‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine;Chapitre 25 sur 32 · L INCORPORATION · texte numérisé non relu

L INCORPORATION

Lors donc que nous parlons du 2)Ian de la civilisation romaine, on ne doit pas oublier que ce plan n'est entré que fort tard dans l'esprit des Romains ; qu'il s'est réalisé spontanément, grâce à cet ensemble de nécessités sociales et cosmologiques plus ou moins impérieuses, que nous appelons fatalité ; qu'à Rome même et depuis la chute de Rome, il n'a été réellement compris que par les poètes et les philosophes.

APPRÉCI^r.iON DE LA CIVILISATION MILITAIRE, 393

En quoia-t-il consisté?

Rome a conquis l'Italie, la Gaule et l'Espagne; elle a également soumis la Grèce, l'Asie jusqu'à rEupbra1e,et l'Égjpte.

La civilisation romaine a donc eu pour limites l'Euphrate à l'Est, les déserts de l'Afrique au Sud, le Rhin et le Danube au Nord. Mais si, au lieu de considérer le nombre des victoires, on s'attache avant tout aux effets produits et maintenus, on s'aperçoit qu'il faut restreindre singulièrement ce champ immense et borner à l'Occident, c'est-à" dire aux trois populations de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule, la véritable conquête romaine. Là seulement elle a porté des fruits ; là seulement les peuples conquis sont demeurés romains. Ni la Grèce, ni l'Egypte, ni l'Asie n'ont été vraiment incorporées, et si leur conquête a eu quelque utilité passagère, c'a été en aidant le génie grec à pénétrer le génie romain.

En réalité^ le plan de la civilisation romaine a consisté à incorporer successivement l'Italie, l'Espagne et la Gaule. C'est un drame en trois parties.

Durant la première phase, phase fondamentale, Rome assied sa domination en Italie. Elle groupe en un même faisceau cette foule de petits peuples, qui impuissants tant qu'ils sont divisés, vont devenir invincibles en acceptant sa direction.

Le second acte, c'est la conquête de l'Espagne, objet principal des guerres puniques. Rome et Carthage se disputent l'empire et, durant plus d'un demi siècle le monde ne sait s'il deviendra romain ou carthaginois. C'est l'époque critique.

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Le dernier acte, enfin, c'est la soumission des Gaules, par laquelle s'achève l'incorporation de FOccident. Dernier coup porté par la puissance romaine pour terminer son oeuvre, cette conquête d'un peuple, qui tant de fois avait fait trembler Rome, ne demande que sept années, tandis qu'il avait fallu quatre cents ans pour vaincre les Latins, et soixante ans pour venir à bout de Cartilage.

La phase, que nous appelons fondamentale, et qui constitue le premier acte de la tiilogie romaine, s'ouvre ellemême par une période préliminaire où se fixent les bases religieuses, où se fondent les institutions capitales de cette grande civilisation. C'est la période théocratique et royale. Elle s'étend de l'année 75^ à l'année 509 avant J.-C.

Durant ces deux cent quarante-cinq années, se constitue Rome religieuse. La religion romaine prend dès-lors un lôle et une forme qu'elle ne quittera plus. Telle nous la rencontrons dans ces ])remiers temps de la royauté, teHe elle se retrouvera, du moins en apparence, jusque sous l'empire. Les esprits auront beau s'émanciper, l'athéisme aura beau fleurir; les pratiques religieuses n'en continueront pas moins d'être respectées et observées jusqu'au scrupule par les moins croyants de cette société. C'est que la religion s'y trouve à la base de toutes choses. Aucune élection ne peut être faite, aucune assemblée ne peut être tenue, aucune expédition ne peut être tentée, si le prêtre et la religion n'interviennent. A une époque déjà avancée de la république^ alors que, maîtresse de l'Italie, elle est au plus fort de sa lutte contre Carthage, nous voyons^, par Plutarque, dans la vie de

Marcellus, combien la foi se garde vive dans la nation, et jusqu'à quel point les Romains poussent le respect des rites sacrés. Ils rappelent un consul vainqueur, Flaminius, parce que les prêtres assurent qu'au moment de son élection le vol des oiseaux n'a pas été favorable; ils privent du sacerdoce deux pontifes, parce que l'un n'a pas présenté les entrailles d'une victime au moment voulu, et que l'autre a eu sa coilfure dérangée pendant le sacrifice ; ils obligent à se démettre de leurs fonctions un dictateur, Minucius, et son général de cavalerie, Caïus Flaminius, parce qu'au moment où le premier désignait l'autre pour remplir cette charge importante, on a entendu sur le Forum le cri d'un rat, animal de mauvais augure, « tant les Romains avaient de respect pour la religion ; faisant dépendre toutes leurs affaires de la volonté des Dieux et ne souffrant jamais, jusque dans leurs prospérités les plus grandes, la moindre négligence, ni le moindre mépris pour les anciens oracles et pour les usages de leur pays; et tant ils étaient persuadés que ce qui contribuait le plus au salut de leur ville, c'était, non que leurs magistrats et leurs généraux vainquissent leurs ennemis , mais qu'ils fussent toujours soumis à leurs Dieux. >»

De même pour le droit civil. Tout ce qui concernait les relations domestiques et privées, tout ce qui réglait l'organisation de la famille ou les contrats entre particuliers, prit de suite un caractère religieux, que l'on retrouve plus tard, sinon dans Tesprit, du moins dans les formules des lé- ^ gislateurs de l'époque impériale. La loi fut sainte et d'essence divine. Le droit fut quelque chose de mystérieux, qui, pendant trois cents ans, c'est-à-dire jusqu'aux dé-

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cemvirsetà la publication des Douze Tables, resta comme un privilège entre les mains du patriciat.

Il n'y a pas là, qu'on le remarque bien, un caractère spécial à la loi romaine. On le rencontre également dans tous les régimes théocratiques, et la raison en est facile à saisir. Dans ce passé, si éloigné de nous, le seul frein capable de réprimer les penchants humains est le frein religieux, avec son cortège de terreurs, et l'homme, encore tout entier à la satisfaction de ses instincts personnels, ne craint que les Dieux. De là cette loi immuable comme la divinité dont elle émane, avec ses formules sacramentelles et sa pantomime consacrée. De là aussi ce respect exclusif de la lettre même de la loi. Le débiteur ne sera pas tenu de sa dette, si le hasard a voulu qu'au moment du contrat le créancier ait prononcé un mot pour un autre dans la formule légale. Le juge renverra l'accusé absous, si le plaignant n'a pas employé dans son accusation le texte précis de la loi; s'il a usé par exemple du mot vignes plus spécial;, au lieu du mot arbres plus général, comme le raconte Gaïas. L'enfant sera vendu, l'esclave sera émancipé, parce que, dans les fumées de l'ivresse ou dans une heure de nonchalance, le père ou le maître aura laissé tomber les paroles d'usage et fait le geste convenu.

La religion sanctionne également les prévisions. L'homme cherchant une direction dont les éléments lui manquent encore, la demande aux dieux, dont la volonté est inscrite dans le vol des oiseaux et les entrailles dos victimes. De là une science auguralc, devant laquelle s'inclinent les foules et que respectent ceux-là mémo, qui prétendent se conduire par des raisons [)lus solides. César,

le sceptique César, briguant la charge de grand-pou tife, se croira tenu de composer avant l'élection un tnnté de droit augurai.

Aux prêtres encore appartenaient la désignation des jours fastes et néfastes et la tenue du calendrier. Mais les patriciens, entre les mains desquels reposait cet important privilège, en abusèrent si souvent dans l'intérêt de leur parti, que le jour où le secrétaire d'Appius Crocus publia le calendrier des pontifes, le peuple crut avoir remporté l'une de ses plus importantes victoires sur le patriciat.

A la même constitution religieuse, se rattache l'institution du serynent. A Rome, comme partout ailleurs, le serment, c'est-à-dire la promesse solennelle, repose sur une base théologique : l'homme charge les Dieux de punir le traître. Mais une telle garantie, suffisante tant que les croyances demeurent vives, devient précaire aussitôt que la foi est ébranlée. Et cependant chez les Pvomains le serment conserve sa t^rtu jusque dans la période la plus avancée. Il garde toute sa gravité et tcut3 sa force, alors que depuis longtemps personne ne croit plus aux Dieux. C'est que le serment revêt à Rome un caractère nouveau. L'estime, le respect dans lequel il est tenu provient de moins en moins de son origine sainte et quasi-divine, et de plus en plus de son immense utilité sociale, de son inappréciable efficacité dans les relations humaines. 11 prend un caractère sociocratique; il se rapproche de l'état positif dont le revêtira le moyen-âge; de cet état où l'homme, dédaignant l'intervention divine, n'invoquera plus que son hoimeur, c'est-à-dire la bonne renommée

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d'un passé sans tache qui répond de l'avenir : progrès admirable dont nous trouvons la trace dans Tenfer de Dante, qui plus féodal que chrétien, considère le traître comme le moins pardonnable des criûiinels et le voue aux derniers supplices.

Rappelons enfin que la religion romaine, faite de polythéisme et de fétichisme, s'est prêtée mieux qu'aucune autre aux nécessités de la conquête. Le monothéisme, comme le christianisme et l'islamisme ne l'ont que trop montré, détruit ou asservit, mais n'assimile pas; le polythéisme^ au contraire, par cela même qu'il reconnaît plusieurs dieux, se prête aisément à l'introduction de dieux nouveaux. Les dieux du vainqueur ne repoussent point ceux du vaincu; ils les admettent dans leur compagnie et ne réclament pour eux-mêmes qu'une juste suprématie. Quant au fétichisme, nous avons déjà eu l'occasion d'en signaler la persistance, en parlant des honneurs que les Romains ne cessèrent de rendre à leurs morts. 11 n'est pas douteux qu'un sentiment profond de la continuité humaine n'ait été la cause principale de la vivacité que prit chez eux le culte des mânes. Chacun des ancêtres eut au foyer de la maison une image vénérée, à laquelle le père de famille, pontife naturel et souverain de cette religion domestique, adressa des prières, offrit des sacrifices et rendit des honneurs divins.

Si dans les institutions propres à cette phase préliminaire, tliéocratique et royale, nous ne faisons mention que de ce qui appartient à la théocratie proprement dite, c'est qu'en réalité la constitution religieuse de Rome s'est seule assez développée durant cette période pour y revêtir des

caractères pleinement définis. Des institutions politiques de la royauté, la plupart se sont éclipsées avec elle, et les autres ont trop peu concouru à assurer dans la suite le triomphe de Rome et de sa politique pour qu'il soit utile de s'y arrêter. La royauté, en effet, était impropre à mener cà bien l'organisation nécessaire <à la conquête. Sa nature intime, ses conditions d'existence présentaient à tout véritable essor militaire, des obstacles invincibles; et, si Ton peut imaginer, sans être très-loin de la vérité, que Rome, sous les rois, eut pu croître au point de devenir, avec le temps, la ville la plus respectée de l'Italie, on peut affirmer que la royauté ne l'eût jamais conduite à l'empire du monde. La royauté, obligée, pour se maintenir, de s'appuyer outre mesure sur l'élément théocratique, n'eût cessé de restreindre autant que possible la puissance des chefs militaires, dont la prééminence devenait cependant indispensable, aussitôt que la politique devenait conquérante La royauté, avec son principe héréditaire, ne se fût jamais suffisamment prêtée à l'avènement du mérite, avènement aussi nécessaire qu'inévitable, comme nous l'avons démontré, dans tout régime militaire qui tend à se perpétuer. Ou bien les rois auraient été réduits à une politique pacifique, ou bien l'armée se serait vue sans cesse exposée à être conduite par des chefs insuffisants. Enfin, sous une constitution royale, telle qu'elle pouvait exister à cette époque, la masse des soldats, plus rapprochée de la servitude que de la liberté^ eût été incapable d'éprouver cette ardeur civique qui est déjà un gage de victoire.

La révolution qui, en renversant la vieille constitution de Rome, brisa du même coup les obstacles qui s'oppo-

saieiit à l'accomplissement de ses destinées, s'accomplit en l'année 510 avant Jésus-Christ sous l'impulsion de Junius Brutus. En plaçant ce grand citoyen au calendrier positiviste, Auguste Comte n'a pas eu en vue seulement le fondateur de la république : il a voulu également honorer l'homme qui, le premier peut-être, a subordonné d'une fciçon aussi complète ses affections et ses intérêts aux intérêts de sa patrie.

La République est donc née. Pris dans l'ensemble, le nouvel ordre de choses peut être ainsi défini : le gouvernement d'une population de soldats par une corporation de généraux.

Au début cette corporation est fermée. Une noblesse héréditaire constituée parles patriciens possède les charges et accapare les honneurs. Tous les grades dans l'armée, tous les emplois dans la cité sont occupés par ses membres. Elle a entre les mains la religion et la justice. L'aristocratie a remplacé la royauté. La puissance de cette aristocratie se concentre dans im sénat, qui maintient l'unité et dirige la politique. 11 est composé de tous ceux qui ont pris part au maniement des affaires, comme chefs militaires, comme administrateurs ou comme juges. Tous ces hommes^ et ce n'est pas là l'une des moindres causes du succès de la politique romaine, occupent successivement toutes les fonctions qu'exigent le gouvernement et la défense de la cité. Le jeune homme débute par la questure, charge subalterne, dont le titulaire n'est qu'un lieutenant du consul ou du préteur. Il parvient ensuite à l'édilitécurule, magistrature civile, dont les fonctions consistent à assurer l'arrivée des subsistances, à entretenir les

monuments publics, à décorer la cité. D'édile il devient préteur, et dans cette nouvelle charge il rend la justice, à moins qu'il ne soit appelé par les circonctances à commander une armée ou à gouverner une province. Enfin celui-là seul, que ses concitoyens ont honoré des trois charges de questeur, d'édile et de préteur, peut briguer le consulat, dernier terme de l'ambition. Les deux consuls sont de véritables rois dans l'Etat, mais des rois annuels. Loin des murs, ils commandent en chef les armées ; à Rome, ils président le sénat et pourvoient à toutes les mesures qui intéressent la sécurité et le bon ordre de la République.

On conçoit sans peine ce que devait contenir de raison, d'expérience, d'habileté une assemblée composée de tels hommes. Mais on n'aurait qu'une idée très-imparfaite de sa valeur, si l'on ne se représentait ce qu'étaient ces patriciens une fois sortis de la vie publique et descendus de leur siège curule. Pendant longtemps , la plupart d'entre eux, quelque service qu'ils eussent rendu à l'État, ne possédèrent pour toute richesse qu'un coin de terre de la banlieue romaine, que beaucoup cultivaient de leurs propres mains. Les noms de Gincinnatus, d'Atilius Serranus, de Fabricius, de Curius, d'^Emilius Papus demeureront célèbres tant qu'il y aura des hommes pour honorer l'austérité, le désintéressement et la vertu. Jusqu'au jour où la confiance de leurs concitoyens les appelait à quelque charge nouvelle, il était plus aisé de rencontrer les nobles romains dans leur ferme que sur le Forum. Pour qu'ils reparussent à Rome, il fallait que le Sénat fût convoqué, qu'une élection eût lieu , ou que quelque cause importante fût appelée devant le préteur. Car tous étaient versés dans la jurisprudence,

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