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nation turbulente qu'ils sourrettent en l'espace de deux années. Cette fois les Gaulois n'avaient trouvé aucun allié en Italie, qui, à leur approclie, s'était levée toute entière pour défendre sa capitale menacée.
Les Carthaginois de leur côté avaient eu d'abord à soutenir une guerre atroce contre leurs troupes mercenaires jointes à leurs sujets africains. La révolte étouffée, le général victorieux, AmilcarBarca, était passé en Espagne, et en moins de dix années avait soumis la plus grande partie de la presqu'île. Son gendre Asdrubal, continuant ses conquêtes, s'apprêtait à passer l'Ebre, lorsque les Romains, alarmés de ses progrès, y mirent fin par un traité (227). Quelques années après, il périssait assassiné par un esclave gaulois, et Annibal, fils d'Amilcar, prenait le commandement des Carthaginois.
Annibal, héritier de la haine d'Amilcar contre Rome, déchire le traité consenti par son beau-frère et passant l'Ebre s'empare de Sagonte. La deuxième guerre punique commençait.
Traversant les Pyrénées, le Rhône et les Alpes, Annibal pénètre en Cisalpine ciiez les Insubres, ses alliés. Ses victoires de la Trébie et du Tessin lui livrent la province, et les Gaulois accourent en fonle se ranger sous ses étendards. Au printemps de l'année 217 il bat le consul Flamiuius sur les bords du lac Trasimène et descend en Apulie pour soulever la Grande-Grèce. Mais à son appel, rien ne bouge, hormis Ta rente. Toutes les autres villes, Naples et Pœstum en tête, envoient à Rome l'or de leurs temples, et le tjTan de Syracuse, en allié fidèle, fait présent à la République d'une statue d'or de la Victoire, du poids de
trois-cent vingt livres. Cet attachement des peuples de l'Italie, joint à l'habile temporisation de Fabius, eut peut-être dès ce moment sauvé Rome, si l'impéritie et la jactance du consul Varron n'eussent fourni à Annibal l'occasion d'écraser près de Cannes les soixante-dix mille hommes qu'il commandait. Alors la plupart des alliés italiens du Sud désespérant delà fortune de Borne, Rejetèrent dans les bras d' Annibal, qui se retira dans Capoue.
Pendant que ces choses se passaient en Italie, et avant même qu'Annibal y eut remporté ses premières victoires, les Romains s'étaient élancés sur l'Espagne, dans l'espoir de la ravir aux Carthaginois. Deux frères, deux Scipions, Cornélius et Cneus, avaient franchi les Pyrénées, rejeté les ennemis au delà de l'Ebre et détruit leur flotte aux bouches de ce fleuve. En peu de temps ils remportèrent quatre victoires, prirent Sagonte et Gastulon, attirèrent par l'appât d'une solde la jeunesse celtibérienne sous leurs drapeaux et firent même alliance avec Scyphax, le roi des Numides. Celui-ci, malheureusement, ayant été chassé de ses états par Massinissa, allié des Carthaginois, les Scipions, obligés de se séparer pour se défendre contre de trop nombreux adversaires, furent enveloppés et écrasés.
L'Espagne était perdue pour les Romains, si un jeune chef du nom de Marcius, élu par les légions^ n'eût rassemblé leurs débris, et à force de courage et d'intelligence, rétabli les affaires au point de rejeter les Carthaginois sur la Bôtique. A ce moment, deux généraux, envoyés par le Sénat, viurent coup sur coup prendre le commandement des légions : l'un, Néron, commit la faute de laisser échapper l'un de ses ennemis, le frère même d'Annibal, aiie
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Marcius avait enfermé dans un défilé, et qu'il devait par une étrangeté du sort, retrouver quatre ans plus tard en Italie et défaire à la bataille du Métaure; l'autre était Publius Scipion.
Le nouveau Scipion était fils du Cornélius qui venait de périr si malheureusement en compagnie de son frère. Il était à peine âgé de vingt-quatre ans et devait la haute charge dont il était revêtu, moins à la noblesse de sou origine qu'à la précocité déjà renommée de ses talents militaires et au charme particulier qui, dès sa plus tendre jeunesse, lui avait concilié tous les suffrages. Le premier coup qu'il porta en Espagne fut décisif. Avec une hardiesse admirable, il se jeta sur Garlhagène, la ville forte, le port, l'arsenal des Carthaginois, et s'en rendit maître en un jour, d'un seul assaut. La modération dont il usa après la victoire acheva l'œuvre que son habileté et son audace avaient commencée. Non seulement il fit grâce aux habitants de la vie et de la liberté, clémence peu commune chez les vainqueurs de ce temps, mais ayant trouvé parmi eux trois cents otages que les Carthaginois y retenaient, pour s'assurer de la fidélité des peuples d'Espagne, il les combla de présents et les renvoya dans leurs familles. Un autre trait, que raconte Polybe, ne fait pas moins d'honneur à sa continence : « Dans le même temps, quelques Romains, ayant trouvé une jeune fille plus belle que toutes les autres, l'amenèrent à Scipion parce qu'ils savaient qu'il aimait les femmes et lui dirent qu'ils lui en faisaient présent. Scipion, ravi d'une si grande beauté: Certes, dit-il, si j'étais personne privée, on ne me pourrait faire de présent qui me fût plus agréable, mais aujourd'hui
que je suis général d'armée, on ne m'en peut faire qui me plaise moins... Tl dit donc à ces jeunes gens qu'il les remerciait et fit venir aussitôt le père de la fille, auquel il la rendit et lui donna la liberté de la marier à qui il voudrait des habitants. » Tant de générosité, que les Espagnols comparaient volontiers à la dureté des Carthaginois, lui gagna les cœurs, et les chefs indigènes, Edécou, Mandonius et Indibilis, se joignirent à lui.
Fort de ce grand succès, il pouvait désormais braver les généraux de Garthage. Il bat d'abord en deux rencontres Asdruhal , frère d'Annibal , qui malheureusement lui échappe et pénètre en Gaule. Des quatre autres il surprend l'un, Hannon, et l'écrase; puis, offrant la bataille aux trois autres réunis, il les défait à Ilipa et réduit les possessions de Garthage à l'unique ville de Gadès. Or, qu'on ne l'oublie pas, c'était en Espagne, plus encore qu'en Italie peut-être, que se jouaient les destinées de Rome et de Garthage et l'issue de la guerre punique. G'était d'Espagne qu'était parti Annibal, et d'Espagnols qu'était composée sa première armée. G'est là qu'il avait puisé longtemps la meilleure partie de ses renforts ; c'est là qu'on se battait tandis qu'il demeurait inactif dans Gapoue. Il n'était pas douteux que la victoire appartiendrait à celui des deux peuples qui saurait se rendre maître de l'Espagne. Scipion venait de l'assurer aux Romains.
La conquête achevée, le héros revint triompher à Rome. Proclamé consul aux acclamations du peuple, et par là maître de l'armée et de la direction suprême des opérations militaires, il proposa et fit adopter, contre l'avis du vieux Fabius, toujours prêt à temporiser, le seul plan de conduite
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capable d'arracher enfin Annibal de l'Italie et qui consistait à reporter audacieusement la guerre en Afrique. Garthage menacée, malgré les efforts de ses généraux et de ses alliés africains, dut en effet rappeler Annibal, et de part et d'autre on se prépara au dernier combat. Polybe nous conte dans leurs plus menus détails les préliminaires et les péripéties de cette bataille de Zama où les Carthaginois combattirent pour leur salut et la conservation de l'Afrique, les Romains pour l'empire du monde. Tout ce qu'une expérience consommée et un génie naturel offrent de ressources, fut mis en oeuvre^ et si d'un côté le souci d'une gloire naissante joint à l'ambition de venger d'un coup les seize années d'abaissement et de défaites qu'avait subies sa patrie, dut enflammer l'âme de Scipion, d'un autre, on peut croire que le désir de demeurer digne de lui-même après tant d'exploits et le sentiment du péril extrême que courait Cartilage ne durent pas surexciter médiocrement les talents guerriers du vieil Annibal. La fortune s'étant décidée pour les Romains, leur ennemi vaincu, laissant vingt mille des siens sur le champ de bataille, rentra dans Garthage, trente-cinq ans après en être sorti.
Des hommes, qui ne se pardonneraient pas de s'incliner devant la supériorité d'un de leurs semblables, n'ont voulu voir qu'une insolente faveur du sort dans le succès qui couronna jusqu'au bout toutes les entreprises de Scipion. Ne serait-il pas plus juste et plus simple, comme le remarque Polybe, de chercher dans les qualités mêmes de l'illustre romain la raison de cette étonnante fortune et de si grandes actions? Reconnaissons qu'il apporta dans la conduite do la guerre une plus grande somme d'adresse, de courage et
de prudence qu'aucun de ceux qui lui furent opposés, et ne doutons pas que si un inexplicable hasard avait seul présidé à tant de victoires, Scipion n'eût pas été aussi constamment heureux.
A Garthage comme à Garthagène, Scipion se montra plus grand encore après la victoire que pendant le combat. Son langage aux députés qui venaient traiter de la paix est quelque chose d'unique dans les fastes de l'époque. Après leur avoir rappelé toutes les trahisons dont les Carthaginois depuis la prise de Sagonte, jusqu'au massacre des ambassadeurs envoyés à Garthage, quelque temps avant la bataille de Zama, s'étaient rendus coupables envers le peuple romain ; après leur avoir fait confesser à euxmêmes que de tels actes ne méritaient de la part du vainqueur ni douceur ni clémence, il ajouta que lui, Scipion, parlant au nom du peuple romain , ayant égard à la fortune et à la condition des choses humaines, avait résolu de les traiter sans rigueur. En conséquence^ il leur laissait toutes leurs possessions d'Afrique, il leur accordait de conserver leur liberté avec leurs coutumes et leurs lois, il cessait contre eux toute acte d'hostilité et ne leur imposait même point de garnisons. De leur côté, les Garlhaginois livreraient leurs vaisseaux et leurs éléphants, ils s'engageraient à ne plus entreprendre de guerre sans le consentement du peuple romain, ils rendraient àMassinissa, l'allié de Rome, son royaume et ses biens, ils paieraient dix mille talents et livreraient des otages.
Scipion refusait donc de détruire Garthage. Or, il ne faut pas croire qu'en signant un pareil traité, il répondît
complètement à l'espoir et aux exigences de ses concitoyens. Non. Tous les politiques d'alors, et le vieux Caton entête, ne cessèrent de considérer comme une faute d'avoir épargné une rivale détestée et il fallut que, cinquante ans après, un autre Scipion, fils adoptif de l'Africain, allât CDnsommer la ruine de cette malheureuse nation.
De retour à Rome le vainqueur fut accablé de dignités et d'honneurs. Mais tant de gloire n'était pas sans lui avoir suscité de nombreux ennemis, et le premier moment d'enthousiasme passé, les accusations se succédèrent. Après s'être une première fois refusé à comparaître, après avoir dans une seconde occasion jeté à la face de ses détracteurs la réponse superbe que l'on sait : « Romains, à pareil jour, j'ai remporté la victoire de Zama : montons au Gapitole rendre grâces aux Dieux et les prier de vous donner longtemps des chefs qui me ressemblent! » Lassé enfin de tant d'ingratitude, il s'exila à Liternum pour y terminer ses jours. Là, dans une modeste retraite, entouré de disciples et d'amis, tout entier au culte des lettres et des beaux-arts de la Grèce, il poussa plus qu'aucun autre à l'intime fusion de ces deux grandes sociétés grecque et romaine^ dont le concours était indispensable â l'évolution prochaine de l'Humanité.
Les contemporains de Scipion nous parlent de son caractère affable, sociable, humain, de cette séduction qu'il exerçait sur ses entours et qui lui avait valu, encore enfant et sans autre titre que cette bonne grâce personnelle, d'ob- .tenir l'édilité en compagnie de son frère. Mais ce qu'ils n'ont point vu et ce que nous pouvons surprendre, nous qui observons à distance, c'est la pointe de mélancolie
dont fat atteinte cette âme délicate, si supérieure à son temps. La civilisation grecque elle-même, trop exclusivement intellectuelle, ne sut combler qu'à moitié les aspirations de cette nature d'élite, toute attristée des brutalités romaines, et chez qui régna, nous n'en pouvons douter, comme un pressentiment des progrès moraux que l'avenir réservait à l'Humanité régénérée. C'est ce grand homme, avec ses passions généreuses, que l'affranchi Térence, ami de son petit-fils, a peint dans le vers célèbre, qui, au dire de saint Augustin, souleva parmi des spectateurs, venus de tous les points du monde, de si longs applaudissements :
Homo sum : humani niliil a me alienum puto.
Nous célébrerons donc la fête de Scipion. La place que lui a donnée Auguste Comte dans le calendrier positiviste, lui revient comme au plus digne représentant de la politique romaine de Bratus à César. Dans ce vaste système de conquête incorporatrice, il représente plus spécialement l'incorporation de l'Espagne. Lorsque l'Occident, mieux instruit, témoignera sa reconnaissance envers ceux qui l'ont appelé aux bienfaits d'une civilisation pacifique, c'est à Carthagène que nous verrons se dresser la statue de Scipion, au milieu de peuples qu'il a su conquérir sans les écraser, au centre d'une nation qui, après d'héroïques efforts pour conserver son indépendance, accepta résolument sa place dans le monde romain et, quelques siècles plus tard, lui procura ses meilleurs maîtres : la série des Antonins !
Dix-SEPTiic:y:E leço:n"