‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 21 sur 25 · FONDATION ET ETABLISSEMENT DE L ISLAMISME · texte numérisé non relu

FONDATION ET ETABLISSEMENT DE L ISLAMISME

Personne assurément n'oserait nier l'importance de l'étude qui doit faire le sujet de cette leçon. L'islamisme constitue une religion qui gouverne une partie de l'espèce humaine. Il règne sur cent millions d'individus. C'est aujourd'hui la seule doctrine qui fasse par le monde des progrès vraiment sérieux, principalement chez les noirs d'Afrique, et dans la haute Asie, chez les disciples de Manou et du Bouddha. Faut-il ajouter que uous sommes en relations constantes avec ses adeptes, que nous les coudoyons dans tous les ports de la Méditerranée, que nous les avons vaincus en Algérie, où nous avons de la peine à les contenir, que nous cultivons des relations diplomatiques incessantes avec les pays où ils dominent, avec la Perse, avec Tripoli et Tunis, avec l'Egypte, avec la Turquie? Rappellerons-nous que le passé de l'islamisme est immense, que l'Europe a soutenu contre lui des luttes ter-

ribles, où les deux adversaires se sont épuisés sans se vaincre, et que dans un temps où son essor intellectuel était à son apogée, la civilisation des Arabes a puissamment réagi sur cet Occident qui semble presque la mépriser aujourd'hui ?

Il serait cependant aussi dangereux que ridicule de garder pour ces millions d'hommes que l'Alcoran gouverne, ce dédain sans motifs que d'absurdes préjugés nous ont inspiré. Cette barbarie, cette férocité, cette absence de toute culture intellectuelle et morale, que nos légendes chrétiennes attribuent à ces hommes, ne sont que sottes imaginations. Nous n'estimerons les islamistes à leur valeur propre, que le jour où ces populations immenses., qui semblent dormir aujourd'hui, se réveilleront menaçantes, et pousseront de nouveau leur cri de guerre contre l'Occident. Réveil terrible, plus proche peut-être qu'on ne voudrait le croire , mais qu'il dépend de nous d'éloigner à jamais, si, au lieu d'alimenter de stupides haines, on s'efforce de faire naître de légitimes sympathies; si, au lieu d'employer une diplomatie souvent brutale, et toujours insolente, on consent enfin à user des procédés modérés et sages qui conviennent à des hommes prétendus supérieurs en lumières et en moralité.

Puisse cette impartiale appréciation de l'islamisme et de son fondateur être un premier pas dans cette voie de raison !

Si nous embrassons dans son ensemble l'œuvre de Mahomet , nous observons qu'elle constitue , avec le bouddhisme et le catholicisme, l'une des trois grandes tentatives de religion universelle. Gomme la religion du Bouddha et celle de saint Paul, elle poursuit une systématisa-

tion morale ; comme la seconde, elle la fonde sur une base monothéique.

De ces trois tentatives, qui toutes trois ont avorté, l'une, le bouddhisme, est propre à l'extrême Orient, et a étendu ses conquêtes en Chine, au Japon, dans l'Indo-Chine, au Thibet et dans une partie de la Tartarie ; la seconde, qui est le catholicisme, dont le nom, assez plaisant dans sa prétention, signifie religion universelle, n'est propre qu'à une partie de l'Occident; enfin la troisième, constituée par l'islamisme, occupe une position intermédiaire entre l'Occident et l'Orient, et couvre la terre de l'Himalaya à la Méditerranée, dont le bord méridional lui appartient.

Quand on considère les conquêtes de Mahomet et de ses successeurs, et l'extension donnée au régime militaire dans l'islamisme naissant, on est surpris peut-être qu'Aug. Comte ait placé Mahomet dans le mois consacré à la théocratie. Il suffira de réfléchir un instant pour concevoir les motifs qui l'ont porté à agir ainsi.

On établit en statique sociale qu'il existe trois genres d'association : la famille, la cité et l'Église, la première fondée surtout sur le sentiment, la seconde sur l'activité, la troisième sur l'intelligence secondée accessoirement par les deux autres.

Le résinie vraiment militaire a seul constitué la cité et le civisme à l'état prépondérant. La lutte et la conquête réclament par-dessus tout le concours. Les intéressés se groupent; il s'établit une cohésion; c'est la cité.

Cependant l'union peut se faire aussi par Y Église et le dogme religieux ; mais alors la cité est subordonnée. Ce n'est point la notion de patrie, c'est l'idée de foi qui domine. Cette union est celle que l'islamisme a fondée. Il

s'est lancé à la conquête du monde au nom d'un dogme religieux et non par ardeur civique. Il n'avait point de patrie à faire plus puissante et plus glorieuse. Il avait une doctrine à répandre et à imposer. Là gît la différence entre la conquête romaine et la conquête islamique. Tandis que les Romains prétendent porter en tous lieux la gloire et la puissance de Rome, les islamistes ont pour ambition de soumettre les hommes à la règle de l'Alcoran. C'est l'unité religieuse prêchée par des missionnaires armés de sabres. Auguste Comte ne pouvait hésiter. Mahomet n'est point un type militaire ; c'est avant tout un type religieux. Il conquiert, il commande, il règle au nom d'une doctrine religieuse, ce qui est le fond même de toute théocratie.

Il est vrai que cette théocratie est aussi réduite qu'elle peut l'être ; elle est loin de remplir toutes les conditions qui se sont rencontrées souvent dans un tel régime. Elle n'établit aucune caste; elle ne possède même pas cette caste sacerdotale que le mosaïsme avait conservée.

Il ne faudrait pas en effet s'imaginer qu'en indiquant les caractères principaux du régime théocratique, nous ayons prétendu dire que toutes les théocraties fussent exactement ressemblantes au portrait que nous en tracions. Il ne faut pas oublier que nous avons présenté là un type abstrait, dans lequel aucune d'elles ne consentirait à se reconnaître complètement, bien que toutes y conservent un trait principal qui leur est commun. Lorsque Auguste Comte a défini le régime théocratique, il n'a songé à aucune théocratie en particulier, mais à toutes. Il s'est préoccupé surtout du caractère fondamental propre à un tel régime, et médiocrement des caractères accessoires. Ceux-ci, dans chaque cas spécial, varient en

nombre et en intensité. Ils peuvent manquer absolument . Si donc nous voulons juger à quelle sorte de régime appartient un état social, c'est à dégager son caractère fondamental, essentiel, que nous devons nous attacher d'abord, en négligeant tous les autres; et, dans le cas présent, c'est parce que nous rencontrons comme caractère essentiel et incontestable la 'prépondérance du dogmatisme religieux sur V activité, que nous n'hésitons pas à mettre l'islamisme au rang des théocraties.

Ceci dit, nous nous sentons toute liberté d'aborder notre sujet et les questions qu'il soulève.

Ces questions se pressent. Elles sont multiples et difficiles. Dans quel milieu le Prophète a-t-il paru ? Quel homme portait-il en lui? Quel fut son but? Quelles conditions ont permis et facilité son entreprise? Quels procédés a-t-il mis en oeuvre pour la mener à bien ?

Tout problème sociologique, si compliqué qu'il puisse être, ne saurait comporter pour nous qu'une solution naturelle. Nous repoussons toute solution, dont les élément seraient inaccessibles ou invérifiables. Nous refusons d'admettre la Révélation. Nous ne croyons pas plus aux conversations de Moïse avec Jéhovah qu'aux visites de l'ange Gabriel à Mahomet, et à la divinité de Jésus-Christ. Et cependant nous ne traitons d'imposteurs ni Moïse, ni Mahomet, ni Jésus. Nous estimons qu'ils ont été trèssincèrement convaincus de la réalité de l'intervention divine, qu'ils ont cru à ce qu'ils en racontaient. Mais nous ne voyons là que des phénomènes élémentaires de pathologie cérébrale, de simples hallucinations, produites chez des hommes vivement préoccupés de questions religieuses et sociales, sous l'induence d'excitations passagères. Le

cerveau, surmené dans sa portion méditative, prend tout à coup une activité particulière et désordonnée. Le monde extérieur disparaît. Le monde intérieur des constructions subjectives est déchaîné; elles deviennent eiFrayautes de développement et d'intensité. L'halluciné croit voir, entendre et toucher. Suivant le cours de ses pensées habituelles, il entre en relation avec Dieu, avec le diable, avec les anges, avec la Vierge, avec de simples mortels, avec d'humbles animaux. Que ce soit Mahomet, saint Paul, Descartes, Pascal, ou Jeanne d'Arc, c'est toujours le même phénomène, nullement surnaturel, purement humain.

Jamais peut-être une religion naissante ne rencontra des conditions plus favorables à son développement que la religion islamique. Nous pouvons même ajouter : jamais conditions ne furent plus propres à la faire naître. Est-il téméraire de supposer que le spectacle offert par le monde, au moment où surgit Mahomet, a pu diriger ses méditations; que l'horreur ou le mépris de ce qu'il avait sous les yeux l'ont poussé à son entreprise, qu'il en a par avance mesuré les résultats et prévu le succès?

Si nous considérons en effet dans quelle situation se trouvait, quand naquit le prophète, cette partie du monde que nous appellerons l'Orient occidental et l'Orient moyen, et qui comprend, outre l'Arabie, toute l'Asie Mineure, la Syrie, l'Arménie et la Perse, nous voyons qu'aucun théâtre n'était plus propice aux tentatives d'un réformateur.

L'Arabie touchait au nord à deux grands empires : d'un côté à l'empire de Byzance, de l'autre à l'empire des Perses, tous deux en pleine décomposition, et, malgré quelques

retours militaires plus ou moins brillants, aussi incapables en réalité d'attaquer que de se défendre. Avec ces deux empires, l'Arabie était en relations constantes. Les riches commerçants de l'Hedjaz et de l'Yémen traversaient avec leurs caravanes les déserts de l'Arabie Pétrée pour aller porter en Palestine et en Syrie, jusqu'aux marchés de Damas, les fruits et les parfums de l'Arabie Heureuse. Us en rapportaient les produits d'une industrie inconnue à la Mecque et à Yathrib, et en même temps renseignaient leurs compatriotes sur l'état des choses dans les pays soumis à la domination byzantine. A cette époque, cet empire romain d'Orient, dont le siège était à Gonstantinople, s'abîmait dans la boue; non pas que ses frontières fussent encore atteintes ; les armes de Bélisaire venaient au contraire de les agrandir. Il s'étendait en Asie jusqu'à l'Euphrate, en Afrique sur toute la côte méditerranéenne., en Europe il possédait la Thrace et la Grèce. Mais il était rongé d'un mal intérieur si irrémédiable et si profond que tous les historiens sont d'accord pour s'étonner qu'il ait mis si longtemps à en mourir.

Bas-Empire! Nom mérité. Jamais démonstration n'a été faite avec plus d'évidence de cette vérité, que le christianisme est incapable, réduit à ses seules forces, de modifier une situation. Le christianisme couvrait déjà l'Occident ; il avait pénétré en Perse et jusque dans la Chine et dans l'Inde, au dire de quelques auteurs. Tout l'ancien empire romain était chrétien. On eût pu croire, à en juger par d'autres exemples, que ces populations si différentes, que la main de Rome avait groupées, allaient s'unifier sous l'intluence puissante d'une doctrine commune, et constituer quelque chose de colossal et d'invincible. C'est

le contraire qui eut lieu. La séparation politique qui s'accomplit dans l'empire et produisit deux capitales, concorda parfaitement avec la différence profonde qui ne cessa de régner entre les mœurs, les pratiques, les tendances des deux sociétés.

L'une et l'autre sont chrétiennes, et cependant l'Occident est resté avant tout militaire et romain ; son activité est surtout guerrière ; il donne peu de temps aux choses de l'esprit. Les Byzantins sont demeurés grecs, mais grecs dégradés. Nous avons vu, en parlant de l'école d'Alexandrie, à quelles lamentables inepties conduisait une culture intellectuelle développée pour elle-même, et délivrée du frein modérateur de toute activité pratique. Les Byzantins nous présentent dans son dernier période cette sorte affreuse de dégénérescence mentale. Le christianisme n'eut d'effet sur eux que de donner une base nouvelle à leurs spéculations; car, exigeant lui-même tout un assemblage de constructions subjectives, il fut encore une admirable pâture pour ce peuple de sophistes et de rhéteurs. Ils se précitèrent à l'envi sur cette matière délicate des conceptions mystérieuses dont s'étaient servis, pour échafauder leur système, saint Paul et ses successeurs.

Laissant de côté la morale dont il n'avait que faire, le Grec s'attacha spécialement au dogme, dont il retourna de cent façons les formules embarrassantes et compliquées. Des sectes s'organisèrent pour la défense des opinions les plus invraisemblables. Ariens, Sabelliens, Nestoriens, Eutichiens, se disputèrent et se massacrèrent sur des mots. On ferma l'oreille à tous les bruits du monde pour ergoter plus à l'aise, si bien que le jour où les conquérants, maîtres du reste de l'empire, sonnèrent l'assaut de sa capitale,

ils surprirent nos Byzantins discutant gravement sur la lumière créée ou incréée du Thabor.

Et cependant ce dévergondage intellectuel était à peine comparable à la dépravation morale. Du prince au dernier des sujets, la dissolution des mœurs était effrayante. L'unique affaire était de gagner de l'argent par quelque moyen que ce fût, pour le dissiper dans les débauches. Les ieux du cirque partageaient avec les mystères pieux les passions de la foule, et les cochers bleus ou verts des courses de chars excitaient des émeutes et faisaient couler des flots de sang. Ce peuple n'était plus qu'un peuple d'esclaves, et le degré du servilisme mesurait seul le rang des individus dans la société.

« Les sujets de l'empire de Byzance, qui prenaient et déshonoraient le nom de Grecs et de Romains, dit Gibbon, présentent une morne uniformité de vices abjects, qui n'offrent ni l'excuse des douces faiblesses de l'humanité, ni la vigueur et l'énergie des crimes mémorables. Les hommes libres de l'antiquité pouvaient répéter, avec un généreux enthousiasme, cette maxime d'Homère : « Que le premier « jour de son esclavage, un captif perd la moitié des ver- « tus de l'homme. » Cependant le poëie ne connaissait que l'esclavage civil et domestique, et il ne pouvait prévoir que l'autre moitié des qualités du genre humain serait un jour anéantie par ce despotisme spirituel qui enchaîne les actions et même les pensées du dévot prosterné dans la poussière. Les Grecs furent écrasés sous ce double joug; les vices des sujets dégradèrent les tyrans, et c'est à peine si de pénibles recherches nous font rencontrer sur le trône, dans les camps ou dans les écoles, quelques noms qui méritent d'échappr à l'oubli. »

Gibbon, avec sa sagacité admirable, a mis là le doigt sur l'un des résultats les plus funestes que le monothéisme ait produits chez certains peuples. Plaçant entre les mains d'un homme un pouvoir absolu et infaillible, muni de la sanction théocratique, il ne laissait aux autres hommes que la liberté de l'aplatissement. Des militaires comme les Romains pouvaient réagir, les Grecs de la décadence ne le pouvaient pas.

Ainsi porté entre ses eunuques et ses moines, le monde byzantin marchait à pas lents vers l'abîme. Bien que sa ruine, longtemps retardée, ne dût s'achever qu'au xve siècle, sous les coups des Turcs, l'empire d'Orient avait atteint dès le vie, celui de Mahomet, le comble de la dégradation et de l'abaissement. L'époque même de Justinien, malgré les exploits de ses généraux et les compilations de ses juristes, n'a qu'une apparence de grandeur. On sent que l'édifice est pourri; son règne n'est qu'une longue suite de lâchetés, de débauches et d'infamies. Il est le digne époux de cette divine Théodora, que ses flatteurs appelaient la mère de l'Église, et qui, tour à tourbaladine et courtisane, avait enfin trouvé sa vraie place dans le palais des empereurs, qu'elle convertit en lupanar.

On conviendra qu'une telle situation appelait une réforme profonde, et que dans les populations soumises à l'empire grec, tous ceux qui avaient conservé encore quelque lueur de bon sens et de courage devaient préférer n'importe quel joug au joug byzantin. L'Orient réclamait un sauveur.

Et ce n'était pas seulement l'Orient occidental, celui de l'Asie Mineure et de la Syrie, c'était encore, quoique à un degré moindre, l'Orient de la Perse, l'Orient des Sassanides et de Chosroës.

Dès le 111e siècle, les Perses avaient secoué le joug des Parthes. Ardshir, un soldat, avait fondé la dynastie nationale des Sassanides, restauré dans sa pureté la religion des Mages que les conquérants avaient altérée ou détruite. L'unité politique et religieuse des Perses, une fois encore, s'était trouvée rétablie.

Mais cette dynastie des Sassanides, qui ne devait disparaître qu'au vne siècle, sous les coups des premiers successeurs de Mahomet, après avoir fait de la Perse une nation prospère et puissante et lui avoir rendu une partie de l'éclat qu'elle avait au temps d'Alexandre, ne donnait plus, vers le vie siècle, que des rejetons indignes, sans intelligence et sans vertu. Le trône était devenu le prix de l'assassinat et de tous côtés surgissaient les prétendants. Quand les Arabes apparurent, dix rois venaient de se succéder dans un espace de trois ans. La religion de Zoroastre, sorte de combinaison entre le fétichisme des anciens âges, résumé dans le culte du Feu, et le théologisme réduit au binôme dualiste, le Mal et le Bien, était la religion dominante, bien que d'autres, et en particulier le judaïsme et toutes les sectes plus ou moins orthodoxes du christianisme d'Orient, s'y fussent depuis longtemps implantées. jMais les Mages, qui du sein même de leur doctrine voyaient surgir des hérésies puissantes, comme celles de Manès et deMazdac, montraient une intolérance croissante à l'égard de leurs adversaires et demandaient à la persécution une force que la persuasion leur refusait. Ils avaient mis le comble à la tyrannie en défendant qu'on se servît du feu, objet sacré, pour les usages industriels, et cette odieuse prohibition avait exaspéré les habitants. De là d'interminables luttes civiles, toujours étouffées, toujours renaissantes. La

Perse était désolée par ces dissensions et sans être tombée aussi bas, elle était entraînée fatalement vers l'état d'abjection dans lequel avait roulé l'empire grec. Ses citoyens n'avaient plus aucun souci de leur indépendance, et son armée de mercenaires était impuissante à repousser l'invasion.

Cette invasion se préparait en Arabie.

La grande presqu'île arabique, limitée au nord par le désert qui la séparait des deux empires grec et persan, à l'est et au sud par le golfe Persique et la mer des Indes, à l'ouest par la mer Rouge, était habitée par une population mêlée de pasteurs et de commerçants. Au centre et au nord, s'étendait un immense désert qui a valu à cette partie de l'Arabie le surnom flétrissant de Pétrée et de Sablonneuse. Çà et là, dans les espaces les moins arides, quelques tribus de pasteurs constituaient une population nomade, batailleuse, prompte au pillage, toujours prête à prendre chez les autres ce qu'elle ne trouvait pas chez elle, mais ayant en même temps les qualités de ces défauts, de l'indépendance, de la hardiesse, et une incomparable sobriété. Sur les bords de la mer et principalement de la mer Rouge, on rencontrait des territoires fertiles, où les fruits venaient en abondance, où les palmiers donnaient une ombre épaisse, où la vigne, le chanvre et l'encens assuraient une richesse aux cultivateurs. Là s'étaient fondées des cités commerçantes et industrieuses , où l'on venait échanger, non-seulement d'Egypte et d'Abyssinie, mais d'Europe même, les produits d'une civilisation plus luxueuse contre les aromates de l'Yémen et de l'Hedjaz. Nous avons vu que les caravanes de la Mecque et de Yathrib, qui plus tard fut Médine,

allaient jusqu'en Syrie faire ces échanges. Il n'était pas rare qu'à leur retour, elles fussent surprises au milieu du désert par quelque tribu nomade, qui pillait les marchandises et massacrait parfois les marchands.

Au point de vue religieux, rien n'était plus mêlé que la population de l'Arabie. La masse en était resté fétichiste. Son culte s'adressait à tous les objets de la nature et principalement aux pierres. Mais toutes ces tribus, dont chacune avait ses idoles, reconnaissaient un centre religieux commun et allaient à la Mecque honorer leurs divinités. La Mecque, longtemps même avant l'apparition de Mahomet, était pour les Arabes ce que Jérusalem avait été pour les Juifs, ce que Rome était pour les Catholiques. Cependant la Mecque n'était devenue ville proprement dite que fort tard. Vers le milieu du ve siècle ce n'était qu'une vallée sacrée., dans laquelle se trouvait une enceinte particulièrement respectée, nommée le Haram, où chaque tribu était venue placer ses idoles, comme dans un véritable asile. Au centre s'élevait la Gaaba (le carré), dont la fondation était censée remonter à Abraham, et qui n,'était qu'une sorte de chapelle fort étroite, dans laquelle on conservait pieusement cette pierre fameuse, apportée du ciel par l'ange Gabriel lui-même, et qui, d'abord d'une éclatante blancheur, avait été noircie peu à peu par les attouchements des pèlerins : la Pierre noire, objet d'une vénération profonde et d'un culte particulier. A cette époque aucun Arabe n'eût osé construire sa demeure dans le voisinage de ce sanctuaire. On passait la journée à la Mecque, mais le soir on rejoignait sa tribu.

Ce milieu fétichique, on en conviendra, était tout à fait propice à la révolution qu'allait tenter Mahomet. Les féti-

— 39â — chistes possèdent à un haut degré le sentiment de dignité personnelle et d'égalité. Ils ne connaissent pas le régime des castes. Ils ne sont point soumis à un clergé dominateur et privilégié, qui lutte pour la défense de ses droits et le maintien de sa tyrannie. De plus, l'état nomade leur a inculqué des habitudes de simplicité et d'économie qui leur rend facile tout changement d'existence, et les dispose spécialement aux travaux guerriers.

Au milieu de ces croyances d'une population idolâtre, s'étaient glissées quelques parcelles des légendes hébraïques. On y conservait le souvenir d'Abraham, et la source fameuse de Zemzem, située dans le Haram même, non loin de la Gaaba, marquait à la vénération des fidèles l'endroit où Ismaèl était tombé épuisé entre les bras d'Agar, et où l'ange Gabriel avait fait jaillir l'eau miraculeuse.

Les Juifs, dont l'établissement en Arabie datait de loin, avaient contribué sans aucun doute à répandre ces fables. Installés dans tous les centres, ils y pratiquaient le commerce avec succès. Leur intelligence, leur activité leur avaient donné quelque puissance; et leurs richesses avaient suscité autour d'eux des haines jalouses, trop souvent traduites en persécutions. Les Juifs ne répondaient aux attaques qu'en invoquant la venue d'un prophète vengeur qui allait bientôt paraître pour confondre leurs ennemis. Cette menace, toujours suspendue sur la tête des idolâtres, devait servir les projets de Mahomet, qui n'eût point dédaigné déjouer le rôle de Messie et de remplir les prédictions juives.

A côté des Juifs vivaient également des chrétiens et de toutes sectes. Sans parler de ceux qui, en qualité d'hérétiques, étaient venus chercher en Arabie un refuge assuré

contre les persécutions des empereurs dévots, il paraît que le christianisme avait été prêché longtemps auparavant dans le pays même, et y avait fait quelques conquêtes. Dès le second siècle, saint Barthélémy et saint Pantenus avaient parcouru l'Yémen en missionnaires. En 343, un évêque et des moines, qui faisaient partie d'une ambassade envoyée par l'empereur Constance, s'étaient fixés en Arabie et avaient obtenu d'y construire trois églises, l'une à Zhafàr, l'autre à Aden et la troisième dans une ville du golfe Persique. Bien plus, une ville, Nadjrân, qui tout entière était chrétienne, ayant été saccagée et détruite par Dhou-Novâs, chef féroce d'une tribu juive, les Abyssins, chrétiens eux-mêmes, prirent parti pour leurs coreligionnaires, et, envahissant rYémen sous la conduite du roi Caleb, le convertirent complètement au christianisme. Ces progrès, à la vérité, ne durèrent pas, et, les Abyssins partis, les nouveaux convertis ne firent pas des chrétiens fervents.

Il est aisé d'entrevoir quelle iulluence considérable durent avoir sur l'esprit du futur phophète ces contacts incessants avec les chrétiens et les juifs. On peut supposer que son génie saisit sans peine la supériorité de la doctrine monothéique sur l'idolâtrie grossière de ses compatriotes arabes, et conçut la pensée d'une religion nouvelle, qui. moins compliquée que le christianisme et le mosaïsme, conviendrait mieux à l'esprit simple de ces nomades fétichistes.

Tout concourait donc au succès de l'entreprise. Dans ce milieu nomade et idolâtre, mais remué profondément par les doctrines étrangères, sans castes, sans unité politique et religieuse, sans ces habitudes de luxe qui portent les

peuples à ne désirer aucun changement, il ne manquait plus qu'un prophète. Mahomet parut.

M. Caussin de Perceval, dans un travail très-remarquable sur l'Arabie avant Mahomet, a signalé dans la famille même du prophète une tentative antérieure, sinon conforme à la sienne, du moins ayant pour but de fonder l'unité arabe, tant au point de vue politique qu'au point de vue religieux.

Le quatrième aïeul de Mahomet, Cossayy, fils de Kilab, chef des Coraychites, à force d'habileté et d'audace, et après une lutte sanglante, avait conquis pour sa tribu l'honneur, vivement disputé parmi les Arabes, de garder la Mecque et la Gaaba. Maître des clefs de l'enceinte et du temple sacrés, ce qui était la source de privilèges innombrables, Cossayy voulut avant tout en assurer la possession à ses descendants, et pour cela il ne craignit pas, inconcevable témérité, de fixer sa demeure et celle des familles nombreuses de la tribu des Coraychites dans l'enceinte même du Haram. Le premier, il porta la hache sur les arbres vénérables dont la vallée était couverte et construisit son palais tout près de la Caaba.

Comme gardien de celle-ci, Cossayy présidait le conseil de la confédération arabe; car, bien que les tribus fussent indépendantes au point d'être continuellement en lutte les unes avec les autres, cependant elles se réunissaient parfois dans une action commune pour combattre un danger qui les menaçait toutes, ou s'assurer un avantage commun. A ces attributions, Cossayy en joignait d'autres qui n'étaient pas moins importantes. C'était lui qui, dans le Dâr-el-jNadY\-ah, remettait officiellement le drapeau confédéré au chef Coraychite chargé de l'expédition qui avait

été décidée ; c'était lui qui répartissait les fonds de secours que les Coraychites, d'après son avis, consentaient chaque année en faveur des pèlerins pauvres ; c'était lui qui devait distribuer l'eau entre les habitants de la ville et en pourvoir les innombrables visiteurs qui accomplissaient le pèlerinage ; qui devait diriger leurs tournées et les cérémonies solennelles à Mina, etc. Mais Cossayy jouissait d'un droit bien autrement précieux. Il était chargé de désigner les mois sacrés. C'étaient quatre mois durant lesquels toute bataille était interdite. Le calendrier lunaire des Arabes ne concordant plus, au bout d'un temps fort court, avec les saisons régulières, on avait dû de bonne heure remettre à quelqu'un le soin de désigner le moment de l'année où devaient être placés ces mois. Tant que durait cette trêve, les personnes et les propriétés étaient religieusement respectées. Plus de guerre entre tribus; plus de vengeance personnelle ; plus d'attaque à main armée sur les routes. Les marchands profitaient de cette période tranquille pour eifectuer en sécurité la traversée du désert et gagner la Syrie ou revenir dans l'Yémen. Il en était de même pour les pèlerins qui affluaient à la Mecque à cette époque de l'année. Cossayy jouissait là d'une magnifique prérogative. Il tenait entre ses mains la paix ou la guerre, il était vraiment roi de l'Arabie.

Son fils Abdeddar continua de jouir jusqu'à sa mort de la même autorité et des mêmes privilèges. Mais après celui-ci, les Coraychites se divisèrent en plusieurs factions, et les attributions, que Cossayy avait réunies dans sa main, furent partagées entre plusieurs chefs. Hâchim, l'arrièregrand-père de Mahomet, ne conserva que les fonctions qui concernaient les pèlerinages, et s'y conquit un grand re-

nom de générosité. Il institua définitivement la doublecaravane annuelle, l'une d'hiver en Yémen, l'autre d'été en Syrie. Abd-el-Mouttalib, grand-père du prophète, qui hérita des dignités de Hâchim, se distingua par la môme munificence. Quant au père même de Mahomet, Abdallah, il mourut tropjeune pour revêtir aucune fonction, etlaissa pour tout héritage à son fils cinq chameaux et une esclave éthiopienne.

L'enfance de Mahomet fut malheureuse. Ayant perdu sa mère à l'âge de six ans, il fut recueilli par son grandpère d'abord, puis, à la mort de celui-ci, par son oncle Abou-Talib, homme fort considéré en raison de sa charge, qui consistait à distribuer les secours destinés aux pèlerins. L'histoire de son enfance est assez obscure. En grandissant, il accompagna ses oncles dans leurs voyages et dans leurs expéditions guerrières. A l'âge de vingt ans, nous le trouvons gardant les troupeaux. Mais il reste peu de temps dans cette situation misérable, et à cette époque de sa vie il entre au service de Khadidja, sa cousine, riche veuve, qui faisait le commerce avec Damas et la Syrie. Chargé de conduire plusieurs caravanes et d'en vendre les marchandises, il s'acquitte à merveille de sa fonction, et Khadidja, charmée de son intelligence en même temps que de sa vertu et de sa beauté, lui donne sa main et en fait le personnage le plus riche de la famille des Goraychites. Il est âgé alors de vingt -cinq ans, et Khadidja en a quarante.

De son mariage avec Khadidja, Mahomet eut sept enfants, trois fils qu'il perdit en bas âge, et quatre filles, dont la dernière fut la célèbre Fatima. Sa nouvelle et haute position ne changea rien à ses habitudes de simplicité; il n'en profita que pour faire le bien autour de lui. Il

secourut son oncle Abou-Talib, le protecteur de son enfance, qui était tombé dans la misère, et se chargea de l'éducation de son fils Ali, dont il fit plus tard l'époux de Fatime. De même, il adopta Zéid, fils d'une esclave chrétienne, Hâritha, que Khadidja lui avait donnée.

C'est à cette époque de sa vie, en l'année 606, que se décida la vocation de Mahomet. Chaque année, comme tous les dévots de la Mecque, Mahomet allait passer les quatre mois de la trêve sacrée dans une solitude pieuse. On se figure sans peine quel monde de pensées et de sentiments devaient s'agiter dans cette âme livrée à elle-même. Cette vie de méditations et d'extases, cet isolément, ce soleil de feu, ces privations de toute nature, devaient jeter dans un état d'excitation maladive un cerveau facile à exalter. 11 fallait peu de chose pour que la moindre imagination prît corps et devînt une réalité. L'ange Gabriel apparut à Mahomet pendant son sommeil, lui enjoignant de lire un livre qu'il tenait à la main. En se réveillant, le prophète sentit qu'un livre avait été écrit dans son cœur. Il courut, tout bouleversé encore, raconter son rêve à Khadidja, qui le rassura de son mieux et lui fit reprendre le chemin du mont Hira. Il en gravissait les rochers, lorsqu'une véritable hallucination s'empara de lui : « 0 Mahomet, dit l'ange qui se montra à lui sous des traits humains, tu es l'envoyé de Dieu, et je suis l'ange Gabriel. » Cette fois, Mahomet fut épouvanté, et pendant deux ans, ses proches et lui-même redoutèrent pour sa raison.

Mais ce temps passé, toute exaltation ayant disparu et ses convictions s'étant affermies, Mahomet commença ses prédications. Elles furent d'abord secrètes, et s'adressèrent aux personnes de son entourage. Les premiers convertis

furent Khadidja, le jeune Ali et Zêid, ses deux enfants d'adoption, Varaka, cousin de Khadidja, et enfin celui qui devait lui succéder un jour, son ami et parent Abou- Becr, plus jeune que lui de quelques années.

La doctrine nouvelle n'était pas encore bien compliquée; elle se réduisait à quelques préceptes élémentaires, capables de se graver aisément clans les mémoires. Croire en un seul Dieu, créateur de toutes choses, miséricordieux et bon ; croire en Mahomet son prophète, et à ce titre lui

montrer une soumission absolue: croire à une autre vie,

où chacun serait traité suivant ses mérites; adresser à Dieu plusieurs prières chaque jour, et se purifier par des ablutions ; pratiquer toutes les vertus, et par-dessus tout faire l'aumône; tels étaient les articles principaux de la religion naissante.

Au bout de trois ans, Mahomet comptait cinquante adhérents, de toute condition. Les persécutions commencèrent. Les membres mêmes de sa tribu, les Coraychites, irrités de voir le culte des ancêtres, dont ils tiraient à la vérité de beaux revenus, délaissé par ses plus solides partisans, auraient volontiers noyé dans le sang* la nouvelle secte. Le prophète trouva un défenseur dans son oncle Abou-Talib, demeuré idolâtre, mais dont plusieurs fils avaient embrassé l'islamisme. Tant qu'il vécut, malgré d'incessantes taquineries, les musulmans, comme déjà ils se nommaient euxmêmes, c'est-à-dire les hommes soumis à la volonté de Dieu, purent continuer d'habiter la Mecque en toute sécurité. Mais à sa mort, la situation devint intolérable, et pour comble de malheur, Mahomet perdit Khadidja. Les Coraychites, qu' Abou-Talib n'était plus là pour contenir, revinrent à leurs projets sanguinaires, et pour mettre leur vie

en sûreté, Mahomet et ses partisans durent s'expatrier et chercher un refuge à Yathrib, qui dut à cette circonstance le nom de Médine (Médinet-en-Nabi, la ville du Prophète). Cette fuite est connue sous le nom d'Hégire et de l'année où elle s'accomplit, 622 de l'ère chrétienne, date l'ère musulmane.

Nous ne pouvons qu'esquisser rapidement les traits principaux de la vie de Mahomet durant les dix années qui s'écoulent depuis l'hégire jusqu'à sa mort. D'ailleurs, bien que cette période soit celle où il va recueillir le fruit de ses travaux, où les hommes viendront à lui par milliers, où il établira l'islamisme sur une base que rien désormais ne pourra détruire, l'histoire des événements qui la remplissent est moins intéressante peut-être aux yeux du philosophe que le récit de ses commencements et l'étude des circonstances au milieu desquelles il a grandi.

Ce n'était pas indifféremment que Mahomet et ses sectateurs avaient choisi Yathrib pour lieu de refuge. Depuis longtemps ils étaient en rapport avec ses habitants, dont un grand nombre s'était déjà converti. Les environs de la Mecque avaient vu plus d'une fois les entrevues secrètes de Mahomet avec les habitants de Yathrib. Des serments solennels avaient été échangés, et il était convenu qu'au premier péril la ville fidèle deviendrait un asile inviolable pour le prophète et pour ses disciples.

Mahomet, alors âgé de cinquante-deux ans, fut reçu non comme un roi, mais comme un prophète.

Il organisa le culte, bâtit une mosquée, fixa les heures des prières, établit la dîme pour l'entretien du gouvernement nouveau ; adopta le vendredi comme jour consacré;

ordonna le jeûne da mois de rhamadan. C'étaient les grandes institutions de l'Islam, qui dès le début se fondaient.

Mahomet, avons-nous dit, n'aurait pas dédaigné de passer parmi les Juifs pour le Messie annoncé. Il eût trouvé là une force toute constituée qui, dispersée par le monde comme elle l'était dès cette époque, aurait puissamment servi sa tentative et abrégé bien des efforts. Son premier soin fut de se concilier ceux de Médine, qui y formaient une corporation puissante. Il leur accorda, à peu de chose près, les mêmes droits qu'aux musulmans, et leur montra bienveillance et respect. Il déclara, dans cette première heure d'entraînement, que Jérusalem était la viile sainte et ordonna à tout musulman de se tourner vers elle au moment de ses prières. Mais les Juifs demeurèrent insensibles à tous ces témoignagnes ; ils refusèrent de reconnaître en Mahomet le Messie de leurs rêves; loin de se faire musulmans, ils affichèrent un mépris profond pour les partisans de la nouvelle foi. Aussi Mahomet, voyant ses avances si dédaigneusement repoussées, conçut contre eux une haine d'autant plus implacable qu'il leur avait marqué d'abord plus de sympathie. Il se contint quelque temps, mais lorsqu'il fut assez fort pour n'avoir plus d'ennemis à ménager, il mit à les poursuivre un acharnement d'autant plus remarquable que la cruauté n'était point dans son caractère, et qu'en toute autre circonstance il s'est montré généreux et clément. C'est là une des taches dont sa mémoire est demeurée souillée.

Un an après l'hégire, en 624, les Coraychites, jaloux de la puissance du Prophète, et résolus à l'abattre, s'avance-

rent en armes contre Médine. Mahomet leur livra bataille et les tailla en pièces au combat de Bedr, célébré dans les annales de l'islamisme comme la première de ses victoires.

L'année suivante, les musulmans, moins heureux, furent défaits par les Mekkois, et en 627 ceux-ci, enhardis par le succès, vinrent mettre le siège devant Médine; mais ils se retirèrent sans combat au bout de vingt jours, et quelques mois après, Mahomet, qui avait formé le proje4 d'un pèlerinage à la Gaaba, conclut avec eux une trêve de dix ans.

A partir de cette époque, la fortune ne cessa plus de sourire au Prophète. 11 entreprit sur tous les points des expéditions qui réussirent. Les tribus vaincues acceptèrent le joug ; leurs soldats vinrent se ranger sous l'étendard de l'Islam, et des milliers d'hommes aguerris et fanatisés se tinrent prêts à entreprendre la conquête du monde. Mahomet envoya des ambassades aux rois de Perse et d'Abyssinie, au gouverneur de l'Egypte, à l'empereur d'Orient. Enfin, en 630, rompant, sous un prétexte futile, le traité qu'il avait conclu avec les Coraychites, il rentra à la Mecque sans résistance et en victorieux. Sa clémence fut admirable, et la Mecque tout entière se convertit. On purgea le Haram et la Gaaba des idoles qui l'infestaient.

De la Mecque, Mahomet porta ses armes contre les Havâzin ; il prit la ville forte de Taïf , et fit grâce à ses six mille habitants, puis il revint à Médine. Presque toute l'Arabie lui était soumise : le Mahra, l'Oman, le Nadj, l'Hadramaut, l'Yémen, conquis par lui-même ou par ses lieutenants , avaient embrassé l'islamisme.

A peine quelques idolâtres des tribus lointaines venaient encore en pèlerinage à la Mecque. Mahomet, qui avait définitivement choisi sa ville natale, en remplacement de Jérusalem , pour la métropole de l'islamisme, ne pouvant souffrir qu'elle demeurât plus longtemps souillée par les infidèles, donna à ceux-ci quatre mois pour se convertir, et leur interdit à jamais l'accès du Haram. Le paganisme était proscrit de l'Arabie.

L'année de sa mort, en 032, Mahomet, suivi de cent mille pèlerins, fit à la Mecque le pèlerinage d'adieu, si célébré par les musulmans. Il s'astreignit, étant alors âgé de soixante-deux ans, à toutes les pratiques minutieuses qui depuis ont été scrupuleusement observées par ses disciples. Avant d'entrer dans la ville, il adressa une prière au Seigneur. Puis, ayant pénétré dans l'enceinte sacrée, il fit sept fois le tour de la Gaaba, après avoir baisé la Pierre noire. Il récita une prière sur le Macàm-Ibrahim et parcourut sept fois l'espace compris entre les collines de Safa et de Marva. Les jours suivants eurent lieu les sacrifices suivant les rites consacrés. Puis, du haut de sa chamelle, avant de reprendre le chemin de Médine, il adressa au peuple un discours que la piété des Arabes nous a conservé :

« 0 peuples, écoutez mes paroles : qui sait si je pourrai encore me retrouver ici parmi vous? Soyez humains et justes entre vous. Que la vie et la propriété de chacun soient inviolables et sacrées pour les autres ; que celui qui a reçu un dépôt le rende fidèlement. Le Seigneur vous demandera compte de vos actions. Traitez bien les femmes; elles sont vos aides et ne peuvent rien par elles seules ; vous les avez reçues comme un bien que Dieu vous a confié, et vous en

avez pris possession par des paroles divines. 0 peuples, écoutez mes paroles et fixez -les dans vos esprits. Je vous ai tout révélé; je vous laisse une loi qui vous préservera à jamais de l'erreur, si vous y restez fermement attachés, une loi claire et positive, le livre de Dieu et l'exemple de son Prophète... Sachez que tout musulman est le frère de l'autre, que tous les musulmans sont frères entre eux, que vous êtes tous égaux entre vous, et que vous n'êtes qu'une famille de frères. Gardez-vous de Tinjustice; personne ne la doit commettre au détriment de son frère; elle entraînerait votre perte éternelle. . . »

Cette manifestation solennelle, dans laquelle Mahomet put jouir pleinement de son triomphe et entrevoir les succès éclatants qui attendaient ses successeurs, fut la dernière à laquelle il assista. La mort ne tarda guère à venir. La maladie qu'il portait et qu'il croyait être l'effet d'un empoisonnement, s'était singulièrement aggravée. Il cessa de paraître en public, et s'étant retiré dans la maison d'Ayésha, la plus chère de ses femmes, il expira entre ses bras le huitième jour de juin de l'année 632. Ce fut dans Médine un immense cri de douleur ; l'armée et ses chefs, qui étaient campés aux portes., les habitants, les parents et les amis, se livrèrent aux transports du plus violent désespoir. Le terrible Omar, brandissant son cimeterre, s'en allait jurant que le prophète n'était pas mort et menaçait d'abattre la tête du premier infidèle qui oserait le contredire. Il fallut tout le crédit d'Abou-Becr, que Mahomet venait de désigner pour son successeur, pour calmer cette population affolée. Le corps du Prophète fut inhumé par ses proches dans l'endroit même où il avait rendu le dernier soupir, et un modeste tombeau marqua aux généra-

lions futures la place où étaient ensevelis ces restes sacrés.

Dans cet exposé rapide des événements qui composent la vie de Mahomet, nous n'avons pas cru qu'il fût utile de faire spécialement étalage des qualités plus ou moins rares qu'il a montrées. Les faits ont leur éloquence , et nous n'aurions que faire de proclamer la souplesse et l'immensité de son génie. Celui qui a conçu une réforme religieuse aussi convenable et aussi complète, celui qui a su donner à un peuple immense des lois qui durent encore, celui qui a commandé en chef dans vingt-sept combats, dont il est toujours sorti victorieux, celui quia mené si habilement tant de négociations difficiles, celui-là n'est assurément pas d'une trempe ordinaire, et son intelligence est l'une des plus puissantes que le cerveau d'un homme ait portées.

Quant à l'épithète d'imposteur dont on a voulu le flétrir, ceux qui la lui ont infligée se sont-ils imaginé qu'un imposteur fût capable de telles choses? Ont-ils cru qu'un homme sans convictions se serait pendant si longtemps exposé à tant de périls, aurait à ce point joué sa vie, sacrifié sa fortune, abandonné sa patrie? Ont-ils pensé qu'une telle comédie puisse se soutenir toute une existence et qu'il soit donné à l'homme le plus habile de ne jamais faiblir dans ce rôle pénible de charlatan ? Personne, en tous cas, et ceux-là même qui lui dénient une conviction sincère, n'oseraient lui refuser cette justice qu'il n'a cessé d'être animé du plus pur sentiment social, et que jamais il ne fit tourner le pouvoir despotique dont il était revêtu à la satisfaction d'intérêts personnels et de passions mesquines. Il ne l'employa qu'au bien de son pays.

Pour lui, il ne connut jusqu'à son dernier jour que l'exis-

— 36G — tence simple, économe, frugale du nomade. Tel il était avant d'avoir épousé Khadidja, tel il demeura. Vaquant lui-même aux plus humbles soins domestiques, il préparait sa nourriture, raccommodait ses vêtements, tirait le lait de ses brebis. Ses serviteurs assurent qu'ils ont reçu de lui plus de secours qu'ils ne lui en ont prêté. D'une affabilité parfaite, généreux, humain, on ne le vit jamais repousser la main qu'on tendait vers lui. Il ne cessa de garder un empire absolu sur lui-même, et l'intérêt public fit taire, en toute circonstance, ses plus légitimes ressentiments.

Nous ne prétendons pas cependant que cet homme, malgré tant de qualités admirables, ne se rendit coupable d'aucune faute. Nous avons flétri sa conduite à l'égard des Juifs, dont tout le crime était de ne pas l'avoir adopté pour leur Messie. Leurs dédains n'excusent pas ses cruautés, Les Juifs ne méritaient pas d'être traités autrement que les chrétiens, envers lesquels le prophète ne cessa de montrer de l'indulgence, car si leur appui eût évidemment favorisé son entreprise, en aucun endroit ils n'étaient assez forts pour l'entraver sérieusement. Le jour où sous prétexte de trahison il fit descendre dans les fossés de Médine, les sept cents hommes de la tribu des Corayzha pour les faire massacrer par ses musulmans, il commit là un crime inutile et lâche, et chargea sa mémoire d'une ineffaçable souillure.

Nous dirons enfin que Mahomet, non dans les premiers temps de sa vie, où il donna l'exemple d'une continence parfaite, mais durant les dix années qui précédèrent sa mort, montra pour les femmes un penchant passionné qui n'est pas loin de la débauche. Tant que vécut Khadidja, c'est-à-dire pendant vingt-cinq ans, sa conduite fut irré-

prochable; il fut le mari le plus iîdôle, le plus vertueux. Elle morte, il ne connut plus que sa fantaisie. Veuf depuis un mois, il épousait Saouda, veuve de Sakran, et quelques temps après Ayésha, fille d'Abou-Becr, son plus vieil ami, puis Hafsa, veuve d'un guerrier fameux et fille d'Omar, par une sorte de complaisance pour ce dernier. En 626, Mahomet épousait quatre autres femmes, presque toutes veuves de soldats tués sur le champ de bataille. Puis il épousa Zeynab, femme de Zéid, son fils adoptif, qui la répudia pour la céder à son père. Puis il s'attachait deux juives, Rihanaet Safia, la première comme concubine, la seconde comme femme, et quatre ans avant de mourir, il épousait encore Habiba et. Maria, l'esclave copte, dont il eut un fils, et enfin Maimouna, la dernière de ses femmes, âgée de cinquante et un ans, et déjà veuve de deux maris.

Il se peut, comme on l'a prétendu, que la politique n'ait pas été étrangère à toutes ces unions, et qu'en épousant les veuves de quelques héros, il ait cherché à stimuler par cette sorte d'honneur le courage et le fanatisme de ses musulmans. Mais ce dont rien ne saurait le laver, en dehors même de cette polygamie licencieuse, qui était dans les moeurs du pays et du temps, c'est d'avoir en cette circonstance abusé de la révélation. Il couvrit sa faute par une imposture. Lui qui avait, dans la plus louable intention, défendu à ses disciples de prendre plus de quatre femmes, et encore dans des conditions si difficiles que le plus grand nombre ne pouvait en posséder qu'une, lui qui avait proclamé la supériorité de la monogamie, lui qui avait puni l'inceste et l'adultère et découragé le divorce, il ne craignit pas de déclarer, pour atténuer le fâcheux effet de son libertinage, qu'il avait reçu du Très-Haut une sorte de

dispense qui le mettait au-dessus de la loi et abandonnait toute femme à ses désirs ; et telle était dès cette époque le respect, la vénération, l'amour de ses fidèles, qu'une telle prétention ne fit pas scandale, et que tous, à l'exemple de Zéid, eussent répudié leurs femmes pour la lui donner.

Mais laissons là ces faiblesses et ces crimes, qui ne font que trop paraître l'homme scus le prophète et reportons notre attention vers son titre de gloire, vers son oeuvre impérissable, vers son Alcoran.

La loi qui a tiré d'un état à demi sauvage les peuples qui l'ont vue naître, qui a préservé d'une décadence certaine et rapide les peuples qui l'ont embrassée, la loi qui a su s'imposer à une partie du monde en lui assurant puissance et grandeur, cette loi mérite notre respectueux examen.

Nous ne pouvons prétendre, dans cette courte appréciation, faire mieux que ceux qui longtemps avant nous ont fait connaître et apprécier l'Alcoran. La complication bizarre de cette œuvre immense, où tout est enchevêtré et confondu, où aucun ordre régulier n'est établi, où les préceptes de l'hygiène se mêlent à chaque page aux mystères du dogme et aux règles de la morale, est un obstacle invincible à toute analyse régulière et suivie ; à l'exemple de George Sale dont les observations historiques et critiques sont demeurée classiques, nous exposerons le contenu du Coran en résumant d'abord ce qui a trait au dogme, puis ce qui regarde la morale et l'hygiène, enfin ce qui concerne la loi civile.

Un mot seulement sur la façon dont l'ouvrage a été construit et divisé. Mahomet est considéré sans conteste comme l'auteur unique de cette vaste composition. Mais

bien que l'écriture fût, à ce qu'on rapporte, en usage dès cette époque chez les Arabes des villes comme la Mecque et Médine, et bien que Mahomet ait eu vers la fin de sa vie un certain nombre de secrétaires qu'il employait à sa correspondance diplomatique et politique, il est très-certain que le Coran ne fut point rédigé de son vivant. Peut-être quelques parties en furent-elles recueillies et écrites, mais aucun travail d'ensemble ne fut entrepris. Un certain nombre de musulmans, parmi les plus fidèles, appelés Porteurs du Coran, qu'ils savaient par cœur, étaient chargés de le réciter au peuple. Un an après la mort de Mahomet, plusieurs de ces Porteurs du Coran ayant été tués au combat d'Acrabâ, Abou-Becr craignit que quelques batailles, en détruisant ceux qui le gardaient dans leur mémoire, ne détruisissent en même temps le livre sacré. Il confia donc le soin de rédiger le Coran à Zéid, fils de Thâbit, qui se fit assister des Porteurs et des compagnons survivants de Mahomet. Vingt ans après, le même Zéid, sous le règne du calife Othman, en fit une seconde édition, dans le plus pur dialecte mekkois, et donna à l'œuvre du Prophète sa forme définitive.

Aucun ordre, même chronologique, ne présida à cette sorte de compilation, et non-seulement les différents chapitres ne présentent entre eux aucun lien, mais ils ne gardent même pas l'ordre dans lequel les discours qu'ils renferment se sont succédé dans la bouche de Mahomet.

Le Coran se compose de cent quatorze chapitres ou sourates, contenant chacun un certain nombre de versets i*ort inégaux. Ces sourates sont elles-mêmes de longueur trèsdifférente, et si certaines comprennent plus de vingt pages, d'autres ne contiennent qu'une ou deux lignes. Le titre de

chaque sourate est tiré de quelqu'une des expressions qu'elle renferme, souvent du premier mot, ce qui se rap- ' proche de la méthode employée pour désigner les bulles papales. En tête de toute sourate, se trouve cette formule uniforme, évidemment dirigée contre l'idolâtrie : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux. » Si nous ajoutons que les Arabes considèrent le Coran comme l'ouvrage le plus éloquent, le plus poétique, le plus parfait qui ait été écrit dans leur langue, nous aurons dit ce qu'il y avait de plus important à dire en ce qui concerne la forme du livre. Il nous reste à voir ce qu'il contient.

Toute personne qui a parcouru quelques sourates n'a pu certainement s'empêcher de faire de nombreux rapprochements entre les doctrines des islamistes et les doctrines des Juifs. Cela est si vrai que Sale ne manque jamais, sur chacun des points de la Loi, de comparer le Coran à la Bible et de montrer en quoi Mahomet s'est écarté du législateur hébreu ou s'est modelé sur lui. Sans aller jusqu'à admettre que le Prophète ait servilement copié les Juifs, il est évident qu'en plusieurs matières il s'est inspiré d'eux et que son Dieu par exemple a de singuliers points de contact avec le Dieu de Moïse.

Le Dieu de Mahomet se trouve défini dans la sourate que les éditeurs du Coran ont placée intentionnellement sans doute à la tête du livre : « Louange à Dieu, dit-elle, le maître de l'univers, le clément et le miséricordieux, souverain juge au jour de la rétribution. C'est toi que nous adorons ; c'est toi dont nous implorons le secours. Dirige-nous dans le droit sentier, dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits, et non de ceux qui ont encouru ta colère ou qui s'égarent. »

Cette idée relativement simple d'un Dieu unique, tou* puissant, juste et miséricordieux, est celle qu'on retrouve développée dans toutes les parties de l'ouvrage avec une profusion toute orientale d'images grandioses et d'épitliètes majestueuses. Allah est tout semblable à Javeh,leDieudes Juifs, si ce n'est peut-être qu'il ne garde pas toujours ce front terrible, cet air vengeur auquel le Dieu de la Bible nous a habitués, et qu'il s'impose par la douceur plus que par la crainte. Le Dieu de Mahomet est un Dieu aimable.

A côté de Dieu, l'Alcoran place les anges, conception à la fois persane et juive, êtres subtils dont le corps est de feu, chargés d'adorer Dieu, déchanter ses louanges, de porter son trône, d'intercéder pour le genre humain. Plusieurs sont employés à écrire les actions des hommes. Quatre anges sont dans une faveur particulière auprès de Dieu, et portent des noms d'origine toute hébraïque. C'est Gabriel, qui écrit les décrets de Dieu : c'est Michel, ami et protecteur des Juifs; c'est Azraël, l'ange de la mort; et enfin Israfil, qui sonnera de la trompette au jour de la résurrection. Le Coran enseigne encore que chaque personne est accompagnée de deux anges gardiens, qui observent et écrivent ses actions; qu'ils sont changés tous les jours; qu'ils se succèdent continuellement les uns aux autres.

L'islamisme connaît aussi le Diable, que Mahomet appelle Eblis. C'est un ange déchu, pour avoir refusé de se soumettre aux volontés de Dieu; il a des démons sous ses ordres. Entre les anges et les démons d'une part et les hommes de l'autre, Mahomet a placé des êtres intermédiaires qui partisipent des deux natures. Ce sont les Djinns ou génies, créés de feu, et pourvus d'ailes, mais soumis aux

nécessités humaines, mangeant, buvant et propageant leur espèce. Ces génies auraient habité le monde plusieurs siècles avant Adam, mais étant tombés dans une corruption épouvantable, ils auraient été chassés par Eblis dans une contrée inaccessible et Mahomet serait venu sur terre pour les convertir comme les hommes. Nous rencontrons une conception analogue dans le Judaïsme.

L'islamisme présente de la résurrection une idée beaucoup plus précise, nous ne disons pas plus raisonnable, que celle des juifs et des chrétiens. Il la développe volontiers. On suit dans tous ses détails l'histoire du corps et de l'âme, depuis le jour de la mort jusqu'à celui de la résurrection. A peine déposé dans le tombeau, le corps reçoit la visite de deux anges livides et noirs, Monker et Nakir, qui lui font subir un examen sommaire et l'interrogent sur sa foi. Suivant ses réponses bonnes ou mauvaises, il repose en paix, rafraîchi par l'air qui vient du paradis, ou est soumis à mille tortures dont les moindres sont d'être rongé par des dragons à sept têtes, des serpents, des bêtes venimeuses et des scorpions. Quant à l'âme, séparée du corps par l'ange de la mort, d'une façon douce ou violente, suivant qu'elle a appartenu à un homme de bien ou à un méchant, elle habite jusqu'au jugement dernier des séjours qui varient selon le rang de ceux qui l'ont possédée. Celle des prophètes va droit au ciel; celle des martyrs demeure dans le gésier des oiseaux verts nourris des fruits du paradis et abreuvés de l'eau de ses fleuves; celle du croyant vulgaire n'a pas de séjour fixe : elle erre autour des tombeaux, habite un ciel inférieur, ou le puits de Zemzem, ou encore dans la trompette dont sonnera l'ange Israfil au jour du jugement.

Ce jour sera annoncé par une infinité de prodiges éclatants : une corruption effroyable des moeurs, des guerres terribles, la destruction de la Caaba, l'apparition d'une bête monstrueuse, le lever du soleil à l'occident, une fumée qui couvrira la terre, etc., etc. Nous retrouvons là nos vieilles croyances juives et chrétiennes, et Mahomet n'a fait que les appliquer au cas musulman.

Ce jour venu, la trompette divine retentira une première fois. Ce sera un immense émoi sur la terre où tout sera confondu. Les édifices crouleront, les mers seront, desséchées, une obscurité profonde couvrira le monde. La trompette divine sonnera une seconde fois : son de V exanimation. Alors tout ce qui aura vie périra, jusqu'aux anges eux-mêmes, et il ne restera que Dieu, le Paradis, l'Enfer et le Trône de Gloire. Quarante ans se passeront avant qu'un troisième coup retentisse. Pendant ce temps une pluie continuelle tombera sur la terre pour préparer la résurrection des corps. Car Mahomet innove ici sur ses devanciers. Les juifs et les chrétiens ne s'étaient pas inquiétés des impossibilités matérielles d'une telle conception, et avaient laissé à Dieu le soin de recueillir au moment voulu les molécules dispersées de tant de corps. Mahomet, préoccupé de ce problème difficile, l'a résolu par un procédé fort simple. Il enseigne que les corps, consumés par la terre, ayant disparu en entier, un seul petit os, l'os coccyx, échappé à la pourriture et aux vers, deviendra le germe qui reproduira le corps primitif. C'est à cette renaissance, à ce développement qu'est nécessaire la pluie de quarante ans qui précède le troisième coup de trompette.

L'ange Israfil, le premier ressuscité de tous les êtres,

ira s'asseoir sur un roc du temple de Jérusalem, et là, en attendant l'ordre de Dieu, il entassera dans sa trompette toutes les âmes répandues dans les différents séjours. Puis, sur un signe du Très-Haut, il sonnera le troisième coup et toutes les âmes s'envoleront pour rentrer dans le corps qu'elles auront jadis habité.

Nous passons sur les différentes classes entre lesquelles seront répartis les ressuscites, sur les postures qui leur seront infligées, sur les formes diverses qu'ils revêtiront. Le lieu du rassemblement n'est pas clairement fixé. Quelques-uns cependant tiennent pour la Syrie. Les mahométans assurent que les bêtes brutes et les génies seront appelés au jugement, en même temps que les hommes, et que les bêtes sans défense demanderont vengeance des outrages qu'elles auront reçus.

Les hommes, réunis en un même lieu, attendront pendant un temps qui variera de quarante ans à cinquante mille ans, le jugement de Dieu. Durant cette longue attente, la position sera différente pour les bons et pour les méchants. Ceux-ci, baignés d'une sueur effroyable, torturés par la soif et la faim, seront plongés dans un air suffoquant. Le soleil sera à un mille au-dessus de leur tête, et leurs souffrances seront telles qu'ils réclameront l'enfer à grands cris.

Viendra le jugement. Dieu apparaîtra au milieu de sa cour céleste et les anges apporteront les livres où sont racontées les actions des hommes. Chacun fera sa confession publique. Il rendra compte : 1° de son temps et de la manière dont il l'aura employé; 2° de ses richesses, des moyens par lesquels il les aura acquises, de la manière dont il les aura employées ; 3° de son corps et de la façon

dont il s'en sera servi ; 4° de ses connaissances et de son savoir, et de l'usage qu'il en aura fait.

Mahomet intercédera pour les hommes auprès de Dieu. L'ange Gabriel tiendra la balance de la justice divine dont les plateaux seront suspendus sur le paradis et sur l'enfer, et pourraient contenir le ciel et la terre. Les actions des hommes seront justement pesées. Il se fera, en outre, une sorte de talion, par lequel toutes les créatures se vengeront les unes des autres et tireront satisfaction de toutes les injures qu'elles auront subies. On prendra à l'offenseur une partie de ses bonnes œuvres pour les ajouter à celles de l'offensé, qui par là seront rendues plus pesantes. Alors ceux dont les bonnes actions l'emporteront sur les mauvaises, ne fût-ce que du poids d'une fourmi, dit Mahomet, seront sauvés et récompensés par le paradis. Les autres seront damnés et précipités dans les enfers.

Quant aux animaux, qui doivent avoir part à la résurrection, il leur sera permis de tirer vengeance les uns des autres; mais lorsque toutes les haines auront été satisfaites, ils seront réduits en poudre, sur l'ordre de Dieu. Le même sort est réservé aux génies, si ce n'est aux génies infidèles qui, comme les méchants, seront châtiés.

L'examen étant fini, la masse des damnés et des élus s'élancera à la suite de Mahomet et de ses musulmans pour traverser le pont Al Sirat, plus étroit qu'un cheveu, plus aigu que le tranchant d'une épée, situé au-dessus de l'enfer. Les élus effectueront ce passage avec une facilité merveilleuse, tandis que les damnés, privés de la lumière céleste, seront rejetés dans l'abîme.

L'enfer est divisé en sept étages où les tourments, croissant à mesure que l'on descend davantage, consistent sur-

tout dans l'excès du chaud et du froid. Dans le premier étage seront placés les mahométans pécheurs, qui, après un temps d'expiation plus ou moins prolongé, entreront tous au paradis. Les croyants seuls ne connaîtront pas les peines éternelles, car tous les autres étages ne renferment que des condamnés à perpétuité. Dans le second, Mahomet place les juifs; dans le troisième les chrétiens; dans le quatrième les Sabiens; dans le cinquième les mages; dans le sixième les idolâtres; dans le septième enfin les hypocrites, c'est-à-dire ceux qui ont extérieurement professé quelque religion, mais qui dans le fond n'en ont eu aucune.

Entre l'enfer et le paradis est un mur, nommé A? Araf. Il est grand et large, car beaucoup y demeurent. 11 tient lieu des Limbes juifs ou chrétiens. Il sera habité par ceux dont les bonnes et mauvaises actions se seront fait équilibre et n'auront mérité ni récompense ni châtiment.

Mahomet a placé son paradis au septième ciel et en a fait un séjour de délices incomparables. On a reproché sur tous les tons au prophète d'avoir récompensé par des jouissances matérielles les purs efforts de la vertu, et d'avoir autorisé là-haut tous les vices qu'il réfrénait ici-bas. Il y a dans ces reproches beaucoup de naïveté et un peu de mauvaise foi. Imagine-t-on, vraiment, que Mahomet eût obtenu quelque chose de ses Arabes à demi sauvages, en leur promettant qu'ils contempleraient à jamais la rose mystique et son point lumineux? N'agit-il pas de la façon la plus politique en les prenant par leurs faiblesses, en exposant à leurs yeux, en proposant à leurs désirs une vie de satisfactions sensuelles, la seule qu'ils fussent capables d'apprécier? Ils aimaient les femmes : il leur en a promis. Ils vivaient

— 'Ml — sur un sol brûlé du soleil : il leur a dépeint sous des couleurs alléchantes les mille fleuves du divin séjour. On a surtout exagéré quand on a parlé de l'immoralité do ses tableaux. Ses peintures ne sont aucunement licencieuses. Il accorde et décrit toutes sortes de jouissances, mais sa parole n'effarouche pas la modestie. Les vierges du paradis sont prudes. Elles ont de grands yeux noirs, mais elles tiennent leurs regards baissés; leur posture ne cesse jamais d'être discrète et leur parole d'être réservée. D'autre part, une admirable bienveillance mutuelle régnera parmi ces élus, et s'il est vrai que les penchants les plus personnels doivent recevoir une satisfaction aussi complète, les meilleurs de nos sentiments atteindront également une intensité inconnue.

Nous nous sommes laissé entraîner peut-être un peu loin par les mille détails d'une doctrine religieuse, dont tout l'intérêt consiste pour nous dans sa ressemblance avec la vieille foi du monde juif et chrétien. Cependant, cette exposition pourra servir à constater deux choses : en premier lieu, que Mahomet n'est pas à proprement parler un révolutionnaire. Il ne se donne pas comme porteur d'une religion nouvelle. Son unique prétention est de perfectionner l'ancienne, et cette ancienne religion est celle de Moïse, améliorée déjà par les prophètes ses successeurs et par Jésus-Christ. Il se considère comme le sceau des prophètes ; il est le dernier d'entre eux ; il a été chargé par Dieu de compléter la révélation. Le mosaïsme et le christianisme sont pour lui des états déplus en plus parfaits de la seule, de la vraie religion, qui existe depuis Abraham : l'islamisme. Il y a donc chez Mahomet un sentiment profond de la continuité humaine, et le respect dont il fait

preuve à l'égard de ceux qu'il proclame ses prédécesseurs, mérite d'être reconnu et honoré.

En second lieu, et chacun aura pu faire cette remarque, il y a entre la doctrine religieuse du Coran et celle de l'ancien et du nouveau Testament, toute la différence qui sépare les sociétés auxquelles se sont adressés les divers révélateurs. Moïse parle à des nomades fétichistes, aussi rien n'est plus simple que son dogme : Dieu et quelques anges, voilà tout. Après la captivité, à la renaissance de Jérusalem, le judaïsme se complète par un certain nombre de croyances empruntées aux Perses : le paradis, l'enfer, le diable, toute la hiérarchie céleste et la résurrection des corps. Chez certains, quelque notion de l'immortalité de l'âme. Le christianisme, bien que se disant fils du judaïsme, s'est gardé de toucher à cette matière délicate et scabreuse. Il l'a acceptée telle quelle, sans la modifier, et il en a parlé le moins possible. C'est qu'en effet il s'adressait au monde grec, dont l'esprit subtil eût trouvé à rire dans ces conceptions bizarres, plus faites pour des imaginations d'enfants que pour des cerveaux de philosophes. Mais Mahomet, en acceptant cet héritage, avait à transformer une société, qui n'était guère plus avancée que celle des Hébreux de Moïse, et tout en prenant à pleines mains dans les doctrines antérieures, il y a ajouté ce qui pouvait les faire accepter sans peine par ses fétichistes. Tandis que la doctrine juive est vague, que la doctrine chrétienne l'est davantage, l'islamisme, lui, est admirablement précis. Toute chose est minutieusement détaillée. Forme, couleur, quantité, situation, rien ne manque à ses peintures; on voit ses anges, on vit dans son paradis, on souffre réellement dans son enfer. Ne fallait-il pas apporter cette net-

teté, cette exactitude, pour se faire croire de populations naïves, dont l'esprit n'avait encore été nourri que de réalités ?

Nous avons dit que,, dans le régime qu'il avait établi, Mahomet n'avait constitué aucune caste, pas même la caste sacerdotale. Aussi le culte, réduit autant que possible, y consiste essentiellement dans la prière. Le culte devient une sorte d'annexé de la morale proprement dite. Les prières ont lieu cinq fois par jour: au matin, à midi, dans l'après-midi, au coucher du soleil, et dans la nuit. Pour prier, il faut être vêtu décemment et en état de pureté parfaite, le visage tourné vers la Gaaba. Les musulmans ont construit des tables qui leur permettent de se diriger vers ce Kiblah, quel que soit l'endroit du monde où les circonstances les aient portés.

Ces prières doivent être récitées dans une posture déterminée, le corps incliné, ou même la face contre terre. Leur formule ne contient qu'un hommage à Dieu, jamais aucune sollicitation. En dehors de la prière privée, dont nous venons de parler, il y a encore la prière publique qui se fait en commun le vendredi, et qui n'a lieu que dans les villes. Elle est d'obligation divine, et se récite à midi. Elle se compose de l'Ezann, qui est une profession de foi, de prières pour Mahomet et pour ses compagnons, de quelques sentences morales, de voeux pour le sultan régnant, etc., etc. Les paroles de l'Ezann sont les suivantes : « Dieu très-haut! Dieu très-haut! Dieu très-haut! j'atteste qu'il n'y a point de Dieu sinon Dieu! j'atteste que Mahomet est le prophète de Dieu! Venez à la prière! Venez au temple du salut! Grand Dieu! Grand Dieu! il n'y a point de Dieu sinon Dieu ! » La prière se fait sous la direction

d'un Iman. Ces imans doivent être les plus distingués de toute rassemblée par leur instruction religieuse; ils doivent être encore supérieurs aux autres assistants par la piété, l'âge, l'éducation, la prestance, la beauté, la naissance, la modestie, la propreté des vêtements. Si plusieurs jouissent de ces qualités au même degré, l'assemblée peut choisir entre eux.

A côté de la prière et intimement liée à elle, nous rencontrons dans le culte islamique la pratique des ablutions. Elles sont fréquentes et de plusieurs sortes. Tantôt c'est une immersion complète, qui n'a lieu que dans quelques cas extraordinaires et pour de graves souillures. Tantôt c'est l'ablution commune qui doit se pratiquer avant toute prière et qui consiste simplement dans le lavage des extrémités. Cette ablution, à défaut d'eau, peut s'effectuer à l'aide d'un peu de poussière, que le fidèle recueille dans sa main. Cette pratique a toujours été plus ou moins cultivée par les peuples des contrées tropicales. Nous la trouvons recommandée dans la Bible; elle existait chez les Arabes longtemps avant Mahomet, et celui-ci n'a fait qu'introduire dans sa religion une vieille mesure d'hygiène et de salubrité.

En dehors du vendredi, jour consacré, les musulmans n'ont que deux fêtes religieuses, les deux Beyrams. Le petit Beyram, appelé vulgairement Pâque des Turcs, suit immédiatement le jeûne du Rhamadan. Cette fête n'est que d'un jour; mais le peuple la célèbre trois jours de suite. Soixante-dix jours après, on célèbre le grand Beyram, qui dure quatre jours. C'est la fête des sacrifices. On immole un mouton, un bœuf ou un chameau, dont on mange une partie et dont on distribue le reste aux pauvres.

Ces sept jours de fête sont, dans toute l'année, les seuls où tout commerce et tout travail manuel sont suspendus, car le vendredi môme, il n'y a d'interruption qu'au moment de la prière publique.

Tout musulman parvenu à l'âge de quatorze ans doit jeûner pendant tout le mois de Rhamadan. Ce jeûne consiste dans une abstinence absolue de toute nourriture et une continence parfaite depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Les fidèles poussent la sévérité de cette observance jusqu'à craindre d'avaler leur salive et de respirer un parfum. Seuls les malades et les voyageurs sont légalement dispensés. Gomme le Rhamadan, à cause du calendrier lunaire des Arabes, tombe en toute saison, on conçoit que ce jeûne puisse être parfois très-pénible, surtout lorsqu'il se pratique en été. Le jeûne du Rhamadan est toujours accompagné de prières surérogatoires. Une partie de la nuit est consacrée aux pratiques pieuses et toutes les mosquées sont ouvertes durant les trente nuits que dure le jeûne.

La dîme est également d'obligation divine. Elle consiste à donner chaque année une partie de ses biens aux pauvres musulmans. Dîme n'est peut-être pas le mot propre, car la loi n'exige pas la dixième partie. C'est tantôt plus et tantôt moins. On fait aumône du bétail, de l'argent, du blé, des fruits, des marchandises. De toutes ces choses, la part des pauvres est du quarantième, et ceux qui ne possèdent pas au delà d'une certaine quantité ne sont tenus à aucun don. Mais sur d'autres matières, sur les gains faits dans les mines, ou sur mer, ou dans quelque art ou profession, la part des pauvres, une fois l'entretien de la famille assuré, peut aller jusqu'au cinquième. De plus, à

l'issue du jeûne du Rhamadan , chaque musulman est obligé de donner pour lui et pour toute personne de sa famille une mesure entière de dattes ou d'orge ou une demi-mesure de blé, de farine ou de raisins.

Enfin, dernière obligation cultuelle, tout musulman doit s'acquitter une fois dans sa vie du pèlerinage de la Mecque, Si cependant des circonstances particulières l'empêchent absolument de remplir ce devoir, il peut en charger un mandataire. L'esclave n'est pas obligé au pèlerinage. La femme ne peut l'entreprendre qu'accompagnée de son mari ou d'un proche parent. C'est à la Mecque, à la Gaaba, que vont les musulmans et non à Médine et au tombeau de Mahomet, qu'ils ne font que visiter en passant. Nous n'avons à entrer dans aucun détail sur les rites observés par les pèlerins, après leur arrivée à la Mecque. Ils suivent scrupuleusement l'exemple que leur a donné Mahomet lui-même dans son pèlerinage d'adieu.

On conviendra qu'un culte aussi réduit ne comportait pas un clergé d'une organisation très-compliquée. Est-il même bien certain que l'on puisse donner le nom de clergé à la classe théorique que l'islamisme a vue naître? Nous trouvons qu'elle se compose surtout de professeurs et de jurisconsultes, et que les seuls personnages attachés spécialement au culte ne sont que des sacristains, exclusivement chargés du service matériel de la prière en commun.

Les desservants du culte sont Yiman, qui récite la prière publique: le muezzim, qui appelle les fidèles du haut des minarets et annonce les heures des cinq prières quotidiennes; enfin le cayim, qui entretient les nattes, et veille aux portes de la mosquée. Ces trois sortes de mi-

rustres le sont au même titre. Ce sont les élèves les moins savants et les inoins capables des médressés ou collèges, dont les plus instruits se destinent au professorat et à la judicature et portent comme les précédents le nom générique d'oulémas, qui ne désigne cependant pas une véritable corporation. Ceux qui ont continué les études commencées dans ces collèges et se sont fait admettre, après examen, dans une école de droit spéciale, en sortent au bout de quelques années sous le nom de midazim, qui veut dire préparé. C'est parmi eux que sont choisis les magistrats inférieurs, naïbs et cadis, qui, après sept années d'un nouveau stage, entrent dans la classe des muderris (professeurs) et des mollas (juges des trois premiers ordres).

Ainsi donc, pas de véritable clergé, mais seulement une classe théorique beaucoup plus préoccupée de jurisprudence que de cérémonies cultuelles. C'est la confusion des deux pouvoirs. Si l'on s'étonne de cette simplicité du régime islamique, comparé à la complication du régime catholique où la division des deux pouvoirs s'est si fortement accusée, et où le clergé s'est constitué si puissamment, nous ferons observer que les milieux mêmes dans lesquels ont surgi les deux religions, fournissent l'explication naturelle d'une telle différence.

Le catholicisme, apparaissant lentement dans un état politique dont plusieurs siècles de révolutions avaient éprouvé la solidité, ne pouvait prétendre à gouverner temporellement des nations qui faisaient plus de cas des triomphes de la guerre que de ceux de la philosophie. Les chefs militaires devaient nécessairement demeurer les maîtres. Mais d'autre part l'immense élaboration métaphysique et théologique

qu'avait subie cette population gréco-romaine, la disposait admirablement à reconnaître la supériorité de la doctrine nouvelle et à accorder toute influence à ses prêtres et à ses docteurs. Delà un clergé puissant, mais dont la puissance fut toute spirituelle, et dont l'intervention dans les affaires politiques dut se bornera agir sur les chefs par le conseil et par la persuasion.

L'islamisme naissant ne rencontrait aucun obstacle. Il surgissait au milieu de peuples fétichiques, destinés à subir forcément la supériorité de sa doctrine, et qui, en l'absence de toute unité et de toute force politique, devaient naturellement se rallier autour du chef religieux. De là la réunion dans une même main des deux pouvoirs et en même temps la simplicité relative d'une doctrine enseignée et propagée par des praticiens.

Cette double condition, notons-le en passant, ne sera point défavorable à l'adoption finale de la religion de l'Humanité, qui n'aura à surmonter ni l'obstacle d'un clergé puissant, ni celui d'une doctrine trop raffinée; mais elle nous fait comprendre également le peu de succès des efforts du catholicisme, qui offre naïvement aux islamistes d'échanger une religion simple et précise contre une religion compliquée et obscure, et qui prêche la résignation et la servitude à des hommes que la suppression de toute caste a rendus fiers et indépendants.

Il nous reste à exposer brièvement les points principaux de la loi mahométane en ce qui concerne la morale, dans laquelle sont comprises l'hygiène et la loi civile.

Nous avons parlé des ablutions et des aumônes, nous n'y revenons pas. Gomme préceptes négatifs, nous trouvons la défense du vin et de toutes les liqueurs qui enivrent,

bien que quelques gosiers subtils aient prétendu établir des distinctions. Les fidèles rigides s'abstiennent également de café, de tabac, d'opium et de haschish. Mais la défense n'en a pas été faite explicitement, et la masse n'a pas. celte rigueur; elle estime qu'une tasse de café et une pipe de tabac sont un régal suprême, et les Perses ajoutent que le café sans tabac est comme de la viande sans sel.

Les jeux de hasard sont formellement interdits. Les échecs seuls sont autorisés, parce que le succès y dépend surtout de l'habileté et de l'attention. Encore faut-il ne jouer aucun argent et que cela n'entrave l'exercice d'aucune dévotion. Mahomet condamne d'une manière spéciale une vieille coutume fétichiste qui consistait à consulter le sort au moyen des flèches divinatoires, et qui se pratiquait à la Gaaba. Ces flèches étaient au nombre de trois. Sur la première était inscrite une formule affirmative, sur la seconde une formule négative; sur la troisième n'était inscrite aucune formule. Le consultant tirait une de ces flèches au hasard, et regardait comme une réponse à sa demande l'indication fournie parle sort.

L'Alcoran défend de manger la chair des animaux morts de maladie, d'une chute ou d'un coup; il prohibe la chair du cochon. Cependant cette loi peut être enfreinte en cas de nécessité absolue.

Mahomet a sévèrement interdit l'usure. En cela, comme dans le cas précédent, il suivait simplement la loi de Moïse; mais il lui donnait une généralité qui n'était pas dans celle-ci ; car Moïse ne défendait l'usure qu'entre Juifs et l'autorisait dans le commerce avec les étrangers, tandis que Mahomet la défendit d'une manière absolue.

Le Prophète abolit aussi plusieurs coutumes snpersti-

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Enfin il mit un terme à l'usage barbare, longtemps en vigueur chez les Arabes, d'ensevelir leurs filles vivantes, quand ils se croyaient trop pauvres pour leur assurer l'existence et les empêcher de tomber dans la misère et dans la débauche.

Les docteurs chrétiens ont déclamé sans mesure contre la polygamie musulmane et se sont bien gardés de dire quel était à cet égard l'état des choses en Arabie, quand a surgi Mahomet, et quelles modifications il y a apportées. Avant qu'il parût, la polygamie était, à peu de chose près, sans limites et l'Arabe se donnait autant de femmes et de concubines que sa position le lui permettait. Mahomet défendit qu'on eût plus de quatre femmes ou concubines, et encore fallait-il qu'on possédât de quoi les nourrir et que, sous aucun rapport, on ne favorisât Tune aux dépens des autres. D'ailleurs il proclamait la supériorité de la monogamie et la recommandait à ses disciples. On conviendra qu'il y a loin de là à cette légitimation de la bestialité sexuelle qu'on lui impute sans bonne foi. En réalité le progrès accompli était immense, et les observateurs sincères, qui, pour juger les moeurs d'un peuple, ne se contentent point d'étudier ses lois, mais veulent encore apprécier par eux-mêmes comment elles sont pratiquées, reconnaîtront sans doute que ce n'est ni à Constantinople, ni à Damas, ni à Téhéran, mais bien à Paris et à Londres qu'existe la plus effrayante et la plus effrénée polygamie.

Mahomet a autorisé le divorce, mais en l'entourant de tels obstacles qu'il a découragé ceux qui auraient voulu en abuser, et Ta rendu tout à fait exceptionnel et rare chez les musulmans.

La femme adultère, dont la faute était reconnue par quatre témoins, devait être lapidée. La fornication simple était punie pour l'homme comme pour la femme de cent coups de fouet, mais la femme était déplus bannie pendant un an.

Quant au degré de parenté, les alliances étaient prohibées jusqu'au quatrième degré exclusivement, et le mariage avec les deux sœurs était interdit.

En ce qui regarde les héritages, Mahomet ordonna qu'à l'avenir les veuves et les orphelins seraient appelés au partage des biens et non plus traités comme une partie même de l'héritage et distribués entre les parents contrairement à leur volonté.

Quant au partage même, il fixa des règles minutieuses, dont la plus importante était que les hommes auraient double part. Tout homme pouvait disposer d'une partie de son bien par testament, mais seulement en présence de deux témoins. Dans tout héritage enfin les pauvres eurent droit à une part proportionnelle à son importance.

Nous ne parlerons pas des règles que Mahomet a établies pour la scrupuleuse exécution des contrats et qui n'offrent rien de fort intéressant.

Il ordonna que le meurtrier volontaire entrât en composition avec la famille de la victime et lui payât une amende ; mais le plus proche parent pouvait refuser cette compensation, et exiger que le meurtrier lui fût remis pour subir la peine qu'il jugerait à propos de lui infliger. Quant au

meurtrier involontaire, il se rachetait par une amende ou par la délivrance d'un captif. Dans le cas où ses moyens étaient insuffisants , il devait s'imposer un jeûne de cinq mois.

Le vol fut d'abord puni de l'amputation du poignet, mais dans la suite le châtiment fut adouci, hormis cependant les cas de récidive.

Le talion fut maintenu chez les musulmans comme chez les Juifs, mais les premiers en plusieurs occasions le remplacèrent par une amende.

Pour ce qui est des injures et des fautes de peu d'importance, aucune règle n'étant prescitedans l'Alcoran,les juges soumirent les coupables à la bastonnade et au fouet ; et cette punition eut une telle efficacité pour le maintien du bon ordre, que les musulmans disent du bâton que c'est un instrument venu du ciel.

Nous terminerons cet exposé de la doctrine du Coran par quelques mots sur l'une des prescriptions les plus importantes qui y sont contenues. Nous voulons parler du commandement de faire la guerre aux infidèles, que nous rencontrons dans plusieurs passages. Mahomet déclare que cette guerre est très-agréable aux yeux de Dieu et que ceux qui seront tués en combattant pour la défense de la foi seront mis au nombre des martyrs et reçus immédiatement en paradis. D'un autre côté, la désertion ou le refus que l'on ferait de servir dans la guerre sainte ou d'y contribuer de son argent quand on ne le peut de son bras, est mis au rang des crimes les plus odieux et les plus condamnés. Certes, aucune recommandation n'a plus fait pour la propagande de l'islamisme, et le Prophète a dû plus d'une victoire à ces promesses magnifiques. Mais faut-il croire

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que par là il a allumé dans l'âme de ses disciples une rage de persécution, une fureur de sang, que les succès les plus persistants n'ont pu éteindre? Rien n'est plus contraire à la vérité. Si aucune religion n'a compté des triomphes plus rapides et plus éclatants, aucune ne s'est montrée plus généreuse et plus tolérante. Les musulmans ont entrepris la conquête du monde, mais là s'arrête leur crime, qui est celui de tous les conquérants. Sans rappeler que presque partout où ils ont porté leurs armes, ils ont rempli une mission civilisatrice, nous dirons que jamais ils ne se sont faits les persécuteurs du peuple conquis. En déclarant la guerre aux infidèles, ils leur donnaient le choix entre trois choses : 1° ou d'embrasser le mahométisme, et dans ce cas ils participaient immédiatement à tous les droits et à tous les privilèges des musulmans ; 2° ou de se soumettre et de payer un léger tribut, et alors ils demeuraient libres de professer leur religion, pourvu qu'elle n'eût rien de contraire à la morale ; 3° ou enfin de se battre, et dans ce dernier cas les lois de la guerre décidaient du sort des vaincus, qui étaient condamnés à l'esclavage ou à la mort, à moins qu'ils ne se fissent musulmans. Où trouve-t-on dans cette conduite la férocité implacable, le fanatisme barbare dont on s'est plu à doter les disciples de Mahomet? Le Prophète a-t-il ordonné comme Moïse qu'on exterminât jusqu'au dernier homme les sept peuples de Ghanaan? Où sont ces atrocités épouvantables qui nous ont valu tant de tirades larmoyantes et éveillé si longtemps la compassion indignée des âmes sensibles? Nous voudrions pour le catholicisme qu'il eût toujours fait preuve envers ses adversaires de la tolérance, de la longanimité, de la douceur, dont l'islamisme n'a cessé

d'être animé à l'égard des siens. Nous voudrions pour lui qu'il eût à montrer dans son passé plus d'un Mahmoud et plus d'un Akbar. Il est vraiment plaisant de la part de-ceux qui ont inventé l'inquisition et les dragonnades et mis toutes les tortures au service de leur foi, devenir parler de persécutions et de cruautés. Si jusqu'au jour où ils ont été les maîtres, la persuasion a été leur seule arme, et pour cause , si même ils ont eu à subir l'intolérance de quelques empereurs, il faut convenir que la revanche a été terrible, et que le monde a payé cher pour le sang de quelques martyrs.

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