HOMÈRE
Nous avons expliqué dans notre dernière leçon comment il devait appartenir au monde occidental, plus franchement militaire, de développer les forces humaines que la théocratie tendait à contenir. Nous avons vu dans cet état militaire se dessiner deux cas très-distincts. D'un côté un peuple s'épuisant en vains efforts et ne pouvant abou.tir au but suprême de toute guerre, c'est-à-dire à la conquête : c'est le peuple grec ; de l'autre un peuple qui, placé dans des circonstances moins défavorables, conquiert le monde : c'est le peuple romain. De là, avons-nous dit, deux développements tout différents. Chez le peuple romain, essor de l'activité, qui croît à mesure qu'elle se voit mieux récompensée; chez le peuple grec, essor de l'intelligence, qui, éveillée d'abord par les nécessités de la guerre, détourne de plus en plus à son profit les natures d'élite dont l'activité n'est pas satisfaite. 11 se forme au sein de cette population, encore à demi plongée dans l'état théo-
cratique^ une classe intellectuelle, distincte du sacerdoce; il se rencontre un certain nombre d'individus disponibles, qui, surgissant dans un milieu déjà cultivé, s'adonnent avec indépendance aux travaux de l'esprit et se trouvent soutenus par un public prêt à les goûter.
C'est là, en effet, un point sur lequel il est nécessaire d'appeler l'attention, parce que là est une des causes les plus réelles du succès des Grecs dans le développement de leur mentalité. Ceux qui s'y consacrent le plus spécialement ne sont pas, comme nous l'avons vu dans certaines théocraties, celles de l'Inde par exemple, des hommes sortis d'une caste spéciale, dont l'unique fonction est de cultiver l'intelligence, et qui, insuffisamment renseignés sur les besoins d'une vie pratique, qu'ils ne partagent pas, vivent trop souvent dans un monde artificiel de spéculations vagues et sans portée. Les penseurs grecs sont fils de praticiens et praticiens eux-mêmes; ils participent à l'existence commune, ils en apprécient les nécessités, et ils ne cultivent leur intelligence que pour mieux les vaincre. Ce ne sont pas des moines enfermés dans des couvents ou des ascètes méditant dans le désert ; ce sont des hommes qui s'occupent de science, d'art, de poésie, mais qu'on rencontre sur la place publique, dans le gouvernement ou dans les aifaires, et qui, lorsque la cité est menacée, prennent l'épée pour la défendre. De là ce caractère de précision dont toutes leurs spéculations sont empreintes ; de là cette constante préoccupation d'utilité qu'on j admire, de là cette simplicité et cette mesure propres au génie grec.
Dans ce développement intellectuel qui comprend l'art , la philosophie et la science, l'art ^ comme nous le di-
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sions dans notre dernière séance, a le premier surgi. N'oublions pas qu'à cette époque la théocratie est puissante encore et capable de réprimer tout ce qui tenterait de s'élever contre elle. Elle ne montrera pas plus d'indulgence à l'égard de ceux qui prétendraient approfondir ses dogmes qu'envers ceux qui chercheraient à surprendre les lois des phénomènes naturels , privilège essentiellement théocratique. Mais elle ne pourra empêcher de croître cette poésie et ces beaux-arts qui, en apparence au moins, semblent devoir la servir. Elle ne saurait persécuter des poètes qui vont chanter les dieux qu'elle a créés, des sculpteurs qui vont reproduire leur image, des architectes qui leur élèveront des temples. Elles ne s'imaginent pas que dans ce premier essor de la pensée libre est le germe de la révolution qui doit la détruire.
La leçon d'aujourd'hui sera consacrée à l'appréciation de l'art antique. Nous l'étudierons d'abord dans sa généralité, puis dans ses types principaux, en insistant principalement sur celui d'Homère, qui est entre tous le plus complet et le plus puissant.
L'art, pour en donner une définition, est une idéalisation de la réalité. Expliquons-nous. Tout artiste fait trois choses : l^il obsei^ve ; 2° il idéalise ; S'^ il exp^-'ime. Il observe toujours. C'est dans la réalité qu'il puise toutes ses conceptions, jusqu'aux plus fantastiques et aux plus bizarres. Le rôle de l'imagination la plus riche ne peut consister qu'à réunir des éléments qu'elle a choisis et séparés dans la nature, et à reconstruire avec leur aide un nouvel ensemble. Si immense, par exemple, que soit la supériorité dont l'esprit humain ait doué la divinité, il n'a jamais
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pu trouver pour la représenter autre chose que le type humain. Il en est de même pour les êtres merveilleux comme les démolis ou les anges, dont on a fait des hommes plus ou moins étrangement transformés; de même pour les Pégase, pour les Cerbère, pour les Dragons et toutes les bêtes de la fable. Là où il n'y a pas imitation plus ou moins parfaite de ce qui est, il y a tout au plus combinaison d'éléments préexistants.
En second lieu, l'artiste, dans une certaine mesure, idéalise toujours. Gela veut dire qu'il ne peut jamais reproduire absolument la nature; que, quel que soit son désir à cet égard, il est toujours obligé de laisser quelque chose dans l'oubli, de faire un choix, d'déaliser en un mot. Il y a fatalement une part de convention dans toute œuvre d'art , car la statue en marbre de Paros ne représente pas plus exactement la nature humaine que ne fait le trait de crayon du dessinateur. Il n'y a en vérité que des signes rappelant des images, non pas des signes arbitraires, ce qui ferait de l'art une sorte d'hiéroglyphique, mais des signes tirés de la réalité même, plus ou moins exactement imitée. Ce qu'on a appelé le réalisme n'est donc que plaisanterie pure.
Ajoutons que l'artiste idéalise encore, lorsque, indépendamment de l'impuissance où il se trouve de reproduire exactement la nature, il néglige ou exagère de parti pris certains des caractères de l'objet qu'il représente. C'est par là surtout que l'art remplit son office vis-à-vis des foules en leur faisant admirer et en leur proposant comme exemple des types supérieurs à ceux de la réalité.
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Quant à l'expression, dernière partie du travail artistique, bien que résultant de l'observation et de l'idéalisation préliminaires, elle dépend aussi du talent de commuvizca^io^i propre à chaque artiste. Celui-ci pourra être l'observateur le plus accompli et le plus capable d'idéaliser; s'il n'a pas suffisamment en lui le don de communiquer aux autres ce qu'il a construit dans son cerveau, il produira des œuvres appréciées sans doute de quelques-uns, mais peu fêtées par le vulgaire, et se verra placé au-dessous d'hommes dont les conceptions seront inférieures, mais qui seront plus habiles à les exprimer. C'est ainsi que si longtemps, comme l'a justement remarqué Auguste Comte, un public mauvais juge et plus ami de la forme que revêt la pensée que de la pensée elle-même, a mis Racine, dont le langage est plus pur, au-dessus de Corneille, dont la pensée est plus profonde.
L'art s'adresse à nos sens. C'est par leur intermédiaire qu'il fait naître dans notre esprit des images, qui à leur tour éveillent des sentiments. Il devrait donc exister autant d'arts différents que nous avons de sens distincts. Mais, outre que plusieurs de nos sens sont très-imparfaits et ne possèdent pas cette délicatesse indispensable au développement esthétique, d'autres ont dans la nature humaine une destination si étroite, si intimement adaptée aux besoins de la conservation et au bien-être physique, que leur culture spéciale, par des arts appropriés, n'aurait pour effet que de tenir en éveil les sentiments les plus personnels et les plus grossiers. Il est certain, par exemple, que l'odorat et le goût, si peu perfectionnés qu'ils soient, se prêtent aux impressions multiples qu'engendrent l'art du parfumeur et
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celui du cuisinier; mais où trouve-t-on là cette destination sociale, cette excitation des penchants élevés et sympathiques, qui donnent à l'art véritable son caractère et sa raison d'être? Seuls, deux de nos sens olfrent à l'art de dignes serviteurs. Ce sont la vue et l'ouïe. A celle-ci appartiennent Isij^oésie et la musique, confondues d'abord et ne s'isolant qu'avec le temps; à l'autre, les arts de la forme : jjeiniure, sculpture et architecture. La poésie demeure entre tous l'art par excellence ; c'est le plus général et le plus complet; c'est le plus capable de faire naître en nous avec le plus d'intensité les sentiments les plus nombreux. Les autres arts suivent dans l'ordre où nous les avons énoncés. Ils sont de moins en moins généraux, mais en revanche de plus en plus techniques, si bien que l'architecture, le dernier placé dans la hiérarchie, est une sorte de transition entre l'art et l'industrie.
L'art est une émanation du culte, et c'est ce qui explique, comme nous l'avons fait observer, qu'il ait marqué le premier pas du développement intellectuel de l'Humanité. Le sacerdoce , pour faire accepter ses dieux, ne pouvait évidemment demander à la masse l'effort cérébral qu'avait nécessité leur création. Il eut recours non à des raisonnements qui cassent été sans nul doute fort inefficaces, mais à des procédés qui, destinés surtout à frapper les sens, devaient avoir une vertu plus certaine sur ces populations primitives. De là, le culte et ses pompes. A la vérité, des prêtres, chargés, comme il arrivait dans les théocraties, de fonctions sociales absorbantes, qui étaient à la fois chefs d'Etat, législateurs, juges, médecins, géomètres, n'avaient guère de temps à
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consacrer au développement esthétique de ce culte dont ils étaient les ministres. Ils firent pour lui le nécessaire, l'indispensable, mais rien de plus. C'était à une classe nouvelle, indépendante du sacerdoce et possédant plus de loisir, qu'il appartenait de donner à l'art tout le développement dont il était susceptible. Cela devint possible cliez les populations militaires. Mais alors on vit se produire cette conséquence naturelle, que l'artiste, non confondu désormais avec le prêtre, tendit déplus en plus à rendre son art indépendant du culte, et par là même aie dégager de cette grande destination sociale, que la théocratie lui avait d'abord inculquée. C'est là un état transitoire, évidemment utile et favorable à l'objet même qui l'a créé, mais qui doit graduellement disparaître pour faire place à l'état normal et définitif, celui où l'art, réintégré dans le culte, ne sera plus que l'agent principal de ces grandes émotions collectives que le culte est chargé d'entretenir et de diriiîer.
Deux conditions ont été nécessaires au développement esthétique :
En premier lieu, il a dû se produire au sein d'une civilisation abstraite, c'est-à-dire d'une civilisation où l'on se fût déjà préoccupé d'analyser les objets, de les décomposer, de les observer dans leurs différentes parties et propriétés. Il était indispensable que l'on fût sorti du fétichisme et de son esprit concret, car si l'art éprouve de nos jours une tendance de plus en plus marquée à se retremper dans cette première condition de l'Humanité, il n'en est pas moins vrai qu'elle était incapable de former de véritables artistes. Nous n'en voulons pour preuve que l'état infé-
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rieur clans lequel l'art s'est maintenu chez les populations de l'Asie demeurées fidèles au féticliisme astrolâtrique. Les procédés d'exécution y ont atteint une perfection presque inconnue à l'Occident^ et cependant l'observateur, tout émerveillé qu'il est du fini et de la délicatesse de certains détails, cherche en vain cet art véritablement grand, capable de produire des chefs-d'œuvre comparables dans leur genre à nos cathédrales du moyen âge, aux statues de Phidias et de Michel-Ange, aux opéras de Mozart. L'abstraction est la condition nécessaire et première de toute idéalisation.
Une seconde condition non moins indispensable au développement esthétique était qu'il s'accomplit dans un milieu militaire. De là dépendaient en effet et l'indépendance de l'artiste et la perfection de son œuvre. Nous avons expliqué déjà comment la tliéocratie était insufiisante pour assurer à l'art sa pleine et complète manifestation,, comment l'artiste, étant confondu avec le prêtre, celui-ci déjà chargé d'importantes fonctions sociales, manquait de loisir pour se consacrer à aucune autre étude. D'ailleurs, l'artiste eût-il été personnellement indépendant du prêtre, que sa subordination trop absolue leùt encore empêché de prendre son essor et de s'élever au delà des mesquines nécessités d'un culte étroit. Il fallait un état où le sacerdoce, subordonné à son tour, ne pût empêcher de grandir à ses côtés, libre de tous liens, une classe nouvelle adonnée aux arts, ne reconnaissant d'autre loi que le jugement d'un public chargé de corriger ses fautes et de réprimer ses écarts. Mais ce qui était plus important peut-être encore dans cette civilisation mili-
taire que l'absence d'un culte oppresseur, c'était ce milieu social, éminemment pratique , chez qui les besoins de la guerre avaient développé au plus haut point les habitudes d'ordre, l'horreur des conceptions vagues, le sentiment du possible, l'amour du mesuré et du précis. C'est là, nous le disions au début, le caractère même de la perfection grecque. Tandis que chez les Indons une continuelle et fastidieuse accumulation d'extravagances fait le fonds d'un art qui ne parvient pas à vaincre notre admiration, on ne rencontre chez les Grecs qu'oeuvres finies et mesurées, dont l'œil peut toujours embrasser l'ensemble, où toutes les proportions sont observées, dont aucune partie n'est inutile et ne pourrait être distraite impunément. Et cependant les deux civilisations sont abstraites. Mais dans l'une, l'artiste, architecte ou poëte, est un homme qui vit en dehors du monde et se préoccupe médiocrement de ses semblables ; qui, seul à seul avec ses pensées, délivré du frein salutaire qu'imposent les nécessités d'une existence pratique, laisse sa fantaisie errer à l'aventure et ne sait tirer de son cerveau que des conceptions vagues ou bizarres. Dans l'autre, au contraire, l'artiste, poursuivant un but, stimulé et dirigé à la fois par le milieu qui l'entoure, participant à tous les travaux^ à toutes les aspirations de cette foule pour laquelle il conçoit et exprime, l'artiste fait revivre dans son œuvre cette nature humaine qu'il observe sans cesse, mais améliorée et embellie; il présente aux hommes dans ses demi-dieux et ses héros un idéal qui n'est point tellement au-dessus d'eux qu'ils ne puissent s'y reconnaître et ne fassent effort pour y atteindre. L'artiste grec n'est pas un
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homme impatient de quitter la terre et de s'endormir dans le Nirvana; il aime sa patrie, il a eu sa part dans ses triomphes et dans ses malheurs; il peut comme Eschyle faire graver sur son tombeau : « Ce monument couvre Eschyle, fils d'Euphorion. Né à Athènes, il mourut dans les plaines fécondes de Gela. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s'il fut brave : ils l'ont bien vu ! »
Ces deux conditions d'une civilisation à la fois abstraite et militaire sont donc indispensables au développement esthétique, et c'est parce qu'elles se sont rencontrées dans une mesure suffisante sur ce petit coin du monde appelé la Grèce, que l'art y a pris un si noble essor. Cette théorie seule peut donner raison d'un cas à la fois si particulier et si étonnant. Jusqu'à elle, toute l'imagination des métaphysiciens ne pouvait se hausser au delà de cette explication lumineuse, 3 savoir que les Grecs ont fait de l'art parce qu'ils sont une race esthétique ; qu'ils ont fabriqué de beaux poèmes parce qu'il était dans leur sang de fabriquer de beaux poëmes. Cette commode théorie des races que M. Renan a déjà employée dans le cas juif, lui sert ici pour le cas grec et lui servira pour tous les cas semblables, quelque embarrassants et compliqués qu'ils puissent être. Nous n'avons plus à la discuter et à la juger.
Si, prenant l'art antique dans son ensemble, nous recherchons avec quelque attention quels ont été son rôle et son influence dans l'évolution de l'Humanité, nous remarquons que sa destination première, bien que transitoire, a été principalement de servir à l'éducation de l'esprit humain. 11 a été le premier aiguillon de l'intelligence ; il a
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habitué les hommss à observer, à rélléchir, à combiner ; il leur a donné certaines habitudes mentales, sans parler des autres ; il les a amenés doucement au travail plus difficile et plus abstrait delà science. Celle-ci n'a été jamais accessible qu'à un petit nombre ; elle exige, sinon de tous ceux qui s'y livrent, au moins de ceux qui la cultivent pour la développer, une supériorité intellectuelle à laquelle la foule ne peut prétendre et dont quelques privilégiés ne jouissent que grâce aux efforts accumulés d'innombrables générations antérieures. C'est par une éducation extraordinairement lente, dont les résultats sont transmissibles, qu'à un moment donné, certains hommes favorisés peuvent jeter dans le nlonde quelques-unes de ces découvertes qui se comptent par siècles et dont la première est relativement proche de nous. C'est être dans l'erreur la plus profonde que de s'imaginer que l'homme est naturellement poussé vers les spéculations mentales, qu'il aime à observer et à méditer, qu'il se plaît aux choses de l'esprit, qu'il vit volontiers dans un mondesubjectif et idéal. Rien n'est plus faux que cet axiome fameux de M. de Bonald : « L'homme est une intelligence servie par des organes. * C'est le contraire même, qui est le plus généralement la vérité. Si de nos jours, si depuis un petit nombre de siècles, quelques natures exceptionnellement douées ont pu ne pas démentir cette définition véritablement utopique, est-ce que la masse humaine en est là ? Est-ce que l'immense majorité des hommes n'est pas assez employée à se procurer les moyens de vivre? A-t-elle quelque superllu d'intelligence à dépenser dans des conceptions qui la servent sans aucun doute, mais qui exigent de la part du penseur tant d'ab-
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négation et de génie ? Or, si de nos jours il en est ainsi, pouvons-nous croire que la situation fût toute contraire au début de l'Humanité. Alors plus que jamais l'homme fut absorbé par la nécessité de vivre et fit servir tout ce qu'il avait d'intelligence à nourrir et à protéger ses organes. Mais peu à peu, l'art, procédant du culte, vint le distraire de ces préoccupations purement physiques, et, en excitant chez lui le sentiment, éveilla du même coup la pensée. L'homme prit plaisir à ces imitations plus ou moins grossières d'abord, où il retrouva sa nature et ses émotions ; il s'apprit à comparer, à abstraire et à construire ; il développa ses facultés engourdies et les prépara lentement à l'immense effort que la science quelque jour allait réclamer.
A côté de cette éducation intellectuelle de l'espèce humaine, office évidemment transitoire, inaperçu de beaucoup et sur lequel il était nécessaire d'appeler l'attention, nous rappellerons des résultats mieux connus et mieux appréciés. Nous voulons parler des productions mêmes de l'art antique, dont un certain nombre sont définitivement incorporées au capital de l'Humanité. Les poèmes d'Homère, les tragédies d'Eschyle et de Sophocle, les comédies d'Aristophane, les odes de Pindare ne cesseront d'enthousiasmer les hommes ; ce qui nous reste des chefs-d'œuvre de leur sculpture fera éternellement le charme des yeux. Nous n'avons pas à mettre en lumière un point sur lequel tout le monde est d'accord ; nous observerons seulement que ces créations du génie antique nous intéressent à un double point de vue : si elles ont une valeur absolue qui les place auprès, sinon au-dessus des meilleures productions
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modernes, elles servent encore à nous faire connaître et apprécier nos prédécesseurs. Non-seulement l'oeuvre ellemême nous montre ce qu'ils étaient capables de concevoir et d'exécuter, mais ce qu'elle contient nous donne les plus précieux détails sur leur vie, sur leurs sentiments, sur leurs pensées. Nous sommes transportés par eux-mêmes dans la civilisation où ils ont vécu.
Avant d'entrer dans une appréciation plus spéciale de l'art antique et des principaux types qu'Aug. Comte a placés dans le mois d'Homère, il nous reste à dire quelques mots de la situation occupée par l'artiste dans le monde grec. Cette situation a-t-elle eu un caractère définitif ou simplement transitoire ?
L'art, en échappant aux mains de la théocratie, ce qui était la condition nécessaire de son développement, perdit en dignité ce qu'il gagna en perfection. L'artiste fut déchu bientôt de la haute destination sociale que la théocratie lui avait maintenue. Le poète, le sculpteur, le peintre grecs entreprirent de distraire et d'amuser la foule , mais se soucièrent peu de l'instruire et de l'élever. C'est à peine si le grand art, l'art d'Homère et d'Eschyle, put échapper au sort commun. Pouvait-il en être autrement dans une civilisation où l'art ne trouvant plus dans le sacerdoce son soutien matériel et moral, dut aller^ quêter auprès des grands son existence et son inspiration ? Il se fit servile ; il chanta les athlètes qui le faisaient vivre et leur tailla des statues. Oubliant le but noble, élevé, social, pour lequel il avait été créé, il poursuivit, sans souci du reste, l'étude secondaire des perfectionnements techniques et se renferma de plus en plus dans le culte exclusif de la forme. L'art,
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ainsi conçu , n'était plus qu'une superfétation , qu'une excroissance dans la civilisation qui l'avait vu naître. N'ayant d'autre emploi que de surexciter certaines passions détestables et d'avilir encore des populations déjà dépravées, il y devenait non-seulement inutile, mais pernicieux. Aussi nous ne nous étonnons point quand nous voyons les historiens et les philosophes afficher un mépris si profond pour les artistes produits par cette société :
« Tout homme qui exerce quelque art bas et indigne, dit Plutarque dans sa vie de Périclès, produit contre lui-même un témoin irréprochable de sa paresse et de sa lâcheté à apprendre des choses honnêtes ; et ce témoin, c'est le travail même qu'il a employé à en acquérir d'inutiles, ou qui ne méritent que du mépris. Et je mets en fait qu'il n'y a point déjeune homme bien né, qui, pour avoir vu à Pise la belle statue de Jupiter, voulût être Phidias ; ni Polyclète, pour avoir vu celle de Junon à Argos ; ni Anacréon, Philémon, ou Archiloque, pour avoir pris plaisir à lire leurs vers. Car, de ce qu'on trouve un ouvrage agréable, il ne s'ensuit pas de là nécessairement qu'on estime l'auteur. Tout ce qui ne fait pas naître dans l'âme des spectateurs une émulation forte, et dont il ne sort pas, pour ainsi dire, des esprits qui excitent la volonté, est profondément inutile et fâcheux. »
Ainsi pensait également Platon, qui, dans sa République, construisit une utopie sociale d'où l'art était sj'stématiquement exclu. Y avait-il place, en eifet, dans cette société idéale pour un art qui, dans la réalité, ne se montrait efficace que pour avilir et corrompre ? C'est au positivisme qu'il appartient de ramener l'art à sa tendance
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véritable, et, tout en lui gardant son indépendance, de le rendre à sa destination première, qui est de moraliser l'Humanité.