SOCRATE
Socrate est né à Athènes, l'an 469 avant J.-G. Il y est mort vers le mois de juin de l'année 399. Sa vie est donc contenue tout entière dans la plus belle et la plus glorieuse période de la civilisation grecque : il a pu serrer la main de ceux qui avaient combattu à Marathon et à Salamine, et il a assisté, non sans y participer lui-même, à la magni-
fique efflorescence mentale qui a suivi les guerres médiques. Quel homme, en parcourant la série des âges, ne s'est point senti attiré vers cette admirable époque et n'a point désiré d'être citoyen de l'Athènes de Périclès et de Gimon ? Pour nous, nous ne connaissons qu'un siècle où il ait fait aussi bon de vivre : c'est celui qui a précédé le nôtre, et qui, en préparant de si grandes choses, aura à peine connu les douleurs de leur enfantement !
Socrate était d'humble extraction : son père exerçait la profession de tailleur de pierres, et sa mère, celle de sagefemme. De bonne heure, il s'adonna avec passion à l'étude et eut pour maître de sciences Anaxagore et Archelaiis. Gomme tous les Athéniens de sa génération, il prit une part active à la guerre du Péloponnèse et s'y distingua. 11 fut de l'expédition d'Amphipolis, Au combat de Deliura, Xénophon, qui devint l'un de ses disciples, étant tombé de cheval, il l'emporta ^ur ses épaules, et quoique autour de lui tous les Athéniens eussent pris la fuite, il se retira lentement, faisant face aux ennemis. Il servit aussi dans l'armée envoyée par mer à Potidée, et l'on raconte que dans cette expédition il resta toute une nuit immobile dans le même lieu, ce qui lui valut le prix du courage.
Suivant ses historiens, il ne dépassa pas dans ses voyages, Delphes, Samos et Gorinthe. 11 occupa plusieurs charges publiques et fut sénateur. G'est même en cette qualité qu'il présida l'assemblée du peuple dans l'affaire des îles Arginuses, où il s'agissait déjuger les généraux coupables ne ne pas avoir enterré leurs morts, et d'avoir abandonné aux ennemis une trirème et des prisonniers. Ce crime, dans la loi d'Athènes, était assez grave pour en-
232 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
traîner le dernier supplice, mais il y avait injustice, comme le voulaient certains Athéniens exaspérés, à condamner en masse les dix accusés, sans faire, dans la culpabilité et dans la peine, la part de chacun. Socrate s'opposa énergiquement à mettre aux voix une résolution qu'il considérait comme contraire aux lois et brava ouvertement l'impopularité. Si cette conduite ne sauva pas les dix généraux, elle honore du moins profondément celui qui l'a tenue.
• Nous ne pouvons retracer ici les mille anecdotes de la vie de Socrate que les historiens nous ont conservées, et qui toutes mettent en relief sa probité, son énergie, ses vertus. Mais nous dirons quelques mots de son procès et de sa fin, avant d'exposer à nos auditeurs les traits principaux de sa philosophie et de sa morale.
L'an 399, alors âgé de soixante-dix ans, Socrate fut cité en justice sous la double prévention de porter atteinte au culte reconnu par VEiat et de co7''rompre la jeunesse. Il eut pour accusateurs le politique Anytus, l'orateur Lycon et le poète Mélitus, tous gens qu'il avait aussi peu ménagés que la classe dont ils faisaient partie. Par 285 voix contre 271, il fut reconnu coupable et condamné à la peine de mort.
Ce procès et cette mort défraient depuis des siècles la littérature et la critique. Les uns, comme Fréret, et un allemand , dont le nom jious échappe , ont prétendu que Socrate avait été réellement convaincu des crimes dont il était accusé et condamné justement. D'autres, comme M. Grote, ont cherché à démontrer que sans être criminel, au sens propre du mot, Socrate avait succombé sous
la [rigueur des lois d'Athènes, littéralement interprétées par les juges ; et cette opinion semble être celle de M. Cousin, qui trouve par là le moyen d'absoudre Socrate tout en justifiant ses accusateurs.
Pour nous, quelque légale qu'ait pu être une Jsemblable condamnation, nous n'bésitons pas à déclarer qu'Athènes en cette occasion s'est souillée d'un véritable crime. Des deux chefs d'accusation, l'un, celui qui a trait à la corruption de lajeunesse, est ridicule, et Tautre est odieux. Si c'est corrompre le jeune homme que de lui prêcher la tempérance, l'humilité, le courage, la vénération, la patience, l'amour et le respect de sa profession, et de lui donner, ce qui vaut mieux, l'exemple de la vertu dans toutes les circonstances d'une longue vie, oui, Socrate fut un corrupteur. Mais quel homme, si ce n'est un ennemi sans scrupule, oserait porter un tel jugement? Dira-t-on qu'il détournait la jeunesse de ses devoirs en attaquant sans cesse devant elle certaines institutions politiques et sociales d'Athènes, en critiquant, par exemple, la loi qui ordonnait de tirer au sort les généraux ? Mais quel homme de sens peut ne pas approuver Socrate, et demander avec lui à ses compatriotes s'il leur fût jamais venu à l'idée de remettre au hasard le soin d'appeler à des fonctions bien moins importantes, telles que celles de joueur de flûte ou de cordonnier? Et d'ailleurs, les poètes et Aristophane en particulier, ne s'étaient - ils point permis bien d'autres satires? Dira-t-on qu'il était coupable en ce qu'il invitait les jeunes gens à suivre ses conseils, s'ils voulaient devenir vertueux, plutôt que ceux de leurs parents ? Mais dans cette ville corrompue, n'y avait-il pas mille raisons pour
234 GRANDS TYPES DE l'hUMAMITÉ.
qu'une semblable invitation fût utile, et, comme le disait Socrate, si les pères confient leurs enfants à des maîtres afin de leur apprendre les sciences, la musique ou l'équitation , combien n'est-il pas plus indispensable qu'ils leur donnent un maître pour leur enseigner la vertu? On se demande par quel artifice de langage, par quelle subtilité toute athénienne, les accusateurs défendirent devant les juges cette partie de leur cause. Quant à l'autre , leur besogne fut évidemment moins rude, mais leur responsabilité n'en est que plus lourde et leur infamie plus éclatante.
Que Socrate ait cherché à introduire parmi ses concitoyens des notions nouvelles sur la divinité, et qu'il y eût à Athènes des lois sévères pour réprimer de semblables tentatives, personne ne songe à le mettre en doute ; mais ce qui n'est pas moins certain, c'est que ces lois étaient depuis longtemps tombées en désuétude, et qu'il ne pouvait venir qu'à l'esprit d'ennemis aussi implacables que pervers, le dessein d'en réclamer l'application. Était-ce bien à des sceptiques, nous pourrions dire à des athées, qui depuis un demi-siècle se pâmaient de rire en voyant berner sur la scène les plus augustes de leurs dieux, qu'il ajDpartenait de venir prendre contre l'homme le plus religieux à sa manière la défense de la religion? Étaitril d'ailleurs le premier qui vînt porter atteinte aux vieilles croyances? Etait-il même le premier qui; vînt parler d'un Dieu unique? Non, Cette condamnation ne fut que l'effet d'une vengeance odieuse de la part de gens qu'il avait offensés, en dévoilant à tous les yeux leur vie honteuse, leur charlatanisme et leur ignorance. Fréret lui reproche
d'avoir fait preuve d'insolence devant ses juges, lorsque reconnu coupable, il eût pu par des supplications, faire changer en une simple amende, la peine de mort que réclamaient ses accusateurs. Certes, s'il eût voulu se sauver, il lui eût été facile de ne pas déclarer fièrement que le seul châtiment qu'il crût mériter pour ses crimes, était d'être nourri aux frais de l'État dans le Prytanée, tout comme un vainqueur des jeux olympiques. Mais fort de son innocence et dédaignant de marchander quelques années de vie, il accepta la mort.
« Il ne se passera pas beaucoup de temps, dit-il à ses juges, s'il faut en croire Platon dans l'Apologie, avant que ceux dont l'unique souci est de diffamer la république ne vous reprochent et ne vous accusent d'avoir fait mourir Socrate, cet homme sage; car, dans l'intention de vx)us outrager, ils m'appelleront sage, quoique je ne le sois pas. Si vous aviez eu la patience d'attendre quelque temps, cela serait venu naturellement et vous m'eussiez vu mourir; car je suis bien avancé dans la vie et proche de la mort. . . Vous pensez peut-être. Athéniens, que je n'ai succombé que faute d'avoir pu trouver des paroles capables de vous persuader, si j'avais cru qu'il me fût permis de tout dire et de tout faire pour me sauver. Non, ce n'est pas le défaut d'éloquence qui m'a perdu, mais le manque d'audace et d'impudence; je succombe pour n'avoir point voulu tenir un langage que vous aimez à entendre , pour n'avoir point voulu pleurer et me lamenter. Mais le péril où j'étais ne m'a pas paru une raison de riea faire qui fût indigne d'an homme libre, et maintenant je n'ai aucun regret d'avoir ainsi défendu ma cause; j'aime mieux mourir après une
236 GRA.NDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
telle défense que de devoir ma vie à des bassesses. Ni devant les juges, ni devant l'ennemi, il n'est permis nia moi ni à aucun autre d'employer toutes sortes de moyens pour échapper à la mort. >» D'ailleurs, dit-il, la mort ne saurait être qu'un bien^ qu'elle soit l'annihilation de l'être ou le passage d'une vie à une autre; car, si dans un cas l'éternité n'est plus qu'une longue nuit tranquille, rien ne saurait être comparé aux jouissances qui nous sont réservées dans l'autre. « Que ne donnerait pas chacun d'entre vous, ô mes juges, pour s'entretenir avec Orphée, Musée, Hésiode, Homère? Pour moi, si cela est vrai, je veux mourir plusieurs fois : quelle joie de rencontrer Palamède, ou Ajax, fils de Télamon, ou toute autre victime d'un jugement injuste ! Quelle satisfaction de comparer mes épreuves avec les leurs ! Quel plus grand plaisir que d'examiner et de sonder les habitants de ce séjour comme ceux de la terre, et de distinguer ceux qui sont sages, et ceux qui croient l'être et ne le sont pas. A quel prix ne voudrait-on pas contempler le roi qui conduisit devant Troie une si grande armée, et UlysSe, et Sisyphe, et mille autres, hommes et femmes, avec lesquels ce serait une inexprimable félicité de converser et de vivre?... Toutefois, Athéniens, j'ai une prière à vous faire : lorsque mes fils seront devenus grands, châtiez-les en les affligeant comme je vous ai affligés vous-mêmes, si vous les voyez rechercher les richesses ou toute autre chose de préférence à la vertu, et s'ils s'imaginent être quelque chose tandis qu'ils ne sont rien; reprochez -leur, comme je l'ai fait à votre égard, de ne pas marcher dans la voie droite et de concevoir d'euxmêmes une opinion supérieure à leur mérite. Si vous faites
cela, moi et mes enfants nous n'aurons pas à nous plaindre de votre justice. »
Sa mort est sans contredit l'une des plus belles que nous ait offertes l'antiquité. Jamais homme ne montra dans ses derniers moments plus de sérénité, plus de calme d'esprit véritable, et plus de touchante simplicité. Il ne se plaignit pas et n'accusa personne; il n'eut pas un mot de reproche contre ses juges; jusqu'au bout il prodigua autour lui les paroles affectueuses, les conseils et les enseignements. Devant une telle fin, il faut être Rousseau pour écrire cette sottise : Si la mort de Socrate est la mort d'un homme, celle de Jésus est la mort d'un Dieu ! Outre que le mérite est petit d'accepter la mort quand l'on doit ressusciter dans trois jours, il nous semble, et ce sera l'avis de tout juge impartial, qu'il y a autant de grandeur sarnaturelle dans la mort du philosophe, que de faiblesse humaine dans celle du prophète.
Nous avons trois points à considérer dans l'œuvre de Socrate : la rêformcàion morale, qui en est la partie essentielle; le monothéisme plus ou moins hésitant, qui en est la base; et enfin le procédé inévitable et nécessaire de toute tentative de ce genre, qui ne reposant point sur des données positives, doit sous peine de mort repousser toute discussion : l'inspiration divine, première forme de la Révélation.
Sa réformation morale n'est guidée par aucune grande vue théorique. Comme celle des philosophes matérialistes de l'école ionique, mais infiniment plus complète, elle est toute empirique et pratique ; elle embrasse dans sa règle la vie personnelle, domestique, sociale; elle propose à
238 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
l'homme, comme but de l'existence, son propre perfectionnement et celui des autres. Ce qui rehausse singulièrement cette morale et lui mérite une place à part dans l'admiration humaine, c'est que l'auteur, conformant sa pratique à sa théorie, n'a jamais par sa conduite démenti ses enseignements.
Bien que Socrate n'ait jamais rien écrit, on peut dire que la vie et la doctrine d'aucun autre philosophe ne sont mieux connues. Ses disciples, en effet, se sont chargés de nous transmettre ses discours, et ils l'ont fait avec un zèle, une piété et une éloquence, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. Ils ont pu, à la vérité, en plusieurs endroits, altérer les idées dont ils avaient la garde, et dans Platon en particulier, il est souvent impossible de distinguer au juste ce qui lui revient en propre de ce qui est la part de Socrate. Mais d'autres, comme Xénophon, semblent avoir borné leur tâche à être des narrateurs fidèles, et les Mémoires que cet homme, d'un si haut mérite, nous a laissés sur son maître, peuvent être considérés à bon droit comme le résumé ]e plus exacte de la doctrine socratique.
Une chose bien remarquable est le point de vue purement humain qui domine dans tous ses discours ; on y chercherait en vain la nécessité de cette sanction théologique que Platon, quelques années plus tard, viendra développer. C'est pour le moraliste le moins important de l'affaire. Ce qui le préoccupe par-dessus tout, ce qui l'inquiète, c'est le bien ou le mal qui doit résulter de tel ou tel acte pour l'individu et la société.
Qu'il s'agisse, par exemple, de la tempérance et de la frugalité, par quelles raisons les recommandera-t-il à ses
disciples ? « Mes amis, leur dit-il, s'il nous survenait une guerre, et que nous voulussions choisir un chef capable de nous défendre contre nos ennemis et de les soumettre à notre domination, élirions-nous celui que nous connaîtrions esclave de son ventre, adonné au vin, à l'amour, incapable de résister à la fatigue ou au sommeil ? Et comment attendrions-nous d'un tel homme notre salut et la défaite de nos ennemis?... Supposons encore qu'arrivés à notre dernière heure, nous désirions un homme qui élève notre fils, qui veille sur l'honneur de nos filles, qui conserve notre fortune; est-ce l'homme immodéré dans ses besoins que nous croirions digne de notre confiance? Remettrons-nous à un esclave intempérant le soin de nos troupeaux, de nos celliers, de nos travaux champêtres? Accepterionsnous en présent un tel valet? Quoi! nous refuserions un esclave intempérant et nous ne craindrions pas de lui ressembler !... Le débauché fait du mal aux autres, mais s'en fait bien plus à lui-même, si toutefois le plus grand des maux est de ruiner sa maison, son corps et son esprit. »
C'est par des raisons du même ordre qu'il détournait ceux qui l'é sentaient du charlatanisme et de la vanité : « Etre homme de bien, leur disait -il, ne pas chercher à le paraître , voilà le plus beau chemin pour arriver à la gloire. » Et il le démontrait ainsi : Supposons un homme qui veuille passer pour un bon joueur de fiûte, sans l'être en eiFet , que faudra-t-il qu'il fasse? qu'il imite les bons joueurs de flûte dans tout ce qui fait l'extérieur de leur art. Ils ont d'excellents instruments, ils traînent beaucoup de monde à leur suite ; il
240 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
les imitera en cela : de nombreux prôneurs célèbrent leurs talents ; il se procurera donc un grand nombre de prôneurs ; mais que jamais il n'entreprenne de jouer de la flûte, ou d'abord il est couvert de ridicule ; on le convainc d'ignorance et de présomption. Or, s'il dépense beaucoup, s'il ne gagne rien, s'il se perd de réputation, ne vivra-t-il pas misérablement et exposé sans profit à la risée?... Tel autre veut passer pour bon gén,éral ou pour habile pilote, et ne l'est pas : imaginons ce qui lui arrivera. S'il désire la réputation d'un homme habile en cette partie et s'il ne persuade pas qu'il le soit, il est malheureux ; s'il le persuade, il est plus malheureux encore. Préposé au commandement d'une armée, à la conduite d'un vaisseau, il perdra les gens qu'il voudrait sauver ; il renoncera honteusement à son emploi. »
Cet homme, que ses ennemis accusaient de détourner les enfants du respect de leurs parents, trouvait ces paroles persuasives pour ramener un fils à la reconnaissance qu'il devait à sa mère : « Sans doute, vous ne pensez pas, Lamproclès, que les hommes se marient uniquement pour les plaisirs de l'amour... L'époux nourrit l'épouse qui doit le rendre père. 11 amasse pour ses enfants, même avant leur naissance, les choses qu'il croit devoir être utiles à la vie , et il en amasse le plus qu'il peut : la femme, de son côté, porte avec peine le fardeau qui expose sa vie; elle nourrit l'enfant de sa propre substance, elle le met au jour avec de cruelles douleurs, elle l'allaite et l'entoure de soins, sans qu'aucun bienfait reçu attache la mère à l'enfant, et sans que l'enfant connaisse encore celle qui lui prodigue sa tendresse; il ne peut même faire connaître ses
besoins; mais elle cherche à deviner ce qui lui convient, ce qui peut lui plaire ; elle se tourmente sans prévoir quelle reconnaissance elle recevra de ses peines... Dès que les enfants sont en âge de recevoir quelque instruction, les parents leur enseignent ce qu'ils savent, et dans les parties où ils connaissent quelqu'un de plus capable, ils les envoient recevoir ses leçons, ne regrettant ni peine ni dépense pour les rendre meilleurs. — Je veux, répondait le jeune homme, que ma mère ait fait tout cela, et même plus encore, mais je ne puis souffrir sa mauvaise humeur. Elle dit des choses si dures, qu'on ne voudrait les entendre au prix de ce qu'il y a de plus cher au monde. — Et vous, combien de désagréments lui avez-vous causés durant votre enfance, combien de peines, combien d'afflictions dans vos maladies ! — Mais du moins je n'ai rien dit, rien fait dentelle ait dû rougir. — Eh! devez-vous trouver plus difficile d'entendre ce qu'elle vous dit, qu'il ne l'est aux comédiens de s'écouter réciproquement, lorsque, dans leurs rôles, ils en viennent aux plus sanglantes injures? Gomme ils ne pensent pas que celui qui les accuse les charge pour en tirer châtiment, ni que celui qui les menace ait le projet de leur faire du mal, ils montrent delà patience; et vous qui savez que votre mère, quoi qu'elle dise, loin de vous en vouloir, ne souhaite à personne autant de bien qu'à vous, vous la voyez d'un mauvais oeil! Pensez-vous donc que votre mère soit votre ennemie?... Si tu es sage, mon enfant, tu prieras les Dieux de te pardonner tes offenses envers ta mère. Grains qu'ils ne te refusent leurs faveurs en te voyant ingrat; crains que les hommes ne connaissent ton mépris pour les auleurs de tes'jours; ils te rejef-
teraient tous ; tu serais sans amis et dans un abandon universel; car, si l'on te soupçonnait d'ingratitude envers tes parents, qui te croirait capable de reconnaître un bienfait ?>»
Est-il est moins pressant, quand il veut rétablir la concorde entre deux frères? « Chérécrate, dit-il à l'un d'eux, seriez-vous de ces gens qui aiment mieux les richesses que leur frère, et qui ne sentent pas qu'un frère peut nous défendre, tandis que des richesses ont besoin d'être défendues ; que la nature seule donne des frères, tandis que l'industrie peut nous procurer toutes les richesses?...
^ On se fait des amis pour avoir un appui et l'on négligerait ses frères! Comme si l'on trouvait des amis parmi des citoyens et non parmi des frères. Quel titre cependant à l'amitié que d'être nés du même sang, d'avoir été élevés ensemble, puisqu'il existe une tendresse naturelle, même entre les animaux nourris du même lait ! . . .
«. N'hésitez pas, honnête jeune homme, essayez d'adoucir votre frère et bientôt il se rendra : voyez comme il a l'âme grande et noble ! Si l'on s'attache les petites âmes avec des présents, on se soumet les âmes généreuses en les préve-r nant d'amitié. — Si je fais ce que vous dites, et qu'il n'en devienne pas meilleur? — Que risquez-vous? de montrer que vous êtes un bon, un tendre frère, et qu'il n'est qu'un mauvais cœur 5 indigne de tendresse. Mais non; à peine verra-t-il que vous le provoquez à ce combat, qu'il s'efforcera de vous vaincre en générosité. A la manière dont vous êtes ensemble à présent, je crois voir les deux mains, que la Providence a faites pour s'entr' aider, s'embarraser réciproquement. N'est-ce pas le comble de la démence et
du malheur de tourner à notre détriment ce qui était fait pour notre avantage? »
Celui qui appréciait ainsi les douceurs et l'importance du lien fraternel, devait placer bien haut l'amitié. Aussi, n'est-ce pas sans tristesse qu'il voit le peu de casque le plus grand nombre de ses concitoyens font de leurs amis. « J'entends toujours répéter, dit-il/qu'un ami fidèle et vertueux est la plus excellente de toutes les possessions ; et je vois que la plupart des hommes pensent a tout autre chose qu'à se faire des amis. Ils sont curieux d'acquérir des maisons, des terres^ des esclaves, des troupeaux, des meubles ; et, quand ils les possèdent, ils tâchent de les conserver : mais un ami, qu'ils avouent être un grand bien, ils ne se mettent en peine ni de l'acquérir, ni de le conserver.
« Que des amis et des esclaves soient malades, vous voyez courir au médecin et aux remèdes pour les esclaves, tandis que les amis sont délaissés. Un esclave meurt, le maître' en gémit ; quelle perte il a faite ! Un de ses amis expire, il semble n'avoir rien perdu. Il n'est aucune partie de ses biens qu'il néglige, aucune qu'il ne visite ; ses amisréclament-il ses soins, il les délaisse!...
« Et cependant, que l'on compare un véritable ami à tout autre bien, ne semblera-t-il pas préférable?... Vous voulez obliger, cet ami vous seconde; quelque crainte vous agite, il vous secourt ou de ses deniers ou par des démarches : de concert avec vous il emploie la force ou la persuasion. Dans le bonheur, il ajoute à votre joie: il vous relève dans l'abattement. Nul des services inappréciables que nous rendent nos sens et notre activité, ne passent les forces d'un ami bienveillant. Ce que vous n'avez pas fait
244 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
pour votre propre intérêt, ce que vous n'avez ni vu ni entendu, votre ami l'a vu^ l'a fait à votre place. Vous cultivez des arbres pour en avoir les fruits, et vous négligez, avec une coupable indolence, le verger le plus fertile, celui de l'amitié ! »
Ce sujet est l'un de ceux sur lesquels Socrate aime à disserter. Il y revient sans cesse, et quand nous entendons tant]de beaux sentiments exprimés avec une si merveilleuse délicatesse, nous ne sommes plus étonnés que le même homme ait su faire naître et garder autour de lui jusqu'à la mort d'aussi incomparables amitiés.
Jusqu'ici, dans les trop courtes citations que nous avons empruntées à son disciple, Socrate n'est pas sorti du cercle de la vie personnelle et domestique. Nous allons le voir maintenant, gardien vigilant des droits sociaux, rappeler les jeunes gens à leurs devoirs envers la patrie et au respect de leur profession .
Rem.'^rquant cbez un de ses auditeurs le goût de se distin^'uer par la gloire des armes : « Jeune homme, lui dit-il, ne serait-il pas honteux que celui qui veut un jour se voir à la tête des armées, négligeât les principes de l'art de commander, quand il peut s'en instruire? Il mériterait -d'être puni avec plus de sévérité encore que l'impudent qui entreprendrait d'élever des statues sans connaître la statuaire. Dans les dangers de la guerre, le sort de l'État est ■coniiô au général : autant sa bonne conduite sert la patrie, autant il lui nuit par ses fautes. Gomment ne serai !-il pas juste de punir un homme qui briguerait les emplois militaires sans se mettre en état de les remplir! >
Il disait à un autre qui venait d'être nommé général :
« Homère appelle Agamemnon le pasteur des peuples; n'estce pas. parce que, semblable à un pasteur qui veille sur la santé de ses troupeaux et sur leurs besoins, le général doit ménager la vie de ses soldats, leur procurer des munitions suffisantes et remplir l'objet qui lui fait prendre les armes ^ Or, on ne les prend que pour vaincre et écraser les ennemis. Pourquoi Homère loue-t-il encore Agamemnon,
D'être à la fois boa roi et vaillant guerrier?
Il est évident qu'il était vaillant guerrier, car il combattait avec courage et savait communiquer son ardeur aux troupes; bon roi, non en se procurant à lui-même les agréments de la vie, mais en faisant le bonheur de ceux qu'il gouvernait. On élit un roi^ non pour qu'il s'occupe de sa prospérité personnelle, mais pour qu'il rende heureux ceux qui l'ont choisi. Tous les peuples combattent pour arriver au plus grand bonheur, et s'ils nomment des généraux, c'est pour avoir des guides qui les y conduisent. Il faut donc qu'un général en ouvre le chemin à ceux qui l'ont proclamé, et, s'il réussit, rien de plus glorieux; mais quelle honte dans le cas contraire ! »
Ailleurs, il excite le jeune fils de Périclès à se rendre digne de son nom , en s'efForçant de restituer à sa patrie la gloire et la puissance dont elle jouissait sous son père, et lui retraçant le grand rôle qu'a joué Athèaes dans la Grèce, il lui indique en peu de mots par quels efforts ses compatriotes recouvreront leur ancienne vertu.
« Qu'ils étudient les mœurs de leurs ancêtres, qu'ils y soient aussi fortement attachés que leurs pères; sinon, qu'ils imitent du moins les peuples qui obtiennent aujourd'hui la
prééminence ; qu'ils empruntent leurs institutions, qu'ils s'y conforment ; ils ne leur seront plus inférieurs : avec une grande émulation, ils les surpasseront encore. — C'està-dire, interrompt le jeune Périclès, que notre république est encore loin de la vertu. Quand les Athéniens respecteront-ils les vieillards, à commencer parleurs propres pères? Quand s'appliqueront-ils aux exercices du corps, eux qui se moquent de ceux qui en font cas ? Quand obéiront-ils à leurs magistrats, eux qui se font gloire de les mépriser? Quant vivront-ils dans la concorde, eux qui portent plus d'envie à leurs propres concitoyens qu'aux autres hommes ; eux qui vivent dans d'éternelles divisions et dans de continuels procès? La patrie leur est étrangère et ils s'en disputent les emplois. » — Socrate ne méconnaît pas ce qu'il y a de fondé dans ce tableau un peu sombre ; mais faut-il pour cela désespérer des Athéniens ? Non, car d'éminentes qualités les distinguent encore. Ce qui leur manque surtout, ce sont des chefs. Tout le monde veut commander, sans avoir subi au préalable un apprentissage difficile et nécessaire. — « Pour vous, dit-il au jeune homme, je ne crois pas que vous méritiez un tel reproche^ et vous diriez aussi bien le temps où vous avez commencé à vous instruire dans l'art militaire que celui où vous avez commencé à vous exercera la lutte. Non content de conserver les principes que vous a donnés votre père, vous avez recueilli des conseils partout où il vous était possible de puiser. Je ne doute pas non plus que vous ne méditiez souvent, de peur qu'il ne vous échappe quelqu'une des connaissances utiles à un général d'armée. Si vous vous apercevez qu'il vous en manque, vous cherchez les personnes instruites ; vous
n'épargnez ni présents ni bienfaits pour apprendre d'elles ce que vous ignorez, et vous attacher des hommes qui vous secondent. »
Sa conversation avec Glaucon est un chef-d'œuvre de comédie.
« Vous avez donc envie, Glaucon, de gouverner la république? — Oui, Socrate. — De tous les projets humains, c'est le plus beau, sans doute. Si vous l'accomplissez, vous n'aurez pas de désirs que vous ne puissiez satisfaire ; vous obhgerez vos amis, élèverez votre maison, vous augmenterez la puissance de votre patrie ; vous serez connu d'abord dans Athènes, ensuite dans toute la Grèce, peut-être même, comme Thémistocle, jusque chez les Barbares; et quelque part que vous soyez, tous les yeux se tourneront vers vous. »
Ces paroles enflaient Glaucon et l'arrêtaient auprès de Socrate... « Il est évident que si vous voulez être honoré, Glaucon, il faut servir l'État. — Assurément. — Ditesmoi donc, au nom des Dieux, quel est le premier service que vous rendrez à l'État. » Glaucon se taisait, cherchant lui-même par où il commencerait.
« Ne tâcherez-vous point, lui dit Socrate, d'augmenter les richesses de la république? — Assurément. — Le moyen de la rendre plus riche, n'est-ce pas d'accroître ses revenus? — Gela est clair. — Dites-moi donc d'où se tirent à présent les revenus de l'État ; à combien ils montent ; vous en avez sûrement fait une étude approfondie. — Je vous le jure, je n'y avais même pas songé. — Puisque cela vous est échappé, parlez-nous des dépenses de l'Etat ; car, sans doute, vous avez envie de supprimer
celles qui sont inutiles. — Je ne me suis pas plus occupé de cet objet. — Remettons donc à un autre temps le projet d'enrichir la patrie. Celui qui forme le dessein d'entreprendre une guerre doit bien connaître les forces de sa nation, afin que, s'il juge sa patrie plus forte, il lui conseille la guerre ; plus faible, il lui persuade le parti de la circonspection. — A merveille. — Dites-nous donc d'abord quelle est notre puissance de terre et de mer, et ce que peuvent nos ennemis. — Par Jupiter ! je ne saurais répondre sur-le-champ. — Si vous en avez un état par écrit, communiquez-le-moi ; je serai fort aise de vous entendre. — Eu vérité, je n'ai rien écrit. — Ne nous pressons donc pas de délibérer sur la gaerre Je sais, Glau-
con, que vous n'avez pas visité les mines d'argent, et qu'ainsi vous ne pouvez dire pourquoi elles rapportent moins qu'autrefois. — Il est vrai que je n'y ai pas été. — On dit que l'air en est malsain ; ce sera une excuse à donner, quand il s'agira de délibérer sur cette partie. — Socrate se moque de moi. — Vous avez, du moins, soigneusement examiné combien de temps le blé qu'on recueille dans le pays peut nourrir la république, et combien on en consomme de plus chaque année, afin de n'être pas surpris par la disette? — Socrate, vous me parlez là d'une grande affaire, s'il faut entrer dans de pareils détails. — Cependant, on n'est pas même capable de gouverner sa maison, si l'on n'en connaît pas les besoins et qu'on ne se mette pas en peine d'y subvenir... Comment pourrez-vous être utile à tout un peuple ? Prenez garde, Glaucon, qu'en recherchant la gloire, vous ne vous attiriez le blâme. Ne voyez-vous pas combien il est dangereux
d'entreprendre ce]qu'on ne sait pas ou d'en parler ? Examinez parmi vos connaissances comment paraissent dans le monde ceux qui parlent, qui agissent sans savoir ; trouvez-vous qu'on leur dispense plus d'éloges que de reproches; qu'ils excitent plus d'admiration que de mépris! Pensez aux hommes sages qui savent ce qu'ils disent et ce qu'ils font ; et, si je me trompe, vous reconnaîtrez que dans toutes les circonstances, ceux qu'on estime et qu'on admire sont dans la classe des gens instruits, et qu'une mauvaise réputation et le mépris sont le partage des ignorants. »,
C'est par de tels discours que Socrate^, en méritant l'estime et l'affection d'un petit nombre de patriotes, hommes vertueux et sensés, se faisait, parmi les turbulents et les ambitieux d'Athènes, d'irréconciliables ennemis. Il eût voulu, avec d'autres esprits judicieux et prévoyants, arrêter son pays dans cette voie d'anarchie furieuse où il se perdait^ mais en ne cessant de blesser par ses critiques ardentes les chefs du mouvement, il lutta en vain, et ne rencontra que la mort pour prix des efforts les plus généreux.
Le temps ne nous permet pas de suivre le moraliste dans tous les détails où il est entré. Il nous suffira de dire qu'il n'a rien rencontré qui fût indigne de son attention et que jusque dans les moindres actes de la vie, il a trouvé matière à des conseils pleins d'opportunité et de raison. Il a été pour ses concitoyens un guide sûr, non-seulement dans les affaires politiques et militaires qui les intéressaient tous, mais encore dans celles de leur profession, qui n'intéressaient que chacun. Avec l'artiste, il s'entretenait
250 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
des conditions de son art et traitait de la beauté ; avec le cultivateur et l'artisan, il s'inquiétait des difficultés de leur position et des remèdes qu'il convenait d'y apporter ; à tous il s'efforçait d'inspirer l'amour du travail, se montrant sans pitié vis-à-vis de ceux qui préféraient vivre dans la misère et se plaindre, plutôt que de gagner honorablement leur vie. Chose remarquable, il a établi clairement l'influence prépondérante de l'habitude dans l'exercice de nos facultés, physiques ou morales, et en a conclu la nécessité comme la possibilité pour chacun de travailler à son amélioration: « Il est des corps plus robustes, dit-il, et résistant mieux que d'autres à la fatigue ; de même la nature s'est plu, je crois, à former des âmes capables d'affronter les dangers; car je vois des hommes nés sous les mêmes lois, élevés dans les mêmes mœurs, différer beaucoup entre eux par le courage. Mais je pense que la valeur peut se fortifier par l'instruction et par l'exercice. Il est clair que les Scythes et les Thraces n'oseraient attaquer les Lacédémoniens avec la pique et le bouclier, et que ceux-ci ne voudraient se battre ni contre les Thraces avec l'écu et le javelot, ni contre les Scythes avec l'arc J'observe qu'en tout les hommes diffèrent naturellement les uns des autres, et que l'exercice les perfectionne beau coup : ce qui montre que les hommes les plus favorisés ainsi que les plus maltraités de la nature doivent s'instruire et s'exercer dans les parties où ils veulent se faire un nom. »
Les emprunts que nous avons faits aux mémoires de Xénophon auront au moins cet avantage de mettre en lumière, beaucoup mieux que nous n'aurions pu le faire
autrement, le mode de démonstration employé par Socrate et qui consiste, comme nous l'avons fait remarquer au début, à exposer les conséquences personnelles et sociales d'un mode de conduite, comparé avec un autre. C'est une méthode parfaitement positive, bien qu'essentielment empirique.
Cette morale était, au fond, complète, puisqu'elle s'adressait au corps, à l'intelligence, au sentiment, à la vie personnelle domestique et sociale; mais elle manquait évidemment de cette unité, de cette systématisation, sans laquelle toute réforme morale est condamnée à l'avorte-, ment et n'offre tout au plus qu'une utilité préparatoire. Une telle morale pouvait à la rigueur former d'honnêtes gens, un galant homme, mais elle était incapable de formuler une règle de conduite pour un groupe humain de quelque importance.
L'œuvre de Socrate ne ressemble donc en rien à cette vaste coordination d'Aristote, qui, anticipant sur les âges, préparait l'état final de l'humanité. Esprit honnête, mais étroit, voulant régler avant l'heure, c'est-à-dire avant son plein développement, l'évolution abstraite, l'évolution scientifique, il la réduit tout au juste aux connaissances nécessaires pour faire ses comptes de ménage, arpenter son terrain, et connaître tant bien que mal le calendrier. Il désapprouve qu'on s'élève jusqu'aux difficultés de la science, parce qu'il n'en conçoit pas l'utilité et qu'elles peuvent détourner l'homme d'études plus importantes. Il n'aime pas que l'on interroge le Grand-Être, sur l'ordre et la formation des corps célestes; il pense que les hommes ne peuvent découvrir de tels secrets, qu'ils déplaisent
252 GRANDS TYPES DE l'iIUMANITÉ.
aux dieux en sondant des mystères qu'il ne leur a pas plu de nous manifester ; que c'est risquer de se perdre dans toutes les folies d'Anaxagore, qui se flattait d'expliquer les opérations des dieux sur la nature. A ceux qui veulent s'élever au-dessus des connaissances vulgaires, il conseille de s'appliquer à la divination : « Quand on connaît, dit-il, les signes que les dieux nous donnent de' leur volonté, on ne manque jamais de recevoir leur avis. »
Nous touchons ici à la base dogmatique de la morale de Socrate. Userait assez difficile d'exposer avec netteté le fond du théologisme socratique, car, suivant l'interlocuteur auquel il s'adresse, le maître emploie des formules et des expressions différentes: aux uns, il parle des dieux, aux autres de Dieu, de la Divinité ou de la Providence. Même avec ses plus fidèles disciples, même avec ses plus chers confidents, son langage est mal assuré et confus: on a quelque peine à en déduire sa pensée. 11 élimine naturellement les hautes spéculations de philosophie objective de l'école ionienne et prêche dans le particulier une sorte de monothéisme assez semblable à celui d'Anaxagore, quoique déjà plus accentué, 11 estime qu'au-dessus de la prudence humaine, il y a wwe providence divine qui veille sur les hommes et les protège, et se charge de conduire dans le monde les affaires qui sont au-dessus de l'intelligence et du pouvoir des simples mortels. Quant aux autres attributs de la divinité, il n'en a souci et n'en parle pas.
Le monothéisme est donc encore, chez Socrate, une conception toute rudiraentaire et qui, comme base dogmatique delà morale, est absolument insuffisante. Tout amateur qu'il est des causes finales et bien que recherchant toujours la
fin de chaque chose, on trouverait difficilement dans ses discours, dans ceux du moins que nous a rapportés Xénophon, le plus digne de foi d'entre ses disciples, rien qui fasse pressentir une vie future, où les hommes seront récompensés ou punis suivant qu'ils auront bien ou mal vécu. Cette sanction surnaturelle apportée à la morale, et qui est la véritable sanction monothéique, ne sera développée que dans Platon.
Socrate prétendait tenir sa doctrine de la divinité ellemême. Dans toutes les circonstances importantes une voix lui dictait la conduite qu'il devait suivre et lui inspirait ses enseignements*: il l'appelait son démon. On n'a pas manqué de dire à ce propos que Socrate avait usé de fourberie vis-à-vis de ses concitoyens et qu'à ce seul titre il aurait mérité sa condamnation. Pour nous, comme nous l'avons expliqué à maintes reprises, nous ne voyons là qu'un phénomène hallucinatoire, auquel beaucoup d'hommes, et la plupart des prophètes en particulier, ont été sujets. De vives préoccupations , une méditation longtemps soutenue sur des matières difficiles et graves, comme tout ce qui intéresse la morale et la politiqne, ont suftî le plus souvent à déterminer chez les natures d'élite des images auditives et visuelles, assez vives pour donner la sensation de la réalité^ ce qui est toute l'hallucination. Le démon de Socrate n'était autre chose que Socrate se parlant à lui-même sous l'intluence d'une excitation passagère. Socrate évidemment ne pouvait avoir la théorie d'une semblable sensation et il l'expliquait en la rapportant à l'intervention de la divinité; il y voyait une sorte de divination. Le Dieu, au lieu de lui parler par des
254 GRANDS TYPES DE l'HUMANITÉ.
phénomènes extérieurs, comme le vol des oiseaux ou les entrailles des victimes, employait la parole pour communiquer avec lui. Nous ne cacherons pas que ce genre de divination nous semble inférieur à l'autre. Que chez un homme sensé, honnête et sincère comme Socrate, il n'ait eu que d'honorables résultats, nous n'en faisons aucun doute ; mais qui ne voit combien un tel procédé peut devenir dangereux entre les mains d'un fou ou d'un charlatan. Les hommes qui se confiaient aux augures et aux aruspices, avaient du moins cette garantie qu'un phénomène objectif était là pour limiter l'indépendance des interprètes et le cercle des divagations.
Une doctrine, que son auteur même déclarait d'inspiration divine, ne pouvait se propager autrement que par la prédication. La prédication fut l'arme de Socrate, comme elle avait été celle du Bouddha, comme elle devait être celle de Jésus et de Mahomet. Moyen essentiellement révolutionnaire, elle est le mode obligé de propagande de toutes les doctrines révélées. Elle s'adresse à la raison, au sentiment, aux passions; elle invoque au besoin l'assistance des démonstrations positives; elle fait de tous ceux qu'elle conquiert autant d'apôtres, qui subitement illuminés iront, à leur tour^ faire des conversions. Chez elle rien de systématique ; elle traite de tout et se soucie peu de coordonner; elle ira dans ses enseignements du dogme au régime et du régime au culte, sans qu'on puisse jamais saisir distinctement le nœud qui réunit toutes ces parties d'une même foi.
La force de ceux qui l'emploient est dans le principe même sur lequel repose leur doctrine et qui leur permet,
quand bon leur semble, d'échapper à leur adversaire. — Croyez. Je suis l'interprète des dieux^ le truchement de la divinité ! — Raison décisive, mais dont ceux-là mêmes qui s'en sont servis n'ont usé qu'avec réserve. En réalité, tous ont compris que la discussion seule pouvait assurer leur succès et ils ont ergoté sans cesse, oubliant qu'en vertu de leur privilège, il devait leur suffire d'affirmer.
Il n'appartient qu'à la science positive de se propager sans discussion. Le maître enseigne, expose, et ne discute pas. Organe de ceux qui l'ont précédé dans la même voie, dépositaire des notions accumulées par les générations antérieures, il démontre, il explique, il lève des doutes, mais n'accorde pas à ses auditeurs le droit de le juger. Il ne s'adresse pas à des égaux. •
Socrate n'a pas échappé à la situation de tous les inspirés et de tous les révélateurs. Infaillible de par son démon, il n'a pas .trouvé chez ses concitoyens railleurs une foi suffisante pour se faire croire sans discuter, et sa vie n'a été qu'un perpétuel combat.
Nous ne reviendrons, en terminant cette appréciation de Socrate^ ni sur l'insuffisance de sa tentative que nous avons notée au passage et que chacun est maintenant en état d'apprécier, ni sur les obstacles qu'elle rencontrait, et que nous avons exposés dès le début. Nous devons consacrer la dernière partie de cette séance à l'étude du plus illustre, sinon du plus éminent de ses disciples, de celui qui, sans le valoir, a le mieux complété son oeuvre, et dont la postérité a fait comme le type de ces préparateurs du catholicisme.