‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine;Chapitre 12 sur 32 · III. SOCRATE ET PLATON · texte numérisé non relu

III. SOCRATE ET PLATON

Entre les vrais philosophes et les vrais prêtres, entre les Thaïes et les saint Paul, nous avons dit qu'il s'était rencontré une classe intermédiaire, plus riche en discoureurs qu'en penseurs, dont l'utilité et le mérite avaient été de préparer l'avènement du catholicisme. Socrate et Platon sont les principaux représentants de ce groupe pseudo-philosophique.

Il ne faudrait pas juger de ces hommes et de leur philosophie, dont la valeur est inséparable du milieu qui les a vus naître, d'après la plate contrefaçon qui nous en a été offerte de nos jours par l'école psychologique de M. Cousin. Malgré l'identité prétendue des deux doctrines, il y a entre les deux cas toute la distance qui sépare l'honnête du déshonnête, la sincérité du mensonge, une chose qui, somme toute, a profondément honoré son siècle, de celle qui ne sera jamais que la honte du sien. Platon s'est efforcé de

mettre ses spéculations en harmonie avec les besoins de son temps ; Cousin a prétendu faire reculer au delà du moyen âge une société dégoûtée de conceptions surnaturelles et avide de conceptions positives. Platon, jusque dans ses erreurs les plus monstrueuses, a apporté une conviction ardente ; Cousin a fatigué le monde à force de palinodies. Platon, quel que soit d'ailleurs l'usage qu'il en ait fait, avait pris soin de s'assimiler toutes les connaissances scientifiques que l'on possédait alors ; non-seulement Cousin n'a jamais rien sa de ce qu'il est utile desavoir, mais il n'a même jamais consenti, malgré les opulents loisirs que lui faisait la France, à rien étudier ; il a osé éditer Descartes, et il était incapable de le comprendre. Cet homme, a dit Auguste Comte, aurait pu être honnête, s'il s'était fait comédien.

Laissant donc de côté, pour n'y plus revenir, Cousin et le cousinisme, nous allons nous transporter au temps de Socrate et de Platon, et voir ce qu'il y eut alors de recommandable et d'utile dans l'oeuvre à laquelle ils ont travaillé.

Le défaut capital de cette œuvre fut d'être prématurée. Elle ne rencontra pas dans le milieu où elle prit naissance les circonstances favorables qui, quelques siècles plus tard, devaient lui permettre, en se développant, de donner tous ses fruits ; elle fut comme étouffée et comprimée dans son berceau; elle ne put que préparer les futurs efforts de temps plus propices et de novateurs plus heureux.

Socrate et Platon se trouvèrent en effet placés dans la position la plus contradictoire qui fut jamais. D'une part, l'état mental, moral et social de la Grèce, réclamait impé-

rieusement une réforme, et d'autre part la situation politique présentait de tels obstacles que toutes les tentatives pour l'exécuter devaient demeurer impuissantes. Expliquons-nous sur ces deux points :

Rien au monde n'était, comme nous l'avons remarqué plusieurs fois, aussi indéterminé, aussi équivoque que la destination sociale de cette petite nation grecque, déchirée par des luttes intestines perpétuelles, et chez laquelle aucune des peuplades qui la composaient n'était parvenue à asseoir une véritable suprématie. L'agitation était constante, mais on s'agitait dans le vide. Joignez à cela que la culture abstraite avait pris un développement immense ; que les recherches scientifiques se poursuivaient de tous côtés avec une ardeur et une audace merveilleuses ; qu'une incroyable facilité à combiner et à concevoir engendrait toutes sortes d'utopies, mises pour la plupart à l'essai, témoins les systèmes politiques plus ou moins étranges imaginés et appliqués par les penseurs grecs de la mère-patrie ou des colonies. Observons en outre que toutes les parties de la Grèce, quelle que fût d'ailleurs la diversité des gouvernements, concouraient à ce grand mouvement intellectuel, dont Athènes n'était que le centre le plus important ; que toutes ces villes, malgré leurs hostilités continues, parlaient la même langue, avaient les mêmes mœurs, élevaient des autels aux mêmes dieux, interrogeaient les mêmes oracles, dont l'un, celui de Delphes, exerçait en Grèce une véritable papauté, assistaient aux mêmes jeux solennels, jeux isthmiques, jeux néméens, jeux olympiques, jeux pythiques, où s'étalaient tour à tour l'intelligence et la

force, où Hérodote allait lire ses histoires, où Platon disn. 15

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putait et remportait le prix de la lutte, où triomphaient Eschyle, Sophocle et Aristophane, où les rhapsodes récitaient les poèmes d'Homère. Observons enfin que les nécessités économiques, plus fortes que de passagères animosités rapprochaient sans cesse les habitants de ces cités rivales, qui toutes, d'ailleurs, avaient plus ou moins participé à la guerre médique.

Ajoutons, pour achever de peindre la situation au point de vue religieux, que le polythéisme, criblé de traits par les philosophes dans les écoles et par les satiriques sur la scène, devenu aussi incapable d'une action utile que d'un effort dangereux, s'éteignait lentement sous le dédain public. , , ! . .

Ces différents aspects de la civilisation grecque dans la période intermédiaire que nous étudions, suffisent à nous expliquer le but poursuivi par les philosophes de l'école socratique. Ils tentèrent de donner à cette nation moralement unie, et, par ses préoccupations intellectuelles, favorablement disposée, une doctrine nouvelle et commune, prise en dehors du polythéisme. Que pouvait être cette doctrine?

La science offrait-elle dès cette époque les éléments d'une coordination sufiîsante ? Nous savons, par ce que nous avons dit dans nos précédentes leçons qu'il n'en était rien, que les seules tentatives possibles avaient été faites par Thaïes et son école, et que toutes avaient avorté, non tant à cause de la fausseté du point de départ que par l'impossibilité où elles se trouvaient d'embrasser l'ensemble des phénomènes naturel '"ans une systématisation quelconque. D'autre part Aristote naissait à peine et il devait

s'écouler un demi-siècle avant que ses grands travaux scientifiques parussent au jour. Nous avons vu d'ailleurs qu'Aristote même, avec tout son génie, s'était trouvé irapuissant à opérer une véritable coordination. Que restait-il donc de possible en dehors dn polythéisme et de la science? Il restait une forme du théologisme, plus ou moins entrevue et acceptée par tous les grands sacerdoces antiques, mais non encore ouvertement prêcliée et répandue : le mono-' théisme. Seul, en dehors du polythéisme à jamais ruiné, le monothéisme permettait d'édifier un système où, tout en expliquant le monde, ou ne négligeait pas l'étude de l'homme et de la société.

La situation intellectuelle, morale et sociale du monde grec poussait donc à une réforme philosophique et religieuse dans le sens monolhéique. Il arriva malheureusement que la situation politique ne put se prêter à cette réforme et l'empêcha d'aboutir. Le plan en fut conçu et les bases jetées dans le cerveau de quelques penseurs et d'un petit nombre d'initiés; on peut même supposer qu'il y eut un commencement de prédication; mais, en réalité, la population demeura étrangère au mouvement, et sans lui montrer aucune antipathie profonde, ne le favorisa pas assez pour qu'il réussît.

C'est qu'en effet l'unité politique était la condition indispensable d'une semblable opération. Athènes avait beau être la seconde patrie de tout Grec, comme de nos jours Paris, suivant l'expression de Jefferson, est la seconde patrie de tous les hommes ; Athènes avait beau être l'asile préféré de la philosophie grecque et faire la loi dans les choses de la pensée, tout cela ne dépassait point les bor-

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nés d'une suprématie purement intellectuelle et demeurait sans influence sur l'ensemble du mouvement social. Dans Athènes même, les doctrines nouvelles ne pouvaient francMr ouvertement le seuil des écoles et aspirer au gouvernement de la cité; à plus forte raison, s'il se fût agi de dépasser les limites de l'Attique et de gagner Tlièbes ou Mégare. Ces petites républiques échangeaient volontiers les produits de leurs récoltes ou de leur art^ mais elles n'entendaient pas, officiellement du moins^ qu'on vînt troubler la quiétude des opinions et du culte établis. Partout les prêtres, attachés au service des dieux protecteurs de la cité, formaient autant de corporations intéressées à la défense du polythéisme et des vieux rites religieux, et Socrate qui, sur le déclin de sa carrière, trouva dans sa patrie même une fin si terrible, l'eût rencontrée sans doute dès le début, s'il se fût avisé d'aller prêcher, à quelques lieues d'Athènes, sa morale et son Dieu.

N'oublions pas d'ailleurs que, lors même que la vie politique et sociale aurait été partout indépendante du respect des vieilles traditions, les guerres continuelles de ville à ville, n'auraient pas rendu moins difficile et moins impossible toute espèce de propagande. L'ennemi vaincu ou prisonnier pouvait, jusque dans cette période avancée, être réduit en esclavage, et si, dans les époques de guerre, il était infiniment dangereux d'être éloigné de sa patrie, il était difficile avec de telles mœurs, que, dans les intervalles de paix, l'étranger, eu quelque lieu qu'il se présentât, fût accueilli avec faveur.

Enfin, à ces obstacles déjà graves, il s'en ajoutait un qui, pour ne pas se rattacher directement à la situation

politique, n'était pas le moins insurmontable : nous voulons parler de la tournure particulière qu'un long développement intellectuel avait donné à l'esprit grec. Une nation plus amoureuse de discussions que de lumière, plus avide d'écouter un beau discours qu'une argumentation solide, éprise de subtilités, prête à accueillir toutes les divagations, pourvu qu'elles fussent exposées avec art, n'avait pas le temps de prêter l'oreille à ceux qui venaient l'entretenir des graves questions de réformation sociale. D'ailleurs est-il admissible que des hommes, sans cesse occupés à discuter et à renverser leurs gouvernements et leurs chefs, incapables de subir aucune entrave, de se reconnaître aucune règle, prenant toujours l'anarchie pour la liberté, fussent convenablement préparés à comprendre et à accepter une tentative, qui réclamait par dessus tout le sentiment hiérarchique, l'aptitude vénérante, l'habitude de la soumission. Rien ne démontre mieux l'incapacité des Grecs à cet égard que ce qui se passa plus tard, lorsque Rome ayant fait l'unité politique de l'Occident, le monothéisme s'en empara. Le vieux monde romain reçut, avec respect, la doctrine régénératrice de Saint-Paul et pendant de longs siècles, lui garda une foi inébranlable. Les Grecs, eux, montrèrent moins d'empressement à l'accepter qu'à la détruire. Il n'y eut pas une parcelle du dogme qui ne fût aussitôt pour eux matière à discussions et à combats. A peine évangélisés, ils furent hérétiques, et jusqu'au jour où les Turcs, en les écrasant, firent taire ces bavards, ils ne cessèrent, par leurs querelles, de troubler et d'ensanglanter la chrétienté. Aussi le véritable catholicisme, celui qui demande à ses adeptes avant toute autre vertu,

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une soumission parfaite, s'est-il justement appelé romain. C'est seulement dans ces populations occidentales, lentement conquises et assimilées par Rome,' qu'il a rencontré des esprits assez subordonnés pour accepter sans discussion ses dogmes indémontrés et reconnaître un pape infaillible.

Le monde grec ne pouvait donc produire, dans la voie du monothéisme, que des tentatives, qui toutes devaient avorter. Le plus précieux résultat de tels efforts fut, nous le répétons, de préparer l'avènement du catholicisme. Quand celui-ci, le moment venu, fit apparition, non-seulement il trouva le problème posé et à demi-résolu, mais encore il rencontra, dans les adeptes de l'école platonicienne, un milieu admirablement préparé à le soutenir et à le continuer.

Notre séance d'aujourd'hui est consacrée à l'appréciation des deux types les plus recommandables parmi les préparateurs du catholicisme : Socrate et Platon.

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