrès ne peut se

faire accepter par le plus grand nombre, et que l'on traite sans exception d'utopie toute proposition quelconque de sortir du statu quo.

L'expérimentation artificielle est en effet d'autant moins praticable en sociologie, que nous y rencontrons, en dehors même des difficultés immenses qui se sont présentées en biologie, et qui se sont encore accrues en s'élevant d'un degré dans la hiérarchie,'des obstacles moraux presque insurmontables. Il est, on en conviendra, encore moins permis d'expérimenter sur une société que sur de malheureux lapins, et mal en prendrait peut-être à celui qui oserait le tenter. Ici donc, d'une façon plus absolue encore qu'en biologie, il faut se renfermer dans un rôle passif, et s'abstenir d'un procédé non moins immoral qu'illusoire.

Cependant l'expérimentation n'est pas plus absente en sociologie que dans les sciences biologiques ; elle n'y est ni moins fréquente ni moins précieuse, elle y étale cette même perfection que le génie de l'homme serait impuissant à lui procurer; mais elle y revêt par-dessus tout ce caractère d'expérimentation naturelle dont la maladie nous a offert tout à l'heure un si admirable exemple.

Les maladies sont en biologie ce que sont les révolutions en science sociale ; et de même que les maladies doivent être pour nous les plus inestimables des documents dans la recherche des lois qui régissent les phénomènes vitaux , de même les révolutions seront aux yeux du philosophe de véritables expérimentations, portant la lumière dans les études sociologiques. S'il nous est interdit de rien tenter par nous-mêmes, il nous est permis de contempler ce qui a été tenté par d'autres, et l'histoire est riche en réformateurs. Parmi ceux-ci, les uns ont agi par am-

bition ou par orgueil ; les autres, par amour de leurs semblables (ou par haine d'institutions oppressives. Plusieurs ont été mus par des sentiments inavouables, le plus grand nombre par des sentiments généreux. Mais aucun assurément n'a cru faire ce que nous appelons « une expérimentation » et contribuer, en quoi que ce fût, à la fondation d'une science qui n'était même pas entrevue. C'est pour nous seuls que ces grandes tentatives révolutionnaires prennent un caractère scientifique, en devenant les éléments principaux de nos études et de nos découvertes, et si nous leur appliquons, par analogie, le nom d'un procédé cher aux sciences, que l'on a appelées expérimentales, nous n'ignorons pas que rien en réalité n'est moins conforme à la pensée de leurs auteurs.

L'expérimentation en sociologie peut porter sur deux points. En premier lieu sur la vitesse du mouvement, qui peut être retardée ou accélérée. En second lieu sur Y intensité donnée au développement de quelque élément social qui s'exagère aux dépens des autres. Nous allons nous expliquer sur ces deux points.

Quant au premier, il nous suffit de rappeler la loi des trois états pour qu'il apparaisse clairement que le passage d'un état à l'autre peut être singulièrement facilité ou entravé, non-seulement par toutes sortes de circonstances extérieures à l'homme, mais par l'homme lui-même. Le Mosaïsme constitue à cet égard un exemple tout à fait frappant. Dans l'appréciation que nous en avons faite, nous avons principalement appelé l'attention sur les difficultés inouïes de cette tentative audacieuse qui consistait, de la part d'un homme plus intelligent et plus éclairé que

le reste de son peuple, à faire passer celui-ci du plus gros-

sier fétichisme au monothéisme le plus pur, sans aucune espèce de transition polythéique. Nous avons vu que les obstacles s'étaient tellement amoncelés sur les pas de Moïse, qu'il n'avait qu'à demi réussi, et que seule, une condensation de plus en plus parfaite dans les éléments chargés de maintenir son œuvre, avait pu la sauver du plus absolu des avortements. Le Mosaïsme est le type de Fexpérimentation sociologique portant sur la vitesse du mouvement social, et spécialement sur son accélération. Dans un autre sens, et comme exemple du mouvement retardé, on pourrait citer le cas de Julien l'Apostat, s'efforçant de ramener au polythéisme une population qui en est sortie.

L'expérimentation sociologique peut également porter, avons-nous dit, sur l'exagération de l'un des éléments sociaux et produire alors quelque chose de tout à fait semblable aux maladies de la biologie.

Il y a en effet dans la vie sociale, comme dans la vie individuelle, trois éléments dont le concours harmonique est nécessaire à la santé : nous voulons parler du sentiment, de Y intelligence et de Y activité. Le premier pousse, la seconde éclaire, et la troisième réalise. L'état normal, dans les sociétés comme chez les individus, réside dans la parfaite synergie de ces trois éléments fondamentaux de la nature humaine.

Avant qu'ils fussent encore complètement développés, la théocratie a, dans une mesure suffisante, constitué cette synergie et par là donné une vie puissante et prolongée aux sociétés qu'elle a conduites. Le positivisme prétend la constituer à son tour, mais en agissant cette fois sur des éléments, qu'une suite de révolutions a amenés à la plénitude de leur développement.

En dehors de cet état normal que l'Humanité a connu à l'origine, et qu'elle retrouvera dans son âge mur, nous rencontrons l'état révolutionnaire, qui est à l'état normal ce que la maladie est à la santé. Les révolutions sont de véritables expériences pathologiques. Elles ont pour but et pour résultat de développer un des éléments de notre nature au détriment des deux autres. Nous verrons, en poursuivant ce cours, comment l'état révolutionnaire a spécialement cultivé l'intelligence chez les Grecs et l'activité chez les Romains. Nous voulons montrer aujourd'hui que cet état a fait avec le bouddhisme son apparition dans le brahmanisme, en développant le sentiment aux dépens de l'intelligence et surtout de l'activité.

La théocratie brahmanique avait tenu la balance à peu près égale entre les trois éléments. Il s'était efforcé de donner satisfaction, dans une mesure convenable, aux penchants essentiels de l'Humanité. Il avait placé haut l'idéal moral; mais il avait donné carrière aux besoins intellectuels et, par le régime des castes, organisé, aussi bien que possible, les manifestations de l'activité.

Le bouddhisme, en proclamant la prépondérance absolue de l'altruisme sur l'égoïsme, commit une erreur et une faute. Il oubliait que l'égoïsme est spontanément prépondérant dans la nature humaine, et que l'altruisme ne peut avoir sur lui qu'une action modificatrice. Il allait donc se briser contre un obstacle invincible.

En refusant d'admettre que les nécessités cosmologiques valussent la peine qu'on luttât contre elles, il supprimait du même coup l'activité, dont l'unique emploi est de les combattre et de les vaincre, et en même temps il

détournait l'intelligence de son rôle véritable qui doit consister surtout à éclairer cette activité.

Aussi le bouddhisme, en systématisant cette prépondérance de l'altruisme, but admirable mais insuffisant, ne put-il rien fonder. Les peuples qui l'ont adopté, quoique transformés par sa morale, ont subsisté, non pas grâce à lui, mais, on peut le dire, malgré lui. Aucune société n'eût résisté à une doctrine qui méconnaissait à ce point toutes les conditions de son existence et faisait de ses partisans les plus zélés de simples rêveurs, demandant la vertu parfaite à une constante inaction.

C'est surtout en considérant les résultats obtenus par le bouddhisme sur les sociétés qu'il a converties, et en particulier sur les hommes qu'il a poussés à la vie religieuse, qu'on peut le qualifier réellement d'expérimentation sociologique. Les plus audacieux penseurs ne sauraient s'imaginer ce que peut devenir une population, chez qui le sentiment serait cultivé au delà de toute mesure, et nous savons qu'aucune expérimentation directe n'est possible. Eh bien i le bouddhisme a résolu ce problème. Il a réalisé ces conditions difficiles. Il a mené à bout l'expérience, et ne nous a laissé que la peine d'en recueillir les résultats.

Il nous reste, avant de terminer, à examiner, comme nous l'avons fait pour le Brahmanisme, la conduite que doivent tenir les Occidentaux à l'égard des nations bouddhiques; et comme pour nous la solution du problème consiste à amener à la religion positive ces populations attardées dans des religions provisoires, c'est aux moyens propres à atteindre ce grand but final que nous devons principalement nous attacher.

L'effort qu'il doit nécessiter est moindre qu'on ne se

l'imaginerait d'abord. En effet, si l'on se reporte à ce que nous avons dit dans le courant de cette leçon, on sait qu'en aucune contrée, si ce n'est peut-être au Thibet, le Bouddhisme n'est parvenu à une coordination puissante ; nulle part sa synthèse incomplète n'a pu s'emparer complètement de la société ; nulle part elle n'a subordonné la puissance temporelle, pour laquelle elle n'a môme jamais été un obstacle difficile à vaincre. Comment le Bouddhisme s'opposerait-il efficacement aux efforts du positivisme, agissant avec son incontestable supériorité synthétique sur ses adeptes désunis et dispersés ?

Pour que le positivisme fasse dans ces contrées de rapides conquêtes, il suffira donc de deux choses :

En premier lieu, ôter au christianisme tout appui officiel et ne favoriser en aucune manière les missions quelconques. Nous ne cesserons de réclamer cette abstention nécessaire. Outre que l'action chrétienne est véritablement perturbatrice, elle ne rachète par aucune modification heureuse le trouble qu'elle engendre dans les esprits. Les Bouddhistes n'ont qu'à perdre au change, et jamais le christianisme n'aurait eu à compter un succès chez eux, si l'Occident n'avait trop souvent appuyé la parole peu convaincante des missionnaires par la grosse voix de ses navires cuirassés.

En second lieu, ce sera principalement sur la classe directrice que le positivisme devra porter ses efforts, contrairement aux religions rétrogrades qui n'agissent que sur les classes dirigées. Chez les religieux bouddhistes comme chez les brahmanes, la culture abstraite, malgré l'étonnante médiocrité de ses productions, a eu cet effet précieux de développer l'abstraction dans les cerveaux. Ils sont

tout à fait aptes à recevoir utilement de la munificence occidentale ce capital intellectuel qu'ils ont été impuissants à créer. Ils s'adonneront sans difficulté et sans répugnance aux études scientifiques les plus ardues, et ils éprouveront même quelque volupté à exercer leur admirable sagacité mentale sur autre chose que des conceptions sans réalité.

Ils viendront d'autant mieux à nous que le Positivisme n'est pas sans quelques points de contact avec le Bouddhisme.

Gomme le Bouddhisme, le Positivisme résout le problème moral en affirmant la prépondérance de l'altruisme sur l'égoïsme, des sentiments sympathiques et bienveillants, des penchants sociaux, sur les plus grossiers instincts de la personnalité.

D'autre part, le Positivisme rompant avec les préjugés occidentaux, proclame l'utilité passée de la vie religieuse monastique, et montre comment cette institution., malgré des excès flétrissables, en fournissant au monde des modèles parfaits de sobriété, d'humilité, de chasteté, a pu avoir une réaction salutaire sur ceux qui demeuraient dans la vie pratique. Nous nous présentons donc aux Bouddhistes, seuls entre tous, avec un sentiment de respect profond pour les hommes qu'eux-mêmes n'ont cessé d'honorer, et qu'ils considèrent encore comme les plus rapprochés du type idéal de la perfection. Ce lien sympathique établi dès l'abord entre les deux doctrines, et dont l'influence ne saurait être perdue, sera consolidé dans l'avenir par le spectacle qu'offrira au monde bouddhique le peuple de Paris, instituant dans son culte la fête du Bouddha, et célébrant dans ses cantiques les services rendus à l'Humanité par le réformateur indou.

Enfin, pour montrer par une dernière marque la sincérité parfaite des sentiments bienveillants dont nous sommes animés, et achever par une œuvre désintéri la preuve de l'ardente sympathie qui nous porte vers le Bouddhisme, nous demandons que la France mette i exécution le projet de Francis Garnier.

Ce projet, qui dénote chez son auteur, mort trop jeune, la plus rare élévation d'idées, a été accueilli comme on devait s'y attendre, par une indifférence absolue. Oublié sans doute aujourd'hui, le Positivisme le reprend en son propre nom et ne cessera de le rappeler désormais à l'attention de la France et de ses gouvernants.

Francis Garnier , lieutenant de vaisseau , dans un voyage d'exploration en Indo-Chine, fut amené à visiter les ruines de la ville d'Angcor, capitale détruite d'un peuple puissant autrefois, du peuple khmer. Nous n'avons pas à raconter son émerveillement, quand il pénètre sur ce territoire, aujourd'hui désert, où il rencontre à chaque pas, cachés sous les arbres ou à moitié ensevelis dans l'eau des marais, les débris imposants de cette antique civilisation. Dans un premier mouvement d'enthousiasme , inspiré par « cette architecture sévère dans ses formes générales, élégante dans ses détails, savante et originale dans ses conceptions, » il se demande s'il n'y a pas lieu d'ajouter un quatrième âge, l'âge khmer, aux trois siècles classiques de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV.

Cependant il pénètre jusqu'à la merveille des merveilles, le temple d'Angcor. Angcor-Wat, temple rival de celui de Salomon, chef-d'œuvre d'un Michel-Ange inconnu. « Cette entrée monumentale, dit F. Garnier, cette longue chaussée ornée de dragons fantastiques et lentement par-

courue au pas solennel de nos éléphants, les deux immenses pièces d'eau qui s'étendaient des deux côtés, l'aspect colossal du temple lui-même, tout nous indiquait que nous nous trouvions en présence d'une oeuvre capitale,

conçue en dehors des proportions ordinaires Il fallait

quelque temps pour se rendre compte de la disposition exacte d'un édifice qui mesure hors fossés cinq kilomètres et demi de tour. Ces escaliers et ces galeries sans fin, ces cours intérieures à colonnades d'aspect uniforme me semblaient, malgré leur symétrie, ou plutôt à cause même de leur symétrie, former un dédale inextricable. Les énormes dimensions de chacune des parties de ce grand tout empêchaient d'ailleurs le regard d'en embrasser facilement l'ensemble. »

Nous ne suivrons pas le voyageur dans la description détaillée des ruines immenses et encore vaillantes du temple d'Angcor. Les dessins dont il l'accompagne et que, moins encore que sa description complète, nous pouvons reproduire ici., achèvent de ravir notre admiration pour tant de grandeur et de magnificence. Mais ce que nous voulons donner en entier ce sont les réflexions qui terminent ce curieux récit et auxquelles nous nous faisons honneur de nous associer.

F. Garnier, réfugié dans l'enfoncement d'une galerie., sous l'angle d'une tour, ne cesse d'assister aux luttes formidables que les éléments livrent au vieux temple. D'effroyables tempêtes, des pluies torrentielles arrachent tous les jours quelque lambeau à la robe de pierre du monument. Que durera-t-il encore? L'ouragan vient de s'abattre sur ses flancs. D'impétueuses ondées de pluie ont pénétré jusque dans les coins les plus reculés des ga-

leries. Tous les bruits du dehors sont absorbés par l'immense murmure que forment les chutes d'eau qui de voûte en voûte, d'étage en étage, de terrasse en terrasse, viennent ruisseler en cascades dans les cours intérieures.

« Cependant la pluie a cessé, le bruissement des eaux diminue, s'apaise et meurt. On n'entend plus par intervalles que la chute argentine de larges gouttes d'eau qui fait résonner la galerie sonore. Quelques chauves-souris se heurtent effarées sous les voûtes. Le silence se rétablit enfin complètement. Le soleil reparaît, les chants des oiseaux un instant interrompus reprennent, les ramiers s'appellent en roucoulant du haut des tours. Mais le touriste attristé constate en quittant son abri quelque dégradation nouvelle, quelque injure plus profonde que le climat vient d'infliger à la pagode. Combien de temps durera-t-elle encore sous l'influence destructrice vraiment effrayante que la végétation et les pluies exercent sous cette latitude? De toutes les ruines voisines, seul monument encore complet aujourd'hui, ne mériterait-elle pas d'éveiller un peu la sollicitude des amis de l'art et de l'histoire? La France, à qui Angcor-Wat devrait appartenir, puisqu'il est sur un territoire cambodgien, ne pourrait-elle, sinon en revendiquer la possession, du moins s'entendre avec le gouvernement siamois pour en assurer la conservation? Dans un pays où la réquisition et la corvée sont dans les habitudes des populations, ne serait-il pas bien facile d'adjoindre aux prêtres trop peu nombreux qui desservent le temple, des travailleurs en quantité suffisante pour combattre et annuler les effets de la végétation? Le résident français au Cambodge ne pourrait-il, une fois par an au moins, venir s'assurer de l'état du monument et donner aux travaux

une direction intelligente? Le but religieux de ces travaux, la vénération des habitants pour l'antique sanctuaire rendraient sa tâche bien facile. Quelques réparations faites aux toits pour empêcher l'eau de pénétrer à l'intérieur sauveraient de la destruction complète d'admirables sculptures, notamment les bas-reliefs de la galerie sud du premier étage, dont certaines parties sont aujourd'hui complètement méconnaissables, grâce à l'infiltration des eaux le long de la paroi interne. Le gouvernement de Siam a fait quelques dépenses de restauration ; la France ne pourrait-elle à son tour y consacrer une obole et assurer, alors qu'il en est temps encore, la conservation de ce temple, le Saint-Pierre ou la Notre-Dame du bouddhisme \ Puissent ces pages et surtout ces dessins intéresser assez les artistes, les archéologues et les historiens du monde occidental pour que l'idée que j'émets ici soit adoptée et défendue par eux ! »

Cette idée, le positivisme l'adopte et s'en fera le défenseur. A son tour, il implore du gouvernement de la France quelque partie, si mince qu'elle soit, de ces sommes immenses qu'il prodigue chaque jour à des constructions plus inutiles et plus ruineuses. 11 demande l'aumône pour la Notre- Dame du bouddhisme, comme l'appelle justement Garnier. Qu'est-ce que la somme, relativement misérable, qu'une telle restauration pourrait coûter, en comparaison des résultats qu'elle doit produire? N'est-ce rien que de servir l'histoire et l'art, que d'attacher son nom à une œuvre désintéressée* que de se concilier l'estime, la reconnaissance et l'admiration des Orientaux?

Il y a par le monde une belle place à conquérir. Elle est oiïerte à la nation, qui, rompant la première avec

l'égoïsme étroit des siècles passés, cherchera la gloire dans une politique toute de bienveillance et de protection : à la nation qui, abandonnant toute idée de conquête, n'aura d'autre désir que d'assurer la paix du monde contre les entreprises des forts, et d'apparaître partout chargée des bienfaits d'une civilisation plus avancée.

Ce noble rôle, la France voudra-t-elle le prendre? Elle a connu autrefois la gloire des armes et d'immenses revers lui en ont fait apprécier toute la vanité. Il ne tient qu'à elle cependant de se voir un jour plus grande, plus honorée, plus écoutée qu'elle ne fut jamais. Que son âme s'élève et s'épure ! qu'elle laisse à d'autres la poursuite d'intérêts particuliers et mesquins! qu'elle ne défende plus sur terre que les intérêts généraux de l'Humanité !

Page 1