‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine;Chapitre 24 sur 32 · I. SCIPION · texte numérisé non relu

I. SCIPION

CONSIDÉRATIONS GENERALES SUR l'eNSEMBLE DE LA CIVILISATION ROMAINE.

Nous avons vu dans nos leçons précédentes, comment la 'Grèce, faute de trouver dans la conquête les satisfactions légitimes auxquelles pouvait prétendre son activité, avait tourné ses efforts vers les travaux de l'esprit et employé à la culture de l'art, de la philosophie et de la science, les admirables qualités que la guerre lui avait d'abord inculquées. Il ne faut pas en effet oublier que les Grecs, avant de se jeter dans la voie définitive, où il leur était donné de rendre à l'Humanité de si éclatants services, avaient fait preuve d'une valeur militaire incomparable en défendant contre les despotes asiatiques la civilisation occidentale encore au berceau. La Grèce attaquée chez elle avait écrasé les barbares aux journées de Maratlion, de Sala-

mine et de Platée; puis, attaquant à son tour, elle avait pénétré en Asie sous la conduite d'un roi de Macédoine, et pour un moment réuni sous un même sceptre les pays immenses qui s'étendent de la mer Adriatique à l'Indus, de la mer Caspienne aux sources du Nil ; rapprochement passager de sociétés différentes, dont l'expression matérielle s'était rencontrée dans la fondation d'Alexandrie.

Mais tout cela n'avait constitué qu'un épisode glorieux dans l'histoire de la Grèce, où les préoccupations mentales étaient demeurées toujours dominantes. S'il appartenait aux Grecs de faire la loi dans les choses de la pensée; il n'était pas dans leur destinée de devenir les maîtres du monde. Ce rôle-là était réservé aux Romains.

La civilisation militaire, celle qui, par la conquête et l'établissement d'une domination uniforme, met tin aux luttes internationales et tourne vers les travaux pacifiques une activité que la guerre épuiserait sans résultat, peut revendiquer ajuste titre le nom de romaine. C'est Rome qui l'a créée et développée ; c'est par Rome que ses effets bienfaisants se sont produits sur la terre et que nous les éprouvons encore.

Conquérir! c'est ce dont beaucoup ont été capables; mais garder et organiser la conquête de telle sorte que les peuples vaincus ne forment plus qu'une même nation avec le peuple victorieux et qu'aucun d'eux ne fas?e etfort par la suite pour reprendre son indépendance, c'est ce que les Romains seuls ont su faire, et cela en tenant la conduite la plus judicieuse et la plus habile qu'un peuple de praticiens pût imaginer.

A la vérité, cette conquête, et c'a été là le secret de son

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incomparable stabilité, s'est faite aux dépens de populations aussi rapprochées que possible, par les mœurs, par les besoins, par les tendances, de la population conquérante. Elle a été l'œuvre de militaires luttant contre des militaires, c'est-à-dire contre des égaux, et non contre des peuples qu'une longue habitude de la paix avait rendus impropres aux travaux guerriers. La conquête, à la façon des Gengis-Khan, des Timour ou des Sésostris, n'est pas la conquête; c'est une promenade de soldats. Rien ne résiste devant eux. Les peuples théocratiques qu'ils rencontrent courbent la tête et se précipitent au-devant du joug, tandis que les nomades, fuyant à l'approche du danger un sol qui n'est pas une patrie, ne laissent qu'un désert après eux. Quelques mois suffisent pour soumettre des peuples sans nombre et placer sur une même tête les couronnes de vingt royaumes. Mais lorsque tout semble achevé et que le vainqueur, lassé d'exploits, regarde en arrière, il s'aperçoit que ceux qu'il croyait abattus, se sont relevés, qu'il a fait des ruines, mais n'a rien soumis. C'est un torrent qui déborde^ renverse tout sur son passage, puis rentre tranquillement dans son lit.

Autre chose est la conquête romaine, la vraie conquête. La lutte est difficile et prolongée, car les nations attaquées défendent énergiquement leur indépendance. Vaincues, elles reprennent courage et renouvelant la lutte ne demandent merci que le jour où la force les abandonne et où l'épée tombe de leurs mains. Les débuts, il est vrai, sont pénibles. Rome dépense quatre siècles pour réduire définitivement les quelques peuplades latines qui l'entourent; elle lutte un siècle durant contre les Samnites; elle

met soixante ans pour vaincre Garthage. Quelle lenteur dans les premiers progrès de ces conquérants et quelle résistance indomptable chez leurs ennemis! Mais aussi comme le vainqueur sait respecter son adversaire abattu! Gomme il se garde de traiter en esclaves des hommes qu'il serait imprudent d'exaspérer, des hommes si près de lui par l'intelligence et par le cœur! A moins qu'il ne s'agisse de punir un trahison, il leur laisse une sorte d'indépendance, il leur accorde le plus souvent le titre d'alliés; il leur fait entrevoir qu'un jour ils deviendront ses égaux.

Lorsqu'une telle politique a été suivie pendant plusieurs siècles, on s'aperçoit qu'il s'est constitué une ville, une cité prépondérante, autour de laquelle sont hiérarchiquement groupées des peuplades plus ou moins nombreuses, formant une sorte d'association, où toutes ne jouissent pas des mêmes droits et n'ont pas les mêmes devoirs, mais où toutes, se subordonnant à la ville maîtresse, sont prêtes à la suivre dans les entreprises qu'elle décidera, à verser pour elle leur sang sur le champ de bataille, à la défendre comme elles se sont autrefois défendues elles-mêmes, quand elles combattaient pour la liberté. Et dans cette ville et autour d'elle, il s'est créé une race nouvelle, une race sociologique particulière, dont les caractères lentement formés se sont si bien fixés dans le sang des générations, que deux mille ans de révolutions n'ont pu les détruire.

Retraçons brièvement ces caractères que les Romains ont imprimés à tout l'Occident.

En premier lieu, ils ont fait prévaloir ce grand prin-

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cipe, trop méconnu [des Grecs, que la spéculation doit être subordonnée à faction, que Ton ne doit penser que pour agir. Ils ont môme été plus loin. Dans la meilleure partie de leur existence politique, ils ont appliqué cet autre principe, qui n'est que le complément de celui qui précède, que le sentiment doit lui-mèrae diriger Vacti- ■vité. Quel autre peuple a jamais donné à son activité une destination plus sociale? Quel autre a jamais nourri des sentiments moins personnels? Quels citoyens ont laissé plus d'exemples de dévouement patriotique? Quels soldats ont montré plus d'héroïsme? Que ces qualités merveilleuses aient semblé s'évanouir pour un temps, lorsque, la conquête achevée, l'activité romaine s'est trouvée sans but, nous n'en disconvenons pas. Alors, il est vrai, les chefs seuls parurent garder quelque chose du magnitique élan qui avait guidé leurs prédécesseurs, tandis que la masse des citoyens libres, livrée à tous les désordres, n'obéit plus qu'aux suggestions de la plus grossière personnanalité. Mais lorsque le liot des barbares eut passé sur le vieux monde et que, sous l'intluence du catholicisme, un nouveau régime commença, on vit dans les mœurs féodales reparaître les anciennes vertus. Et c'était tellement bien la vieille race romaine qui renaissait dans ses descendants, que le catholicisme fut sans influence partout où la conquête n'avait pas été lente et difficile, partout où les deux peuples ne s'étaient point confondus.

La guerre d'ailleurs, indépendamment de la destination élevée que les Romains lui gardèrent toujours, eût suffi à fixer dans la race ces nobles penchants sociaux.

La guerre, en effet, avant tout autre chose, exige le

concours sous ses deux formes, continuité et solidarité, et éveille, par conséquent, les sentiments qui le produisent. La guerre, nous parlons tout au moins de celle qui se prolonge, de celle qui aboutit à la conquête^ demande le concours des générations, le concours par continuité, et par là elle rattache les ancêtres aux descendants. Le soldat romain qui allait en Gaule, en Espagne, en Asie ou sur le Danube, passait au milieu de populations conquises par ses pères, il traversait les villes qu'ils avaient fondées ou colonisées, il parcourait les chaussées qu'ils avaient construites. De quel respect ne devait-il pas être saisi devant tant de prodiges accomplis ! Si glorieux que fussent ses propres exploits, comme il devait les estimer peu de chose auprès de ce que d'autres avaient exécuté avant lui! Ne comprenaitil pas que ses plus belles entreprises eussent été irréalisables, sans la participation de ceux qui n'étaient plus, sans les trésors de courage, de fermeté, d'intelligence prodigués par ses prédécesseurs à l'œuvre dont il recueillait les fruits? De là ces sentiments de vénération, de reconnaissance, si ouvertement manifestés dans le culte des mânes, et dans le respect dont les Romains ne cessèrent d'entourer leurs morts. Peut-être y avait-il quelque orgueil à étaler dans les funérailles les images des ancêtres et à faire parade du nombre des dictateurs ou des consuls que la famille avait donnés à la république; mais n'était-ce pas là un orgueil légitime, à travers lequel brillaient l'amour et l'admiration du passé? N'était-ce pas aussi une sorte d'engagement pris par les vivants de se montrer les dignes héritiers des morts?

Ces sentiments élevés trouvaient un autre aliment dans

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la puissante solidarité que la guerre avait développée entre tous les membres de la nation. Ces soldats savaient qu'on ne se bat pas seul, que l'union étroite de toutes les forces dont dispose un peuple, est la condition première du succès; que la valeur personnelle, si grande qu'elle soit, est impuissante contre le nombre ; que l'homme le plus brave se sent faiblir , lorsque sur le champ de bataille il ne retrouve pas auprès de lui ses compagnons accoutumés. Ils s'étaient donc appris à compter les uns sur les autres, à se prêter appui en toute occasion, et du simple vélite au consul, personne ne doutait qu'à tous les rangs de la hiérarchie chacun ferait son devoir et répondrait à la confiance que la patrie avait mise en lui. Aussi ne vit-on jamais armée plus disciplinée que l'armée romaine, et chefs plus fidèlement obéis; non pas de cette obéissance d'esclaves, où la peur du châtiment entre pour la plus grande part, mais de cette obéissance volontaire qui n'espère ni ne craint, et qui prend sa source dans ce sentiment particulier que les modernes ont appelé le sentiment de l'honneur. Après tant de campagnes, on est confondu du petit nombre d'occasions où les chefs trouvèrent à sévir, et l'on s'émerveille de voir quelles modiques récompenses la République décernait aux plus valeureux. Dans toutes les allocutions prononcées par les généraux avant les batailles, nous ne voyons qu'appels à la dignité, au patriotisme, à la réputation du nom romain , jamais d'allusion au gain qui suivra la victoire, aux richesses que l'on pourra conquérir. Le soin de leur gloire est seul capable de mener ces soldats. Lorsque César, prêt à marcher contre Arioviste, voit hésiter ses vétérans, il suffit qu'il dise : « J'irai

avec la dixième légion, car de celle-là je ne doute pas » pour que tous, pris de honte, se précipitent à ses pieds. Cette soumission était donc faite d'indépendance, et par là nous entendons, non cet esprit de révolte, cher à la vanité révolutionnaire, qui fait que chacun ne veut dépendre que de lui-même, mais ce sentiment élevé qui pousse tout homme à ne prendre conseil que de son devoir pour apporter ou refuser son concours. Et cette indépendance demeura si bien jusqu'au bout l'un des traits caractéristiques du soldat romain que, pendant toute la durée de l'empire il ne demeura de libre que les camps. Eux seuls eurent le courag-e de se soulever contre quelques empereurs trop indignes; et si parmi ceux qu'ils élevèrent au trône, un petit nombre ne méritait pas tant d'iionneur, au moins ne citerait-on pas un prince vraiment honorable qu'ils aient renversé.

En faisant voir comment les institutions militaires ont particulièrement développé chez les Romains certaines vertus, telles que l'atlachement, la solidarité, la vénération, la fierté, nous ne prétendons pas, bien entendu, qu'elles aient été exclusivement propres à cette nation. Nous voulons seulement dire qu'elle les a cultivées plus énergiquement qu'aucun autre peuple, ou qu'elle les a pratiquées sous une forme qui lui appartient. C'est ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, que la vcnéraiion, ce penchant humain, dont Gall avec tant de sagacité a fait une des propriétés naturelles de notre cerveau, s'est lentement modifiée sous l'influence romaine, et, sans changer de nature, a changé d'objet. La vénération, qui jusque-là avait

été tliéocratique,quijusque-^.à s'était adressée à la naissance, indépendamment de toute valeur et de toute vertu, ce qui est indispensable partout où les fonctions sont héréditaires, la vénération est devenue sociocratiquc) elle a reclierché le mérite indépendamment de la naissance, ou du moins, par une sorte de compromis entre l'état primitif et ce qui sera l'état final, elle a recherché le mérite tout en respectant la naissance; elle a fait choix parmi des hommes également nés.

Rien de plus conpréhensible, rien de pins logique qu'un tel changement. Si chez des peuples pacifiques il importe peu, après tout, que la plupart des fonctions soient exercées par des hommes d'une valeur éclatante ou médiocre, parce que beaucoup d'entre elles ne réclament en effet, pour être remplies comme il convient, que des qualités secondaires, et qu'un serviteur maladroit met rarement à lui seul l'état en péril, il en est autrement des peuples voués à la guerre, qui, toujours menacés dans leur existence et leur liberté, ne peuvent, sans courir à une ruine prompte, confier le soin de leurs intérêls à des mains malhonnêtes ou inhabiles. Le plus noble sang du monde ne fait pas qu'on soit bon général sur le champ de bataille et toute armée préférera pour la conduire le fils d'un laquais, s'il est intelligent et courageux , au fils d'un prince, qui n'aurait pour lui que les hauts faits de ses aïeux. La guerre juge les hommes, au moins quant aux qualités qu'elle requiert, et les soldats ont vite fait de reconnaître ceux qui sont les plus dignes de les commander. C'est ainsi que les Romains, au milieu de luttes continuelles, s'apprirent de bonne heure à apprécier le mérite

et furent poussés à supprimer l'hérédité dans le commandement. Mais, en même temps, ils eurent la sagesse de laisser le pouvoir à la classe qui le détenait et de ne garder que le droit de choisir entre les plus capables des patriciens.

A côté des qualités morales, nous devons placer les qualités du caractère, que le même régime développe avec une si remarquable intensité. Dire que le courage, que la fermeté, que la prudence sont des qualités propres aux peuples militaires et qu'ils surpassent en ces trois points toutes les autres nations, c'est avancer une vérité si évidente par elle-même, que nous rougirions de la démontrer. On pourra découvrir dans plusieurs de ceux qui se sont illustrés à la guerre quelque infériorité du côté de rintelligence ou du cœur ; on pourra leur reprocher d'avoir méprisé, persécuté même des productions dont quelques-unes sont peut-être des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, ou de s'être montrés esclaves des plus détestables penchants; mais on ne refusera sans doute à aucun d'eux d'avoir fait preuve, dans le plus grand nombre des eas, de l'audace ou de la prudence nécessaires, ou de la fermeté que les circonstances commandaient. 11 n'y a donc pas lieu d'insister.

Ce qui mériterait davantage d'être expliqué, c'est de quelle façon le régime militaire est également propre à cultiver l'intelligence. Parla nous n'entendons pas assurément que la guerre, et celle-là surtout qui se poursuit avec acharnement pendant des siècles, présente les conditions les plus favorables à l'essor des arts, de la philosophie et de la science et que l'esprit abstrait se soit développé

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spécialement chez les guerriers. Mais nous croj^ons que la guerre a pour effet d'éveiller cette sorte d'intelligence, qui s'emploie à triompher des mille obstacles que rencontre à chaque pas notre activité, qui cherche à vaincre avant tout les nécessités urgentes, immédiates, et ne s'embarrasse que secondairement de celles qui pourront surgir, qui s'attache aux faits particuliers et ne donne qu'une attention médiocre aux faits généraux, cette sorte d'intelligence que nous appellerons pratique, pour l'opposer à l'intelligence théorique. Le soldat se trouve en présence de difficultés que l'imagination a peine à concevoir : il doit s'ingénier chaque jour pour trouver la nourriture et l'eau nécessaires, il doit prévenir à tout instant les pièges de l'ennemi et lui-même dresser des embûches; il doit faire son camp, le fortifier, construire des ponts, inventer toutes sortes de machines, soit pour approcher des remparts d'une ville assiégée, soit pour projeter au^ loin les traits ou les pierres, soit môme pour aider au transport des hommes ou des munitions. Si la ville est située près de la mer, il faut créer de bonne heure une marine. D'autre part, un peuple guerrier ne sar.rait se passer de diplomatie, et l'on nous accordera que les hommes, chargés de ces fonctions difficiles, y acquièrent promptem.ent une sagacité, une finesse, une pénétration qu'aucune autre étude ne saurait donner au même degré.

En outre, il n'est pas inutile de faire remarquer qu'après un certain nombre de victoires, alors que la conquête

a notablement agrandi le territoire de la République et

étendu son influence, ceux qui sont à la tête des affaires

ne peuvent plus se contenter, comme au début, de gou-

verner au jour le jour et de remettre au leDdemain la décision qu'il faudra prendre. Ils sont obligés de prévoir, de combiner, de se déterminer longtemps à l'avance et de suivre un plan. Or, pour tout cela, il faut déjà singulièrement abstraire et déduire, et par conséquent s'élever au-dessus de l'étroit point de vue propre aux prati- ■ ciens. C'est comme une transition entre l'intelligence pratique et l'intelligence théorique, et il n'y a pas lieu de s'étonner outre mesure lorsque nous voyons les chefs illustres d'un peuple militaire, arrivé à la période décisive de son développement, se prendre de sj^mpathie pour les véritables théoriciens, les appeler à eux, se faire leurs disciples, et même pleurer, comme Marcellus, vainqueur de SjTacuse, parce que la mort l'a privé du bonheur de connaître un homme de génie.

N'oublions pas enfin que le régime militaire a achevé de constituer la famille. La famille romaine est fondée sur l'autorité du père et la dignité de l'épouse. Le père est maître absolu; il a droit de vie et de mort sur l'enfant et sur l'esclave; il peut vendre jusqu'à trois fois son enfant; il peut mettre la main sur son bien, comme sur le pécule de l'esclave. De son côté, la femme, bien que subordonnée au mari , garde une indépendance et par là môme une dignité qu'on chercherait vainement chez la femme grecque. Elle gouverne la maison; elle dirige l'éducaticn des enfants ; elle est seule maîtresse, pendant les longs mois où le mari bataille en Sicile, en Espagne ou dans les Gaules. Aussi ne trouve-t-on quà Rome des enfants qui aient à ce point l'adoration de leurs mères, des hommes qui aient un tel respect du foyer. Jamais na-

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tion n'a demandé à ses membres concours plus actif, et cependant jamais nation n'a constitué familles plus indépendantes. Le père élevait ses enfants pour la patrie, mais il les élevait à sa guise, et la patrie ne s'arrogeait aucun droit de critique ou d'intervention.

Telles sont, rapidement exposées, les principales qualités qu'un examen attentif nous présente dans le monde romain. Cet admirable peuple, nous pouvons le dire sans injustice, est celui qui dans l'antiquité s'est le plus approché de l'état normal. 11 n'a cessé d'affirmer, durant sa longue existence, cette règle qui deviendra de plus en plus la règle du genre humain^, que toute intelligence doit se subordonner à l'activité ; il a le premier réalisé la grande formule « Vivre pour autrui », en faisant du dévouement à l'être collectif Patine, le plus important devoir de tout citoyen; il a même par l'organe de ses penseurs, ébauché la notion iVIImnanité.

Quant aux services qu'il a rendus, ils sont immenses, et nous autres occidentaux ne pouvons nous les rappeler sans reconnaissance. Rome a imposé la paix et l'habitude de la paix aux populations militaires de l'occident; elU^ a substitue la j^ciioc romaine au continuel état de guerre dans lequel vivaient les mille peuplades d'origine diverse qui se partageaient l'Italie, la Gaule et l'Espagne, et avec la paix elle leur a donné ses qualités, ses habitudes, ses moeurs, sa langue même. Elle a créé entre elles un lien social si puissant que le groupe qui en est résulté a pu durer jusqu'à nous sans se dissoudre, et, sous Charte-' magne, incorporer l'Angleterre et l'Allemagne, par qui s'est complété l'Occident. .

Si nous ne parlons pas ici des autres contrées que Rome a soumises, et en particulier de l'Afrique et de l'Orient, c'est que de ce côté, l'œuvre de Rome fut non-seulement inutile pour ces peuples, mais dangereuse pour elle-même. Elle n'eut aucune action sur des nations théocratiques, qui, pour la plupart, se livrèrent à elle sans tenter de lutte sérieuse, mais en revanche surent lui inoculer tous les vices qui déshonorèrent sa décadenc-e. On peut dire, à ce point de vue, qu'au-delà de la Grèce, les conquêtes de Rome en Orient sont illégitimes. Dans l'Occident au contraire, en Italie, en Gaule, en Espagne, elles sont justes, légitimes, nécessaires, et nous y applaudissons. Dussionsnous contrister de nouveau quelques âmes simples et portées à l'élégie, nous estimons que Rome a bien fait de soumettre et d'écraser des peuples, qui ne cessaient, eux, de désirer sa ruine et de la provoquer. Elle a conquis, afin qu'elle-même ne fût point conquise, et, chose curieuse, on trouverait peu de cas dans cette longue suite de guerres heureuses, où elle n'ait pas été menacée la première, et réduite, pour ainsi dire, à la nécessité de se défendre. Qu'il s'agisse des Latins ou des Samnites, de l'Etrurie ou de l'Espagne, nous voyons que presque toujours Rome repousse des ennemis qui l'ont attaquée; et quelque soit notre respect pour ceux qui défendent encore aujourd'hui l'indépendance et la gloire celtiques, nous ne pouvons oublier que la soumission de la Cisalpine, par laquelle a commencé celle des Gaules, n'a été entreprise par les Romains qu'après la sixième invasion gauloise.

Qu'importe d'ailleurs que Rome se soit montrée plus ou moins scrupuleuse à l'égard de ses voisins? Puis-

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qu'il fallait que la paix se fît dans le monde par la conquête, rslimons-nous heureux que les Romains se soient emparés de ce rôle de conquérants. Ils l'ont rempli avec tant de bonheur qu'on ne peut s'imaginer, en contemplant cette suite presque ininterrompue de succès, qu'ils n'aient obéi à quelque plan préconçu. Et cependant, nous le savons, rien ne fut moins systématique que les commencemenls de Rome conquérante. C'est à peine si, au temps de Scipion, alors que l'Espagne est soumise et Carthag-e vaincue, des hommes d'un esprit supérieur, comme le grec Poljbe, peuvent déjà entrevoir les grandes destinées du peuple romain. Ce n'est qu'au siècle d'Auguste, à l'heure où l'œuvre s'achève, que le monde et Rome elle-même, devant ce prodige de persévérance et d'habile! é, doat ils contemplent les résultats, voient enfin où tendait celte longue suite d'efforts et saisissent les desseins cachés de cette politique.

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