‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine;Chapitre 11 sur 32 · DE L INFLUENCE D ARISTOTE · texte numérisé non relu

DE L INFLUENCE D ARISTOTE

Nous venons d'apprécier la plus importante systématisation que l'esprit humain ait conçue avant celle d'Aug. Comte. L'épreuve dément-elle ce que nous disions en commençant, qu'il n'y a pas là, à proprement parler, de véritable coordination, et qu'aucun lien^ si ce n'est la mar-

que partout reconnaissable du même génie, ne fait un tout des parties de cette œuvre immense ? Que nos auditeurs en soient juges.

Il nous reste, pour compléter cette appréciation déjà longue, à parler de l'influence d'Aristote sur la marche des progrès intellectuels de l'Humanité. Nous bornerons ce que nous avons à dire sur ce sujet à une esquisse rapide, nous réservant de traiter dans une autre partie de ce cours, avec le soin et le détail qu'elle comporte, une question qui est le fond même de la philosophie du moyen âge.

L'influence d'Aristote sur l'antiquité peut être regardée comme nulle, si on. la compare à celle qu'ont exercée dans le même temps plusieurs de ceux qui l'ont précédé ou suivi. Les contemporains et les disciples eux-mêmes étaient si peu en état d'apprécier à sa valeur cet homme prodigieux, qu'il passa à travers son siècle, non dédaigné assurément, mais sans recueillir même un écho de ce concert d'applaudissements enthousiastes, qu'avait soulevés le divin Platon. L'avenir, à la vérité, devait se charger de faire la part de chacun, et tandis que, par un juste retour de fortune, la renommée de l'un ne cessait de croître, celle de l'autre s' évanouissant un peu tous les jours, serait déjà morte, sans le secours inattendu de quelques pédants aussi dénués de compétence que de probité.

Les premiers successeurs d'Aristote dans la direction de l'école péripatétique, Théophraste en particulier, tentèrent de poursuivre l'œuvre du maître et de la répandre. Mais après quelques années d'elïorts infructueux, durant lesquelles surgirent cependant de dévoués commentateurs, on vit les idées d'Aristote disparaître, pour

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ainsi dire^ du champ des spéculations philosophiques, où ominerent dèsiors presque exclusivement Zenon, Epicure, et Platon. Il en fut de même quand la philosophie grecque passa à Rome, Les Romains qui s'y adonnèrent, se firent surtout épicuriens ou stoïciens : Cicéron fut platonicien en philosophie et stoïcien en morale, et Sénèque prêcha le stoïcisme.

Aristote était oublié. Ce génie, trop exclusivement spéculatif, n'était pas à la convenance de ce peuple de praticiens, plus ami des penseurs qui lui fournissaient des règles de conduite que de ceux qui ne savaient lui offrir que des conceptions abstraites touchant le monde et la vie.

Il faut aller jusqu'au vii*^ siècle de l'ère chrétienne pour rencontrer quelque renaissance de l'aristotélisme. A cette époque, les Grecs reviennent à l'étude du grand philosophe : c'est le monophysite Jacques d'Edesse, qui fait traduire en langue syriaque ses traités dialectiques; c'est l'alexandrin éclectique Jean, surnommé Philopon, qui le commente ; c'est enfin JeanDamascène, ou de Damas, qui essaye d'appliquer sa logique à la démonstration des vérités religieuses et, s'inspirant de lui, écrit même une dialectique. La philosophie d'Aristote reprend dès lors sa place dans les spéculations du monde grec jusqu'à la chute de Gonstantinople.

L'Occident toutefois ne devait pas demeurer jusqu'au xv*^ siècle sans la connaître. Dèsle.x% un futur pape, Gerbert, élevé dans les écoles de Séville et de Gordoue^ avait emprunté aux Arabes, outre de vastes notions mathématiques, la connaissance approfondie de la doctrine péripatétique et se faisait gloire de la défendre. C'est

donc par les Arabes qu'Aristote pénétrait en Occident. Nous avons vu en effet que les soldats de Mahomet avaient rencontré dans la haute Asie de nombreuses sectes chrétiennes qui, chassées de la Grèce par l'orthodoxie impériale, étaient venues répandre sur les bords du Tigre et de l'Oxus la science et la philosophie des Grecs.

Les conquérants, une fois las de gloire militaire, s'étaient jetés avec ardeur sur ces produits, si nouveaux pour eux, de l'esprit humain, et plusieurs, se faisant à leur tour savants et philosophes, s'efforçaient de continuer l'oeuvre des Hippocrate, des Hipparque, desArchimède etdes Aristote. Ce dernier, bien qu'incomplètement et même mal traduit par eux, ne laissa pas que de leur inspirer l'admiration la plus enthousiaste et de devenir le guide, le maître, le prophète de tous ceux qui prétendirent philosopher. Il y eut bientôt un péripatétisme arabe, qui de Bagdad et de Samarcande se transporta, à travers le Caire et l'Afrique, aux écoles d'Espagne, où les Occidentaux vinrent l'y chercher. Parmi les plus célèbres de ces aristotéliciens musulmans, nous citerons Alkendi , de Basra, médecin et philosophe, mort en l'an 800, sous le califat d'Al-Mamoun; Alfarabi, de Balah, mort en 954, dont les traités jouirent longtemps d'une si grande faveur près des scholastiques ; Avicenne^ né à Bochara en 980, qui donna un commentaire de la Métaphysique d' Aristote ; enfin Averrhoës, mort à Gordoue en 1206, disciple de Tophaïl, le plus illustre de tous et que ses contemporains surnommèrent le Commeniateur.

Cependant il n'était guère possible, à cause des haines féroces qui séparaient encore les deux peuples, que la

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doctrine d'Aristote passât ainsi, sans* intermédiaire, du

monde musulman au monde chrétien.

Cet intermédiaire se rencontra heureusement dans la nation juive, disséminée alors dans le monde entier, et dont les membres, nombreux en Occident, exerçaient vers le xi^ siècle une véritable puissance dans le midi de l'Europe. 11 se forma parmi eux, sous l'influence du génie arabe, une classe de philosophes, qui s'en alla répandre, dans les écoles de France et d'Italie, les connaissances puisées aux sources de Séville et de Gordoue.

Rappelons ici le nom du plus célèbre d'entre eux, de Moses Maimonide, né à Gordoue en 1139, élève de Tophaïl et d'Averrhoës,

Le péripatétisme, ainsi recueilli et propagé tour à tour par les Byzantins, l'es Nestoriens, les Arabes et les Juifs, pénétra enfin en Occident, c'est-à-dire dans les cinq populations cohéritières de la civilisation romaine : l'Espagne, l'Italie, la France, l'Angleterre et l'Allemagne. Il y pénétra au moment même où commençait à prendre forme la philosophie scholastique, ce mélange bizarre de métaphysique grecque et de dogmatisme chrétien , qui devait pendant cinq siècles susciter tant de querelles, épuiser tant de talents. Il fut une arme aux mains des lutteurs. Geux-ci , s'emparant des formules et des procédés qu'ils trouvèrent en abondance dans la Logique, mirent la théologie en syllogismes, et démontrèrent avec un égal succès les propositions les plus opposées. G'est dire qu'on se battit pendant cinq cents ans plus souvent sur des mots que sur des idées.

APPRÉCIATION DE LA PHILOSOPHIE ÂNCIEîs^NE. 219

Dans ce long combat, qu'il n'est pas dans notre intention de décrire et d'étudier à cette place, Aristote ne cesse de grandir et de devenir peu à peu l'autorité prépondérante et incontestée. Jusqu'au xi*' siècle il demeure pour ainsi dire ignoré, et si quelque homme de grandes connaissances, comme Gerbert, le cite çàetlà avec admiration, sa doctrine n'est pas encore enseignée dans les écoles de l'Occident. Elle n'y est introduite qu'au moment où s'ouvre la querelle fameuse des nominalistes et des réalistes, causée par un passage de l'introduction mise au m*' siècle par Porphyre en tête de la Méta]}hysiqtie. De ce moment on ne connaît plus qu' Aristote ; on étudie son oeuvre avec passion et sa dialectique est mise à profit dans les controverses des combattants. Eoscelm, Ahailard, Jean de Salisbiuy, Pierre le Lomhard, etc., etc., écrasent leurs adversaires du formidable appareil de sa Logique et font retentir les Universités naissantes du bruit de son nom.

A partir du xiii^ siècle, Aristote, maître d'un crédit illimité, devenait l'arbitre souverain en matière de philosophie. En ce moment d'ailleurs, les grandes constructions politiques et sociales propres au régime catholicoféodal étant achevées, tout ce qu'il y avait d'esprits distingués et de hautes natures se tournait vers la culture intellectuelle et morale. Paris, civitas philosopliorum, accueillait dans son Université, puissante et libre, vingt mille étudiants occidentaux, et, parmi eux, le futur chantre de Béatrice, le prince des poètes italiens, le Dante, qui plus tard, désignant Aristote par ces mots: le maître de ceux qui savent, ne faisait que reproduire l'opinion exacte des hommes de ce temps. On ne peut citer, dans cette longue

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période où triomphe Aristote, tous les noms de ceux qui s'illustrèrent en propageant sa philosophie. Les plus célèl^res sont Alexandre de Haies, doctor irrefragahilis, qui fit surtout usage des travaux arabes ; Michel Scot, qui, fixé à Tolède en 1217, traduisit et commenta les traités du Ciel et du Monde, de l'Ame et des Animaux ; Robert Grossetête, autre commentateur, qui professa à Oxford et à Paris ; Albert le Grand, l'un des plus importants facteurs de ce grand mouvement philosoj)hique, qui, plus compilateur que commentateur, fit passer tout Aristote dans ses écrits sur la métaphysique, la logique, la théologie et la morale, non sans y joindre çà et là quelques idées platoniciennes; saint Bonaventure , doctor se7''aphicîis , qui s'efforça d'allier Aristote et les Alexandrins ; enfin le plus grand de tous, saisit Thomas d'Aquin, doctor angelicus^ né en 1225, dans l'Etat de Naples, de famille seigneuriale, véritable esprit philosophique, pourvu d'immenses lectures, de connaissances étendues, d'un zèle admirable pour le progrès des sciences ; qui fit traduire et expliquer avec soin les œuvres philosophiques d' Aristote, développa sa théorie de la pensée, puisa chez lui la forme philosophique qu'il donna à la théologie, et lui emprunta une partie de sa morale.

Durant les siècles qui suivirent celui de saint Thomas, la royauté d'Aristote ne fit que s'affermir, et les penseurs d'un commun accord acceptèrent sa doctrine comme l'inaltérable évangile de la véritable philosophie. Il ne fallut pas moins que la violente secousse imprimée par Descartes à tout l'édifice intellectuel, pour ruiner cet empire et faire tomber cet!e autorité. Encore Aristote ne disparut-il point

tout entier. Sa métaphysique et sa logique s'écroulèrent pour ne plus se relever, mais le reste en fut exhaussé d'autant. Déjà, quand, après la prise de Gonstantinople par les Turcs, vers le milieu du xv*^ siècle, les Grecs exilés avaient apporté en Italie les oeuvres d'Aristote, dans leur texte primitif, complet et pur, et non emprunté à de mauvaises traductions hébraïques ou arabes, une sorte de rajeunissement s'était opéré dans l'étude de la philosophie péripatétique, et le monde, s' attachant moins exclusivement à la partie dialectique, avait jeté un regard plus curieux dans la biologie, dans la physique et dans la morale. Les médecins et les savants commençaient à lire Aristote.

Ce fut bien autre chose après la révolution cartésienne. La métaphysique et la logique étant réduites à néant, les grands traités, si longtemps dédaignés, demeurèrent seuls en honneur et virent croître autour d'eux l'admiration, à mesure que la science fît plus de progrès et que les savants devinrent meilleurs juges. On vit Locke et Leibniiz chercher dans Aristote le principe de leur théorie de Tentendement , Montesquieu lui prendre la base de son explication naturelle des phénomènes sociaux, Bichat se recommander de lui dans la préface de sa physiologie. Comte lui emprunter le principe fondamental de sa statique sociale, tous les penseurs enfin, empressés à lui rendre justice, s'approprier une à une toutes les vues profondes qu'il avait semées dans son œuvre.

Il fallait donc venir jusqu'à nous pour que le rang qui lui appartient lui fût rendu. Il fallait que toutes les branches de la science se fussent peu à peu construites, pour juger combien il avait jeté de lumière sur chacune, alors

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que l'ensemble ne formait encore qu'un indéchiffrable chaos. Il fallait qu'Auguste Comte eût créé la sociologie et la morale, pour que son étonnante supériorité jusqu'en ce dernier point fût suffisamment démontrée. N'y a-t-il pas, comme l'a écrit le philosophe le plus digne de lui être comparé, un puissant encouragement pour tous les penseurs dans ce fait que leur père commun n'est devenu véritablement appréciable qu'après vingt-deux siècles, qui, dans la vie du Grand-Etre, ne sont que le préambule de son éternelle apothéose !

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